Jules Verne
Clovis Dardentor
BeQ
Jules Verne
Clovis Dardentor
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 505 : version 1.0
Du même auteur, à la Bibliothèque
Famille-sans-nom L’école des Robinsons
Le pays des fourrures César Cascabel
Voyage au centre de la Le pilote du Danube
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Le Phare du bout du Face au drapeau
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L’Archipel en feu L’île mystérieuse
Les Indes noires La maison à vapeur
Le chemin de France Le village aérien
L’île à hélice L’invasion de la mer
Clovis Dardentor
(Bibliothèque d’éducation et de récréation
J. Hetzel, Paris.)
Merci à Yves Le Bail pour
l’envoi du document-image.
1
Dans lequel le principal personnage de cette histoire
n’est pas présenté au lecteur
Lorsque tous les deux descendirent en gare de Cette
– train de Paris à la Méditerranée – Marcel Lornans,
s’adressant à Jean Taconnat, lui dit :
« Qu’allons-nous faire, s’il te plaît, en attendant le
départ du paquebot ?...
– Rien, répondit Jean Taconnat.
– Cependant, à s’en rapporter au Guide du
Voyageur, Cette est une ville curieuse, bien qu’elle ne
soit pas de haute antiquité, puisqu’elle est postérieure à
la création de son port, ce terminus du canal du
Languedoc, dû à Louis XIV...
– Et c’est peut-être ce que Louis XIV a fait de plus
utile pendant toute la durée de son règne ! répliqua Jean
Taconnat. Sans doute, le grand roi prévoyait que nous
viendrions nous y embarquer aujourd’hui, 27 avril
1885...
– Sois donc sérieux, Jean, et n’oublie pas que le
Midi peut nous entendre ! Ce qui me paraît sage, c’est
de visiter Cette, puisque nous sommes à Cette, ses
bassins, ses canaux, sa gare maritime, ses douze
kilomètres de quais, sa promenade arrosée par les eaux
limpides d’un aqueduc...
– As-tu fini, Marcel, de me réciter du Joanne ?...
– Une ville, continua Marcel Lornans, qui aurait pu
être une Venise...
– Et qui s’est contentée d’être un petit Marseille !
riposta Jean Taconnat.
– Comme tu dis, mon cher Jean, la rivale de la
superbe cité provençale, après elle, le premier port franc
de la Méditerranée, qui exporte des vins, des sels, des
eaux-de-vie, des huiles, des produits chimiques...
– Et qui importe, repartit Jean Taconnat en
détournant la tête, des raseurs de ton espèce...
– Et aussi des peaux brutes, des laines de La Plata,
des farines, des fruits, des morues, des merrains, des
métaux...
– Assez... assez ! s’écria le jeune homme, désireux
d’échapper à cette cataracte de renseignements qui
tombait des lèvres de son ami.
– Deux cent soixante-treize mille tonnes à l’entrée et
deux cent trente-cinq mille à la sortie, reprit
l’impitoyable Marcel Lornans, sans parler de ses
ateliers de salaison pour les anchois et les sardines, de
ses salines qui produisent annuellement de douze à
quatorze mille tonnes, de sa tonnellerie si importante
qu’elle occupe deux mille ouvriers et fabrique deux
cent mille futailles...
– Où je voudrais que tu fusses deux cent mille fois
renfermé, mon verbeux ami ! Et, de bonne foi, Marcel,
en quoi toute cette supériorité industrielle et
commerciale pourrait-elle intéresser deux braves
garçons qui se dirigent vers Oran, avec l’intention de
s’engager au 7e chasseurs d’Afrique ?...
– Tout est intéressant en voyage, même ce qui ne
l’est pas... affirma Marcel Lornans.
– Et y a-t-il assez de coton à Cette pour qu’on puisse
se boucher les oreilles ?...
– Nous le demanderons en nous promenant.
– L’Argèlès part dans deux heures, observa Jean
Taconnat, et, à mon avis, le mieux est d’aller
directement à bord de l’Argèlès ! »
Et peut-être avait-il raison. En deux heures, quelle
apparence que l’on pût visiter cette toujours
grandissante ville – du moins avec quelque profit ? Il
eût fallu se rendre à l’étang de Thau, près du grau à
l’issue duquel elle est bâtie, gravir la montagne calcaire,
isolée entre l’étang et la mer, ce Pilier de Saint-Clair au
flanc duquel la ville est disposée en amphithéâtre, et
que des plantations de pins reboiseront dans un
prochain avenir. Ne mérite-t-elle pas d’arrêter le
touriste, pendant quelques jours, cette capitale maritime
sud-occidentale, qui communique avec l’océan par le
canal du Midi, avec l’intérieur par le canal de
Beaucaire, et que deux lignes de chemin de fer, l’une
par Bordeaux, l’autre par le centre, raccordent au cœur
de la France ?
Marcel Lornans, cependant, n’insista plus, et il
suivit docilement Jean Taconnat, que précédait un
commissionnaire poussant la charrette aux bagages.
L’ancien bassin fut atteint après un assez court
trajet. Les voyageurs du train, à même destination que
les deux jeunes gens, se trouvaient déjà rassemblés.
Nombre de ces curieux qu’attire toujours un navire en
partance attendaient sur le quai, et il n’eût pas été
exagéré d’en porter le chiffre à une centaine pour une
population de trente-six mille habitants.
Cette possède un service régulier de paquebots sur
Alger, Oran, Marseille, Nice, Gênes, Barcelone.
Les passagers nous paraissent mieux avisés en
accordant la préférence à une traversée que favorise
l’abri de la côte d’Espagne et de l’archipel des Baléares
dans l’ouest de la Méditerranée. Une cinquantaine, ce
jour-là, allaient prendre passage sur l’Argèlès, navire de
dimensions modestes – huit cents à neuf cents tonneaux
– qui offrait toutes garanties désirables sous le
commandement du capitaine Bugarach.
L’Argèlès, ses premiers feux allumés, sa cheminée
expectorant un tourbillon de fumée noirâtre, était
amarré à l’intérieur du vieux bassin, le long de la jetée
de Frontignan à l’est. Au nord se dessine, dans sa forme
triangulaire, le nouveau bassin auquel vient aboutir le
canal maritime. À l’opposé est établie la batterie
circulaire qui défend le port et le môle Saint-Louis.
Entre ce môle et le musoir de la jetée de Frontignan,
une passe, d’un abord assez facile, donne accès dans le
vieux bassin.
C’était par la jetée que les passagers embarquaient
sur l’Argèlès, tandis que le capitaine Bugarach
surveillait en personne l’arrimage des colis sous les
prélarts du pont. La cale, encombrée, n’offrait plus une
place vide, avec sa cargaison de houille, de merrains,
d’huiles, de salaisons, et de ces vins coupés, que Cette
fabrique dans ses entrepôts, source d’une exportation
considérable.
Quelques vieux marins – de ces faces tannées par les
brises, les yeux brillants sous d’épais sourcils en
broussaille, les oreilles à gros ourlet rouge, se balançant
sur les hanches comme secoués d’un roulis perpétuel –
causaient à travers les fumées de leurs pipes. Ce qu’ils
disaient ne pouvait qu’être agréable à ceux de ces
passagers qu’une traversée de trente à trente-six heures
ne laisse pas d’émotionner par avance.
« Beau temps, affirmait l’un.
– Une brise du nord-est qui tiendra, selon toute
apparence, ajoutait l’autre.
– Il doit y avoir bon frais autour des Baléares,
concluait un troisième, en secouant sur la corne de son
ongle les cendres d’un culot éteint.
– Avec le vent portant, l’Argèlès ne sera pas gêné
d’enlever ses onze nœuds à l’heure, dit le maître-pilote,
qui venait prendre son poste à bord du paquebot.
D’ailleurs, sous le commandement du capitaine
Bugarach, rien à craindre. Le vent favorable est dans
son chapeau, et il n’a qu’à se découvrir pour l’avoir
grand largue ! »
Très rassurants, ces loups de mer. Mais ne connaît-
on pas le proverbe maritime : « Qui veut mentir n’a
qu’à parler du temps » ?
Si les deux jeunes gens ne prêtaient qu’une attention
médiocre à ces pronostics, si, au surplus, ils ne
s’inquiétaient en aucune façon ni de l’état de la mer ni
des aléas de la traversée, la plupart des passagers se
montraient moins indifférents ou moins philosophes.
Quelques-uns se sentaient troublés de tête et de cœur,
même avant d’avoir mis le pied à bord.
Parmi ces derniers, Jean Taconnat fit remarquer à
Marcel Lornans une famille qui, sans doute, allait
débuter sur cette scène un peu trop machinée du théâtre
méditerranéen – phrase métaphorique du plus jovial des
deux amis.
Cette famille présentait le groupe trinitaire du père,
de la mère et du fils. Le père était un homme de
cinquante-cinq ans, figure de magistrat, bien qu’il
n’appartînt pas à la magistrature debout ou assise, les
favoris en côtelettes poivre et sel, le front peu
développé, la taille épaisse, atteignant cinq pieds deux
pouces, grâce à des souliers hauts sur talon – en un mot
un de ces gros petits hommes communément désignés
sous la rubrique de « pot à tabac ». Vêtu d’un complet
quadrillé de forte étoffe diagonale, la casquette à
oreilles sur son chef grisonnant, il tenait d’une main un
parapluie engainé dans son étui luisant, de l’autre, la
couverture de voyage à dessins tigrés, roulée et cerclée
d’une double courroie de cuir.
La mère avait sur son mari l’avantage de le dominer
d’un certain nombre de centimètres – une grande
femme sèche et maigre, type échalas, face jaunâtre, l’air
hautain, à cause de sa taille sans doute, les cheveux en
bandeaux, d’un noir qui est suspect quand on touche à
la cinquantaine, la bouche pincée, les joues tachetées
d’un léger herpès, toute son importante personne
enveloppée d’une rotonde en laine brune, fourrée de
petit-gris. Un sac à fermoir d’acier pendait au bout de
son bras droit, et un manchon de fausse martre au bout
de son bras gauche.
Le fils était un garçon quelconque, majeur depuis
six mois, physionomie insignifiante, long col, ce qui,
joint au reste, est souvent un indice de stupidité native,
moustache blonde commençant à germer, yeux sans
expression avec le lorgnon à verres de myope, corps
dégingandé, mal d’aplomb, l’air veule du ruminant,
assez embarrassé de ses bras et de ses jambes – bien
qu’il eût reçu des leçons de grâce et de maintien – en un
mot, un de ces bêtas, nuls et inutiles, qui, pour
employer une locution de la langue algébrique, sont
affectés du signe « moins ».
Telle était cette famille de vulgaires bourgeois. Ils
vivaient d’une douzaine de mille francs de rente
provenant d’un double héritage, n’ayant jamais rien
fait, d’ailleurs, pour l’accroître, non plus que pour le
diminuer. Originaires de Perpignan, ils y habitaient une
antique maison sur la Popinière, qui longe la rivière de
Têt. Lorsqu’on les annonçait dans un des salons de la
Préfecture ou de la Trésorerie générale, c’était sous le
nom de : M. et Mme Désirandelle et M. Agathocle
Désirandelle.
Arrivée au quai, devant l’appontement qui donnait
accès sur l’Argèlès, la famille s’arrêta. Embarquerait-
elle immédiatement ou attendrait-elle, en se promenant,
l’instant du départ ?...
Sérieuse question, en vérité.
« Nous sommes venus trop tôt, monsieur
Désirandelle, maugrée la dame, et vous n’y manquez
jamais...
– Comme vous ne manquez jamais à récriminer,
madame Désirandelle ! » répondit le monsieur sur le
même ton.
Ce couple ne s’appelait jamais autrement que
« monsieur, madame » soit en public, soit en particulier,
ce qu’il imaginait être d’une excessive distinction.
« Allons nous installer à bord, proposa M.
Désirandelle.
– Une heure d’avance, se récria Mme Désirandelle,
quand nous en avons trente à rester sur ce bateau, qui se
balance déjà comme une escarpolette !... »
En effet, bien que la mer fût calme, l’Argèlès
éprouvait un léger roulis, dû à une certaine houle, dont
l’ancien bassin n’est pas entièrement défendu par le
brise-lames de cinq cents mètres construit à quelques
encablures de la passe.
« Si nous en sommes à avoir peur du mal de mer
dans le port, reprit M. Désirandelle, mieux eût valu ne
point entreprendre ce voyage !
– Croyez-vous donc que j’y aurais consenti,
monsieur Désirandelle, s’il ne s’était agi d’Agathocle...
– Eh bien ! puisque c’est décidé...
– Ce n’est pas une raison pour embarquer si
longtemps d’avance.
– Mais nous avons à déposer nos bagages, à prendre
possession de notre cabine, à choisir notre place dans la
salle à manger, ainsi que me l’a conseillé Dardentor...
– Vous voyez bien, riposta la dame d’un ton sec,
que votre Dardentor n’est pas encore arrivé ! »
Et elle se redressait afin d’élargir son champ visuel,
en parcourant du regard la jetée de Frontignan.
Mais le personnage désigné sous ce nom étincelant
de Dardentor n’apparaissait pas.
« Eh ! s’écria M. Désirandelle, vous le savez, il n’en
fait jamais d’autres !... On ne le verra qu’au dernier
moment !... Notre ami Dardentor s’expose toujours à ce
que l’on parte sans lui...
– Par exemple, s’exclama Mme Désirandelle, si
pareille chose survenait...
– Ce ne serait pas la première fois !
– Aussi pourquoi a-t-il quitté l’hôtel avant nous ?...
– Il a voulu rendre visite à Pigorin, un tonnelier de
ses amis, et il a promis de nous rejoindre sur le bateau.
Dès son arrivée, il montera à bord, et je parierais bien
qu’il ne restera pas à se morfondre sur le quai...
– Mais il n’est pas arrivé...
– Il ne tardera point, répliqua M. Désirandelle, qui
se dirigea d’un pas délibéré vers l’appontement.
– Qu’en penses-tu, Agathocle ? » demanda Mme
Désirandelle, en s’adressant à son fils.
Agathocle n’en pensait rien, pour cette raison qu’il
ne pensait jamais à quoi que ce fût. Pourquoi ce nigaud
se serait-il intéressé à ce mouvement maritime et
commercial, transport de marchandises, embarquement
de passagers, ce tumulte du bord qui précède le départ
d’un paquebot ? D’entreprendre un voyage en mer,
d’explorer un pays nouveau, ne provoquait aucunement
chez lui cette curiosité joyeuse, cette émotion
instinctive, si naturelle chez les jeunes gens de son âge.
Indifférent à tout, étranger à tout, apathique, sans
imagination ni esprit, il se laissait faire. Son père lui
avait dit : « Nous allons partir pour Oran », et il avait
répondu : « Ah ! » Sa mère lui avait dit : « M.
Dardentor a promis de nous accompagner », et il avait
répondu : « Ah ! » Tous deux lui avaient dit : « Nous
allons demeurer quelques semaines chez Mme Elissane
et sa fille, que tu as vues lors de leur dernier passage à
Perpignan », et il avait répondu : « Ah ! » Cette
interjection sert d’ordinaire à marquer ou la joie, ou la
douleur, ou l’admiration, ou la commisération, ou
l’impatience. Or, dans la bouche d’Agathocle, il eût été
difficile de dire ce qu’elle indiquait, si ce n’est la nullité
dans la bêtise, et la bêtise dans la nullité.
Mais, au moment où sa mère venait de l’interroger
sur ce qu’il pensait de l’opportunité de monter à bord
ou de demeurer sur le quai, voyant M. Désirandelle
mettre le pied sur l’appontement, il avait suivi son père,
et Mme Désirandelle se résigna à embarquer après eux.
Les deux jeunes gens étaient déjà installés sur la
dunette du paquebot. Toute cette agitation bruyante les
amusait. L’apparition de tel ou tel compagnon de
voyage faisait naître dans leur esprit telle ou telle
réflexion, suivant le type des individus. L’heure du
départ approchait. Le sifflet à vapeur déchirait l’air. La
fumée, plus abondante, tourbillonnait à la collerette de
la grosse cheminée, assez voisine du grand mât qui
avait été recouvert de son étui jaunâtre.
Les passagers de l’Argèlès étaient, pour la plupart,
des Français se rendant en Algérie, des soldats
rejoignant leur régiment ou leur bataillon, quelques
Arabes, quelques Marocains aussi, à destination
d’Oran. Ces derniers, dès qu’ils avaient mis le pied sur
le pont, se dirigeaient vers la partie réservée aux
secondes classes. À l’arrière se réunissaient les
passagers de première classe, auxquels étaient
exclusivement attribués la dunette, le salon et la salle à
manger qui en occupaient l’intérieur, en prenant jour
par une élégante claire-voie. Les cabines, disposées en
abord, s’éclairaient par des hublots à vitres
lenticulaires. Évidemment, l’Argèlès n’offrait ni le luxe
ni le confort des navires de la Compagnie
transatlantique ou des Messageries maritimes. Les
steamers qui partent de Marseille pour l’Algérie sont de
plus fort tonnage, de marche plus rapide,
d’aménagement mieux compris. Mais, lorsqu’il s’agit
d’une traversée si courte, y a-t-il lieu de se montrer
difficile ? Et, en réalité, ce service de Cette à Oran,
fonctionnant à des prix moins élevés, ne chômait ni de
voyageurs ni de marchandises.
Ce jour-là, si l’on comptait une soixantaine de
passagers de l’avant, il ne semblait pas que ceux de
l’arrière dussent dépasser le chiffre de vingt à trente. Un
des matelots venait de piquer deux heures et demie à
bord. Dans une demi-heure l’Argèlès larguerait ses
amarres, et les retardataires ne sont jamais nombreux au
départ des paquebots.
Dès son embarquement, la famille Désirandelle
s’était hâtée vers la porte à double battant qui donnait
accès dans la salle à manger.
« Comme ce bateau se secoue déjà ! » n’avait pu
s’empêcher de dire la mère d’Agathocle.
Le père s’était bien gardé de lui répondre. Il ne se
préoccupait uniquement que de choisir une cabine à
trois cadres, et trois places à la table de la salle à
manger à proximité de l’office. C’est par là qu’arrivent
les plats, si bien que l’on peut choisir les meilleurs
morceaux et n’être point réduit aux restes des autres.
La cabine qui eut sa préférence portait le numéro 19.
Placée à tribord, c’était l’une des plus rapprochées du
centre, où les mouvements de tangage sont moins
sensibles. Quant aux balancements du roulis, il ne
fallait point songer à s’en garer. À l’avant comme à
l’arrière, ils sont également ressentis et également
désagréables à ceux des passagers qui ne goûtent pas le
charme de ces berçantes oscillations.
La cabine arrêtée, les menus bagages déposés, M.
Désirandelle, laissant Mme Désirandelle arrimer ses
colis, revint dans la salle à manger avec Agathocle.
L’office étant à bâbord, il se dirigea de ce côté, afin de
marquer les trois places qu’il convoitait à l’extrémité de
la table.
Un voyageur était assis à ce bout, tandis que le
maître d’hôtel et les garçons s’occupaient de disposer
les couverts pour le dîner de cinq heures.
On le voit, le susdit voyageur avait déjà pris
possession de cette place et mis sa carte entre les plis de
la serviette posée sur l’assiette écussonnée du
monogramme de l’Argèlès. Et, sans doute, dans la
crainte qu’un intrus voulût lui subtiliser ce bon endroit,
il resterait assis devant son couvert jusqu’au départ du
paquebot.
M. Désirandelle lui envoya un regard oblique, en
reçut un de même nature, parvint à lire, en passant, ces
deux noms, gravés sur la carte de ce convive : Eustache
Oriental, marqua trois places en face de ce personnage,
et, suivi de son fils, quitta la salle à manger pour monter
sur la dunette.
L’heure du départ ne manquait que d’une douzaine
de minutes encore, et les passagers, attardés sur la jetée
de Frontignan, entendraient les derniers coups de sifflet.
Le capitaine Bugarach arpentait la passerelle. Sur le
gaillard d’avant, le second de l’Argèlès veillait aux
préparatifs du démarrage.
M. Désirandelle sentait s’accroître son inquiétude, et
répétait d’une voix impatiente :
« Mais il ne vient pas !... Pourquoi tarde-t-il ?... Que
fait-il donc ?... Il sait pourtant que c’est pour trois
heures précises !... Il va manquer le bateau !...
Agathocle ?...
– Et puis ?... répondit niaisement le fils
Désirandelle, sans avoir l’air de savoir pourquoi son
père s’abandonnait à cette agitation extraordinaire.
– Tu n’aperçois pas M. Dardentor ?...
– Il n’est pas arrivé ?...
– Non ! il n’est pas arrivé... À quoi penses-tu
donc ? »
Agathocle ne pensait à rien.
M. Désirandelle allait et venait d’un bout à l’autre
de la dunette, promenant son regard tantôt sur la jetée
de Frontignan, tantôt sur le quai à l’opposé du vieux
bassin. En effet, le retardataire aurait pu apparaître de
ce côté, et, en quelques coups d’avirons, un canot l’eût
amené à bord du paquebot.
Personne... personne !
« Que va dire Mme Désirandelle ! s’écria M.
Désirandelle aux abois. Elle si soigneuse de ses
intérêts !... Il faut pourtant qu’elle le sache !... Si ce
diable de Dardentor n’est pas ici dans cinq minutes, que
devenir ? »
Marcel Lornans et Jean Taconnat s’amusaient de la
détresse de ce bonhomme. Il était évident que les
amarres de l’Argèlès seraient bientôt larguées, si l’on
n’avertissait pas le capitaine, et, à supposer que celui-ci
n’accordât pas le traditionnel quart d’heure de grâce –
cela ne se fait guère, quand il s’agit du départ d’un
paquebot – on partirait sans M. Dardentor.
D’ailleurs, la haute pression de la vapeur faisait déjà
ronfler les chaudières ; de rapides volutes blanches
fusaient par le tuyau d’échappement ; le paquebot se
choquait contre ses ballons d’accostage, pendant que le
mécanicien balançait sa machine et assurait le
fonctionnement de l’hélice.
En ce moment, Mme Désirandelle apparut sur la
dunette. Plus sèche que d’ordinaire, plus pâle que
d’habitude, elle serait restée dans sa cabine, pour n’en
point sortir de toute la traversée, si, elle aussi, n’eût été
aiguillonnée par une réelle inquiétude. Pressentant que
M. Dardentor n’était pas à bord, voici que, en dépit de
ses défaillances, elle voulait demander au capitaine
Bugarach d’attendre le passager en retard.
« Eh bien ?... dit-elle à son mari.
– Il n’est pas arrivé ! lui fut-il répondu.
– Nous ne pouvons partir avant que Dardentor...
– Cependant...
– Mais allez donc parler au capitaine, monsieur
Désirandelle !... Vous voyez bien que je n’ai pas la
force de monter près de lui ! »
Le capitaine Bugarach, l’œil à tout, jetant un ordre à
l’avant, jetant un ordre à l’arrière, paraissait peu
abordable. À ses côtés, sur la passerelle, l’homme de
barre, tenant les poignées de la roue, guettait un
commandement pour actionner les drosses du
gouvernail. Ce n’était point l’instant de l’interpeller, et
pourtant, sous l’injonction de Mme Désirandelle, après
s’être péniblement hissé par la petite échelle de fer, M.
Désirandelle s’accrocha aux montants de la passerelle
tendue de toile blanche.
« Capitaine ?... dit-il.
– Que me voulez-vous ?... répondit brusquement le
« maître après Dieu » d’une voix qui roulait entre ses
dents comme la foudre entre les nuées d’orage.
– Vous comptez partir ?...
– À trois heures exactement... et il ne s’en faut plus
que d’une minute...
– Mais nous avons un de nos compagnons de
voyage qui est en retard...
– Tant pis pour lui.
– Mais ne pourriez-vous attendre ?...
– Pas une seconde.
– Mais il s’agit de M. Dardentor !... »
Et, au prononcé de ce nom, M. Désirandelle croyait
assurément que le capitaine Bugarach allait se
découvrir d’abord, s’incliner ensuite...
« Qui ça... Dardentor ?... Connais pas !
– M. Clovis Dardentor... de Perpignan...
– Eh bien ! si M. Clovis Dardentor, de Perpignan,
n’est pas à bord d’ici quarante secondes, l’Argèlès
partira sans M. Clovis Dardentor... Larguez à l’avant ! »
M. Désirandelle dégringola plutôt qu’il ne descendit
l’échelle, et déboula sur la dunette.
« On part ?... s’écria Mme Désirandelle, dont la
colère empourpra une seconde les joues déjà
blanchissantes.
– Le capitaine est un butor !... Il n’a rien voulu
entendre et ne veut pas attendre !
– Débarquons à l’instant !...
– Madame Désirandelle... c’est impossible !... Nos
bagages sont à fond de cale...
– Débarquons, vous dis-je !
– Nos places sont payées... »
À la pensée de perdre le prix d’un triple passage de
Cette à Oran, Mme Désirandelle redevint livide.
« La bonne dame amène son pavillon ! dit Jean
Taconnat.
– Alors elle va se rendre ! » ajouta Marcel Lornans.
Elle se rendait en effet, mais non sans s’épancher en
oiseuses récriminations.
« Ah ! ce Dardentor... il est incorrigible !... Jamais là
où il devrait se trouver !... Au lieu d’être venu
directement au bateau, pourquoi est-il allé chez ce
Pigorin !... Et... là-bas... sans lui... à Oran... que
verrons-nous ?...
– Nous l’attendrons chez Mme Elissane, répondit M.
Désirandelle, et il nous rejoindra par le prochain
paquebot, dût-il l’aller prendre à Marseille !...
– Ce Dardentor... ce Dardentor !... répétait la dame,
dont la pâleur s’accrut encore aux premières
oscillations de l’Argèlès. Ah ! s’il ne s’agissait de notre
fils... du bonheur et de l’avenir d’Agathocle ! »
Son avenir et son bonheur préoccupaient-ils à ce
point ce garçon si nul, ce minus habens ?...
Il n’y avait pas lieu de le supposer, à le voir si
indifférent au trouble physique et moral de ses père et
mère.
Quant à Mme Désirandelle, elle n’eut plus que la
force d’exhaler ces mots, entrecoupés de
gémissements :
« Ma cabine... ma cabine ! »
La passerelle de l’appontement venait d’être retirée
sur le quai par les hommes de service. Son avant écarté
du parapet, le paquebot prit un peu de tour pour se
mettre en direction de la passe. L’hélice patouillait à
petits coups, provoquant un remous blanchâtre à la
surface du vieux bassin. Le sifflet lançait ses notes
aiguës, afin de dégager la sortie, prévoyant le cas où
quelque navire se fût présenté du dehors.
Une dernière fois, M. Désirandelle promena un
regard désespéré sur les gens qui assistaient au départ
du paquebot, puis jusqu’à l’extrémité de la jetée de
Perpignan par laquelle eût pu accourir le retardataire...
Avec une embarcation, il aurait encore eu le temps de
regagner l’Argèlès...
« Ma cabine... ma cabine ! » murmurait Mme
Désirandelle d’une voix défaillante.
M. Désirandelle, très vexé du contretemps, très
ennuyé du tapage, aurait volontiers envoyé promener
M. Dardentor et Mme Désirandelle. Mais le plus pressé
était de réintégrer celle-ci dans la cabine qu’elle
n’aurait pas dû quitter. Il essaya de la relever du banc
sur lequel elle gisait affalée. Cela fait, il la prit par la
taille, et, avec l’aide d’une des femmes de chambre, il
la fit descendre de la dunette sur le pont. Après l’avoir
traînée à travers la salle à manger jusqu’à sa cabine, on
la déshabilla, on la coucha, on la roula dans ses
couvertures, afin de rétablir chez elle la chaleur vitale à
demi éteinte.
Puis, cette pénible opération achevée, M.
Désirandelle remonta sur la dunette, d’où son œil
furieux et menaçant parcourut les quais du vieux bassin.
Le retardataire n’était pas là, et, y eût-il été,
qu’aurait-il pu faire, si ce n’est son mea culpa, en se
frappant la poitrine !
En effet, son évolution achevée, l’Argèlès avait pris
le milieu de la passe et recevait les saluts des curieux
massés, d’une part sur le musoir de la jetée, de l’autre
autour du môle Saint-Louis. Puis, il modifia légèrement
sa direction à bâbord, afin d’éviter une goélette dont la
dernière bordée se prolongeait à l’intérieur du bassin.
Enfin, la passe franchie, le capitaine Bugarach
manœuvra de manière à tourner le brise-lames par le
nord et à doubler le cap de Cette sous petite vapeur.
2
Dans lequel le principal personnage de cette histoire
est décidément présenté au lecteur
« Nous voici en route, dit Marcel Lornans, en route
vers...
– L’inconnu, répliqua Jean Taconnat, l’inconnu
qu’il faut fouiller pour trouver du nouveau, a dit
Baudelaire !
– L’inconnu, Jean ?... Est-ce que tu espères le
rencontrer dans une simple traversée de la France à
l’Afrique, un voyage de Cette à Oran ?...
– Qu’il ne s’agisse que d’une navigation de trente à
quarante heures, Marcel, d’un simple voyage dont Oran
doit fournir la première et peut-être l’unique étape, je ne
le conteste pas. Mais, quand on part, sait-on toujours où
l’on va ?...
– Assurément, Jean, lorsqu’un paquebot vous mène
là où vous devez aller, et à moins d’accidents de mer...
– Eh ! qui te parle de cela, Marcel ? répondit Jean
Taconnat d’un ton dédaigneux. Des accidents de mer,
une collision, un naufrage, une explosion de machine,
une robinsonnade de quelque vingt ans sur une île
déserte, la belle affaire !... Non ! L’inconnu, dont je ne
me préoccupe guère d’ailleurs, c’est l’X de l’existence,
c’est ce secret du destin que, dans les temps antiques,
les hommes gravaient sur la peau de la chèvre
Amalthée, c’est ce qui est écrit dans le grand livre de là-
haut et que les meilleures besicles ne nous permettent
pas de lire, c’est l’urne dans laquelle sont déposés les
bulletins de la vie et que tire la main du hasard...
– Mets une digue à ce torrent de métaphores, Jean,
s’écria Marcel Lornans, ou tu vas me donner le mal de
mer !
– C’est le décor mystérieux sur lequel va se lever le
rideau d’avant-scène...
– Assez, dis-je, assez ! Ne t’emballe pas ainsi dès le
début !... Ne caracole pas sur le dada des chimères !...
Ne chevauche pas à bride abattue...
– Eh !... là-bas !... Il me semble que te voici
métaphorisant à ton tour !...
– Tu as raison, Jean. Raisonnons froidement, et
voyons les choses comme elles sont. Ce que nous
voulons faire est dépourvu de tout aléa. Nous avons pris
à Cette passage pour Oran, avec un millier de francs
chacun dans notre poche, et nous allons nous engager
au 7e chasseurs d’Afrique. Il n’y a rien là que de très
sage, de très simple, et l’inconnu, avec ses fantaisistes
perspectives, ne saurait apparaître en tout cela...
– Qui sait ? » répondit Jean Taconnat en traçant de
son index un point interrogatif.
Cette conversation, qui marque de certains traits
distinctifs le caractère de ces deux jeunes gens, se tenait
à l’arrière de la dunette. Du banc ajusté contre la
rambarde à mailles de filet, leur regard, porté vers
l’avant, n’était arrêté que par le roufle de la passerelle,
qui dominait le pont entre le grand mât et le mât de
misaine du paquebot.
Une vingtaine de passagers occupaient les bancs
latéraux et les pliants, que la tente, suspendue à
l’araignée de sa drisse, abritait des rayons du soleil.
Au nombre de ces passagers figuraient M.
Désirandelle et son fils. Le premier parcourait
fébrilement le pont, les mains tantôt derrière le dos,
tantôt levées vers le ciel. Puis il allait s’accouder sur la
rambarde et contemplait le sillage de l’Argèlès, comme
si M. Dardentor, transformé en marsouin, eût été sur le
point d’apparaître au milieu des déchirures de la
blanche écume du sillage.
Lui, Agathocle, persistait à montrer la plus absolue
indifférence au mécompte dont ses parents éprouvaient
tant de surprise et d’ennui.
Des autres voyageurs, les uns, les plus insensibles
au roulis, qui d’ailleurs était faible, se promenaient,
causant, fumant, se passant de main en main la longue-
vue du bord, afin d’observer la côte fuyante, accidentée
vers l’ouest d’une superbe crête des montagnes
pyrénéennes. D’autres, moins assurés contre les
oscillations de l’Argèlès, étaient assis sur les fauteuils
d’osier dans le coin qui aurait leur préférence pendant
toute la traversée. Quelques voyageuses, enveloppées
de châles, l’air résigné à d’inévitables malaises, la mine
déconfite, avaient pris place à l’abri des roufles, plus
rapprochés du centre où les balancements du tangage se
font moins sentir, des groupes familiaux de mères avec
leurs enfants, très sympathiques à coup sûr, mais qui
regrettaient de ne pas être plus âgées d’une
cinquantaine d’heures.
Autour des passagères circulaient les femmes de
chambre du paquebot ; autour des passagers, les
mousses du bord, guettant un geste, un signe pour
accourir et offrir leurs services... indispensables et
fructueux.
De ces divers voyageurs, combien viendraient
s’asseoir à la table de la salle à manger, lorsque
sonnerait la cloche du dîner dans deux heures environ ?
C’était invariablement la question que se posait le
docteur de l’Argèlès, et il ne se trompait guère en
évaluant de soixante à soixante-dix pour cent ceux qui
manquent d’ordinaire à ce premier repas.
C’était un petit homme tout rond, tout guilleret, tout
loquace, d’une inaltérable bonne humeur, d’une activité
surprenante, en dépit de ses cinquante ans, bien
mangeant, bien buvant, possédant une invraisemblable
collection de formules et ordonnances contre le mal de
mer, à l’efficacité desquelles il n’ajoutait aucune foi.
Mais il était si prodigue de paroles consolantes, il
persuadait si délicatement sa clientèle de passage, que
les infortunées victimes de Neptune lui souriaient entre
deux haut-le-cœur...
« Cela ne sera rien... répétait-il... Ayez soin
seulement d’expirer quand vous vous sentirez monter et
d’aspirer quand vous vous sentirez descendre... Dès que
vous mettrez le pied sur la terre ferme, il n’y paraîtra
plus... C’est votre santé à venir !... Cela vous épargne
bien des maladies futures !... Une traversée vaut une
saison à Vichy ou à Uriage !... »
Les deux jeunes gens avaient tout d’abord remarqué
ce petit homme vif et pétillant – il s’appelait le docteur
Bruno – et Marcel Lornans dit à Jean Taconnat :
« Voilà un facétieux docteur, qui ne doit pas mériter
la qualification de morticole...
– Non, répondit Jean, mais uniquement pour cette
raison qu’il ne vous soigne que d’une maladie dont on
ne meurt pas ! »
Et M. Eustache Oriental, qui n’avait pas reparu sur
le pont, est-ce donc que son estomac éprouvait des
subversions regrettables, ou – pour employer une
locution de l’argot des marins – est-ce qu’il s’occupait
de « compter ses chemises » ? Il y a de ces malheureux
qui en ont ainsi des douzaines – pas dans leur valise.
Non ! Le porteur de ce nom poétique n’était pas
malade. Il ne l’avait jamais été sur mer, il ne le serait
jamais. En pénétrant dans la salle à manger par le
vestibule de la dunette, on l’eût aperçu au bon bout de
la table, assis à cette place qu’il avait choisie et qu’il ne
quitterait pas avant le dessert. Comment, dès lors, lui
contester son droit de premier occupant ?
Au reste, la présence du docteur Bruno eût suffi
pour donner de l’animation à la dunette. Faire
connaissance avec tout ce monde de passagers était à la
fois son plaisir et son devoir. Avide d’apprendre d’où
ils venaient, où ils allaient, curieux comme une fille
d’Ève, bavard comme un couple de pies ou de merles,
vrai furet introduit dans un terrier, il passait de l’un à
l’autre, il les félicitait d’avoir pris passage sur l’Argèlès,
le meilleur paquebot des lignes algériennes, le mieux
aménagé, le plus confortable, un steamer commandé
par le capitaine Bugarach et qui possédait – il ne le
disait pas, mais cela se devinait – un docteur tel que le
docteur Bruno... etc., etc. Puis, s’adressant aux
passagères, il les rassurait sur les incidents de la
traversée... L’Argèlès en était encore à savoir ce que
c’est qu’une tempête... Il filait sur la Méditerranée sans
même mouiller le nez de son étrave... etc., etc. Et le
docteur offrait des pastilles aux enfants... Ils n’avaient
pas à se gêner, les chérubins !... La cale en était pleine...
etc., etc.
Marcel Lornans et Jean Taconnat souriaient à tout
ce manège. Ils connaissaient ce type de docteur, qui
n’est pas rare dans le personnel des transports d’outre-
mer... Une véritable gazette maritime et coloniale.
« Eh ! messieurs, leur dit-il, lorsqu’il se fut assis
près d’eux, le médecin du bord a le devoir de faire
connaissance avec les passagers... Vous me permettrez
donc...
– Très volontiers, docteur, répondit Jean Taconnat.
Puisque nous sommes exposés à passer par vos mains –
j’entends passer et non trépasser – il est convenable que
nous les serrions... »
Et des poignées de main furent chaleureusement
échangées de part et d’autre.
« Si mon flair ne me trompe pas, reprit le docteur
Bruno, j’ai le plaisir de causer avec des Parisiens ?...
– En effet, répliqua Marcel Lornans, des Parisiens...
qui sont de Paris...
– De Paris... très bien... s’écria le docteur... de Paris
même... et non de la banlieue... Du centre peut-être ?...
– Du quartier de la Banque, répondit Jean Taconnat,
et, si vous tenez à ce que je précise davantage, de la rue
Montmartre, numéro 133, au quatrième étage, la porte
de gauche...
– Eh ! messieurs, repartit le docteur Bruno, il est
possible que mes questions soient indiscrètes... mais
cela tient à la fonction... un médecin a besoin de tout
savoir, même ce qui ne le regarde pas... Vous excuserez
donc...
– Vous êtes tout excusé », répondit Marcel Lornans.
Et alors, le docteur Bruno d’ouvrir largement les
ailes de son moulin à paroles. Sa langue battait comme
un claquet. Et quels gestes et quelles phrases ! racontant
ce qu’il avait déjà pu apprendre des uns et des autres,
riant de cette famille Désirandelle, de ce M. Dardentor
qui lui avait fait faux bond, vantant d’avance le dîner
qui serait excellent, assurant que l’Argèlès serait le
lendemain en vue des Baléares, où il devait relâcher
pendant quelques heures, relâche charmante pour les
touristes ; enfin, donnant libre cours à sa garrulité
naturelle, ou, pour employer un mot qui peint mieux ce
flux de verbiage, à sa logorrhée chronique.
« Et, avant d’embarquer, messieurs, vous avez eu le
temps de voir Cette ?... demanda-t-il en se levant.
– Non, docteur, à notre grand regret, répondit
Marcel Lornans.
– C’est dommage !... La ville en vaut la peine !... Et
vous avez déjà visité Oran ?...
– Pas même en rêve ! » répliqua Jean Taconnat.
Un des mousses vint, en ce moment, prévenir le
docteur Bruno de se rendre près du capitaine Bugarach.
Le docteur Bruno quitta les deux amis, non sans les
accabler de nouvelles politesses, et se promettant de
renouer une conversation où il lui restait tant de choses
à apprendre.
Ce qu’il n’avait pas appris, relativement au passé et
au présent de ces deux jeunes gens, il convient de le
résumer en quelques succinctes lignes.
Marcel Lornans et Jean Taconnat étaient cousins
germains par leurs mères, deux sœurs, Parisiennes de
naissance. Dès le bas âge, privés chacun de son père, ils
avaient été élevés dans d’assez maigres conditions de
fortune. Externes au même lycée, leurs classes
terminées, ils suivirent, Jean Taconnat, les cours des
hautes études commerciales, et Marcel Lornans les
cours de l’École de droit. Ils appartenaient à la petite
bourgeoisie du Paris commerçant, et modeste était leur
ambition. Très unis, comme l’eussent été deux frères
dans la maison commune, ils éprouvaient l’un pour
l’autre la plus profonde affection, une amitié dont rien
ne briserait les liens, bien qu’il y eût entre eux une
grande dissemblance de caractère.
Marcel Lornans, réfléchi, attentif, discipliné, avait
pris de bonne heure la vie par son côté sérieux.
Au contraire, Jean Taconnat, véritable gamin, jeune
poulain échappé, d’une jovialité permanente, aimant
peut-être un peu plus le plaisir que le travail, était le
boute-en-train, le mouvement, le bruit de la maison. S’il
s’attirait parfois des reproches pour ses vivacités
intempestives, il savait si gentiment se faire pardonner !
D’ailleurs, tout autant que son cousin, il montrait des
qualités qui rachètent bien des défauts.
Tous deux avaient le cœur bon, ouvert, franc,
honnête. Enfin l’un et l’autre adoraient leurs mères, et
l’on excusera Mmes Lornans et Taconnat de les avoir
aimés jusqu’à la faiblesse, puisqu’ils n’en avaient point
abusé.
Lorsqu’ils eurent vingt ans, le service militaire les
appela en qualité de dispensés, n’ayant qu’un an à
passer sous les drapeaux. Ce temps, ils l’accomplirent
dans un régiment de chasseurs d’une garnison voisine
de Paris. Là encore, une bonne chance voulut qu’ils ne
fussent séparés ni dans l’escadron ni dans la chambrée.
Cette existence au quartier ne leur fut point autrement
désagréable. Ils firent leur métier avec zèle et bonne
humeur. C’étaient d’excellents sujets, remarqués de
leurs chefs, aimés de leurs camarades, et auxquels le
métier militaire n’eût peut-être pas déplu, si, dès
l’enfance, leurs idées avaient été dirigées vers ce but.
Bref, que, pendant leur congé, ils eussent attrapé
quelques consignes – on est mal vu au corps, paraît-il,
quand on n’en attrape jamais – ils n’en sortirent pas
moins du régiment avec la note « bien ».
De retour à la maison maternelle, Marcel Lornans et
Jean Taconnat, âgés de vingt et un ans, comprirent que
l’heure était venue de se mettre au travail. D’accord
avec leurs mères, il fut décidé que tous deux entreraient
dans une maison de commerce de toute confiance. Là
ils s’initieraient à la pratique des affaires, et prendraient
plus tard un intérêt dans cette maison.
Mmes Lornans et Taconnat encourageaient leurs
enfants à chercher la fortune sur cette voie. C’était
l’avenir assuré pour ces deux fils qu’elles chérissaient.
Elles se réjouissaient à la pensée que, dans quelques
années, ils seraient établis, qu’ils se marieraient
convenablement, que de simples employés ils
deviendraient associés, puis patrons, quoique jeunes
encore, que leur commerce prospérerait, que le nom
honorable des grands-pères se continuerait dans les
petits-enfants, etc., etc., enfin, ces rêves que font toutes
les mères, et qui leur viennent du cœur.
Ces rêves, elles ne devaient pas en voir la
réalisation. Quelques mois après leur retour du
régiment, avant qu’ils fussent entrés dans la maison où
ils voulaient débuter, un double malheur frappa les
deux cousins dans leur plus profonde affection.
Une maladie épidémique, qui éprouva les quartiers
du centre à Paris, emporta Mme Lornans et Mme
Taconnat à quelques semaines d’intervalle.
Quelle douleur pour ces jeunes gens, atteints du
même coup de foudre, la famille réduite maintenant à
eux seuls ! Ils furent atterrés, ne pouvant croire à la
réalité d’un tel malheur !
Il fallait cependant songer à l’avenir. Ils héritaient
chacun d’une centaine de mille francs, c’est-à-dire,
avec la baisse de l’intérêt de l’argent, quelque chose
comme trois mille à trois mille cinq cents francs de
rente. Ce médiocre revenu ne permet guère de rester un
inutile et un oisif. Ils ne l’eussent pas voulu, d’ailleurs.
Mais convenait-il d’aventurer leur petite fortune dans
les affaires, si difficiles à cette époque, de la risquer
dans les aléas de l’industrie ou du commerce ? En un
mot, devaient-ils donner suite aux projets formés par
leurs mères ?... Mme Lornans et Mme Taconnat n’étaient
plus là pour les y pousser...
Il y eut un vieil ami de la famille, un officier à la
retraite, ancien chef d’escadron aux chasseurs
d’Afrique, qui intervint alors et dont ils subirent
l’influence. Le commandant Beauregard leur dit
carrément sa manière de voir : ne point exposer leur
héritage, le placer en bonnes obligations de chemins de
fer français, et s’engager, puisqu’ils n’avaient point
conservé mauvais souvenir de leur passage au
régiment... Ils arriveraient promptement sous-officiers...
Des examens les feraient entrer à l’école de Saumur...
Ils en sortiraient sous-lieutenants... Une belle,
intéressante et noble carrière s’ouvrirait devant eux...
Un officier, assuré de trois mille livres de rente, sans
compter sa solde, était, à en croire le commandant
Beauregard, dans la situation la plus enviable du
monde... Et puis l’avancement, et puis la Croix, et puis
la gloire... enfin, tout ce que peut dire un vieux soldat
d’Afrique...
Marcel Lornans et Jean Taconnat furent-ils très
convaincus que le métier militaire est de nature à
satisfaire toutes les aspirations de l’esprit et du cœur ?...
Se répondirent-ils à ce sujet aussi « carrément » que
s’était prononcé le commandant Beauregard ?...
Lorsqu’ils en causèrent seul à seul, se persuadèrent-ils
que c’était là l’unique voie à suivre, et qu’en marchant
sur la route de l’honneur, ils rencontreraient le bonheur
en chemin ?...
« Que risquons-nous d’essayer, Marcel ? dit Jean
Taconnat. Peut-être, après tout, notre bonne vieille
culotte de peau a-t-elle raison ?... Elle nous offre des
recommandations pour le colonel du 7e chasseurs, à
Oran... Partons pour Oran... Nous aurons tout le temps
de réfléchir pendant le voyage... Et une fois sur la terre
algérienne, nous signerons ou nous ne signerons pas...
– Ce qui nous aura valu une traversée... et
j’ajouterai, une dépense inutile, fit observer le sage
Marcel Lornans.
– D’accord, ô la raison même ! répondit Jean
Taconnat. Mais, au prix de quelques centaines de
francs, nous aurons foulé le sol de l’autre France ! Rien
que cette belle phrase vaut l’argent, mon brave
Marcel !... Et puis, qui sait ?...
– Que veulent dire ces mots, Jean ?...
– Ce qu’ils disent d’habitude, et rien de plus... »
Bref, Marcel Lornans se rendit sans trop de peine. Il
fut convenu que les deux cousins partiraient pour Oran,
munis des recommandations du vieux chef d’escadron
pour son ami le colonel du 7e chasseurs. Une fois à
Oran, ils se décideraient en connaissance de cause, et le
commandant Beauregard ne doutait pas que leur
décision fût conforme à ses avis.
Au total, si, à l’heure de contracter un engagement,
leur résolution se modifiait, ils en seraient quittes pour
regagner Paris, où ils choisiraient une autre carrière.
Aussi, puisque, dans ce cas, leur voyage aurait été
inutile, Jean Taconnat jugea qu’il devrait être
« circulaire ». Et qu’entendait-il par ce mot dont Marcel
Lornans ne comprit pas tout d’abord la signification ?...
« J’entends, répliqua-t-il, que mieux vaut profiter de
cette occasion pour voir du pays.
– Et comment ?...
– En allant par une route et en revenant par une
autre. Cela ne coûtera pas beaucoup plus cher, et cela
sera infiniment plus agréable ! Par exemple, on irait
s’embarquer à Cette pour Oran, puis on irait à Alger
prendre le bateau de Marseille...
– C’est une idée...
– Excellente, Marcel, et ce sont tout simplement
Thalès, Pittacus, Bias, Cléobule, Périandre, Chilon,
Solon, qui parlent par ma bouche ! »
Marcel Lornans ne se fût pas permis de discuter une
résolution si indubitablement dictée par les sept sages
de la Grèce, et voilà pourquoi, à cette date du 27 avril,
les deux cousins se trouvaient à bord de l’Argèlès.
Marcel Lornans avait vingt-deux ans, et Jean
Taconnat, quelques mois de moins. Le premier, d’une
taille au-dessus de la moyenne, était plus grand que le
second – une différence de deux à trois centimètres
seulement – mais de tournure élégante, la figure
aimable, les yeux un peu voilés, empreints d’une
profonde douceur, la barbe blonde, tout disposé à la
sacrifier pour se conformer à l’ordonnance.
Si Jean Taconnat ne possédait pas les qualités
extérieures de son cousin, s’il ne représentait pas
comme lui ce que, dans le monde bourgeois, on appelle
un « beau cavalier », il ne faudrait pas croire qu’il fût
agréable de sa personne – un brun bien campé, la
moustache en croc, la physionomie pétillante, les yeux
d’une vivacité singulière, l’attitude gracieuse, et l’air si
bon enfant !
On les connaît maintenant au physique et au moral,
ces deux jeunes gens. Les voici partis pour un voyage
qui n’a rien de très extraordinaire. Ils n’ont d’autre
situation que celle de passagers de première classe sur
ce paquebot à destination d’Oran. La changeront-ils, à
leur arrivée, pour celle de cavaliers de deuxième classe
au 7e chasseurs d’Afrique ?...
« Qui sait ? » avait dit Jean Taconnat, en homme
convaincu que le hasard joue un rôle prépondérant dans
la destinée humaine.
L’Argèlès, en marche depuis vingt-cinq minutes,
n’avait pas encore donné toute sa vitesse. Le brise-
lames lui restait en arrière à un mille, et il se préparait à
évoluer dans la direction du sud-ouest.
En ce moment, le docteur Bruno, qui se trouvait vers
la dunette, saisit la longue-vue et la braqua du côté du
port sur un objet mouvant, couronné par des volutes de
fumée noire et de vapeurs blanches.
Fixer cet objet pendant quelques secondes, pousser
une exclamation de surprise, courir vers l’escalier de
tribord, s’affaler sur le pont, monter jusqu’à la
passerelle où se tenait le capitaine Bugarach,
l’interpeller d’une voix essoufflée et pressante, lui
mettre la longue-vue entre les mains, ce fut pour le
docteur Bruno l’affaire d’une demi-minute.
« Commandant, regardez ! » dit-il en indiquant
l’objet qui grossissait en se rapprochant.
Après l’avoir observé :
« Certainement c’est une chaloupe à vapeur,
répondit le capitaine Bugarach.
– Et il me semble bien que cette chaloupe cherche à
nous rattraper, ajouta le docteur Bruno.
– Ce n’est pas douteux, docteur, car, à l’avant, on
fait des signaux...
– Allez-vous donner l’ordre de stopper ?...
– Je ne sais trop si je le dois !... Que peut nous
vouloir cette chaloupe ?...
– Nous le saurons quand elle aura accosté...
– Peuh ! » fit le capitaine Bugarach, qui ne semblait
pas très désireux d’immobiliser son hélice.
Le docteur Bruno n’abandonna pas la partie.
« J’y pense, s’écria-t-il, si c’était le voyageur en
retard, courant après l’Argèlès...
– Ce monsieur Dardentor... qui a manqué le
départ ?...
– Et qui se sera jeté dans cette chaloupe pour
regagner notre bord !... »
Explication assez plausible, car il était certain que la
chaloupe, forçant de vitesse, essayait de rejoindre le
paquebot avant qu’il eût pris la haute mer. Et il pouvait
se faire, en vérité, que ce fût pour le compte de ce
retardataire dont la famille Désirandelle déplorait si
amèrement l’absence.
Le capitaine Bugarach n’était point homme à
sacrifier le prix d’une place de passager de première à
l’ennui de s’arrêter pendant quelques minutes. Il lança
bien trois ou quatre jurons d’une sonorité toute
méridionale, mais il envoya dans la chambre des
machines l’ordre de stopper.
Le paquebot courut sur son erre l’espace d’une
encablure, sa marche diminua progressivement, et il
s’arrêta. Toutefois, comme la houle du large le prenait
par le travers, son roulis s’accentuait au grand
dommage des passagers et passagères en proie déjà aux
affres du mal de mer.
Cependant, la chaloupe gagnait avec une telle
rapidité que le bas de son étrave sortait de l’eau
écumante. On commençait à distinguer un personnage,
placé à l’avant, agitant son chapeau.
En ce moment, M. Désirandelle se hasarda à monter
sur la passerelle, et là, s’adressant au docteur Bruno, qui
n’avait pas quitté le capitaine :
« Qu’attendez-vous ?... demanda-t-il.
– Cette chaloupe, répondit le docteur.
– Et que veut-elle ?...
– Nous gratifier d’un passager de plus... sans doute,
celui qui s’est attardé...
– M. Dardentor ?...
– M. Dardentor, si tel est son nom. »
M. Désirandelle saisit la longue-vue que lui
présentait le docteur, et, après nombre de tentatives
infructueuses, parvint à encadrer la chaloupe dans
l’objectif du trop mobile instrument.
« Lui... c’est bien lui ! » s’écria-t-il.
Et il se hâta d’aller apprendre la bonne nouvelle à la
mère d’Agathocle.
La chaloupe n’était plus qu’à trois encablures de
l’Argèlès que balançait une affadissante houle, tandis
que le trop-plein de la vapeur s’échappait des soupapes
avec un bruit d’assourdissante crécelle.
La chaloupe arriva bord à bord à l’instant où M.
Désirandelle, un peu pâle de la visite à sa femme,
reparaissait sur le pont.
Aussitôt une échelle de corde à échelons de bois,
déroulée par-dessus le bastingage, retomba contre le
flanc du paquebot.
Le passager s’occupait alors de régler le patron de la
chaloupe, et il est présumable qu’il le fit royalement,
car il fut salué de l’un de ces « Merci, Votre
Excellence ! » dont les lazzarones semblent seuls avoir
le secret.
Quelques secondes plus tard, ledit personnage, suivi
de son domestique qui portait une valise, enjambait le
bastingage, sautait sur le pont, et, la physionomie
joyeuse, souriant et se déhanchant avec grâce, saluait à
la ronde.
Puis, avisant M. Désirandelle, qui se préparait à lui
adresser des reproches :
« Et oui... me voilà, gros père ! » s’écria-t-il, en lui
envoyant une bonne claque par le travers du ventre.
3
Dans lequel l’aimable héros de cette histoire
commence à se poser au premier plan
M. Dardentor – de son prénom Clovis – avait reçu le
jour, quarante-cinq ans avant le début de cette histoire,
place de la Loge, n° 4, dans l’ancienne Ruscino,
devenue capitale du Roussillon, aujourd’hui chef-lieu
des Pyrénées-Orientales, la célèbre et patriotique
Perpignan.
Le type de Clovis Dardentor n’est pas rare en cette
bonne ville de province. Qu’on se figure un homme
d’une taille au-dessus de la moyenne, carré des épaules,
vigoureux de charpente, le système musculeux
dominant le système nerveux, en parfaite eusthénie –
c’est-à-dire pour ceux qui ont oublié le grec, en complet
équilibre de ses forces – la tête ronde, les cheveux ras
poivre et sel, la barbe brune en éventail, le regard vif, la
bouche grande, la denture superbe, le pied sûr, la main
adroite, bien trempé moralement et physiquement, bon
enfant quoique de nature impérieuse, de belle humeur,
d’une faconde intarissable, très débrouillard, très
expéditif, enfin méridional autant que peut l’être un
individu qui n’est pas originaire de cette Provence dans
laquelle tout le Midi français se résume et s’absorbe.
Clovis Dardentor était célibataire, et, vraiment, on
ne concevrait pas un tel homme apparié dans les liens
conjugaux, ni qu’une quelconque lune de miel se fût
jamais levée sur son horizon. Ce n’est pas qu’il se
montrât misogyne, car il se plaisait dans la société des
femmes, mais il était misogame au plus haut degré. Cet
ennemi du mariage ne concevait pas qu’un homme, sain
d’esprit et de corps, lancé dans les affaires, eût le temps
d’y songer. Le mariage ! il ne l’admettait ni
d’inclination, ni de convenance, ni d’intérêt, ni
d’argent, ni de raison, ni sous le régime de la
communauté, ni sous le régime de la séparation de
biens, ni d’aucune des façons usitées en ce bas monde.
Au surplus, de ce qu’un homme soit resté
célibataire, il ne s’en suit pas qu’il ait vécu dans
l’oisiveté. Cela n’eût pas été à dire de Clovis Dardentor.
S’il était riche de deux beaux millions, ils ne venaient
ni de patrimoine ni d’héritages. Non ! il les avait bel et
bien gagnés par son travail. Intéressé dans de
nombreuses sociétés commerciales et industrielles, dans
les tanneries, les marbreries, les bouchonneries, les vins
de Rivesaltes, il avait toujours, avec une entente
supérieure, réalisé des bénéfices considérables. Mais
c’était à cette industrie de la tonnellerie, si importante
dans la région, qu’il avait consacré le plus de son temps
et de son intelligence. Retiré des affaires à quarante ans,
après fortune faite, bien renté, il n’aurait pas voulu être
de ces thésauriseurs soucieux d’économiser leurs
rentes. Depuis sa retraite, il vivait largement, ne
dédaignant pas les voyages, surtout celui de Paris, où il
allait fréquemment. Doué d’une santé à toute épreuve, il
possédait un de ces estomacs que lui eût envié le
volatile si renommé sous ce rapport, parmi les coureurs
de l’Afrique méridionale.
La famille de notre Perpignanais se réduisait à lui
seul. La longue lignée de ses aïeux venait finir en sa
personne. Pas un ascendant, pas un descendant, pas un
collatéral – à moins que ce ne fût au vingt-sixième ou
au vingt-septième degré, puisque, disent les
statisticiens, tous les Français le sont à ce degré-là, rien
qu’en remontant à l’époque de François Ier. Mais, on en
conviendra, de ces collatéraux il n’y a pas à se
préoccuper. Et, d’ailleurs, chaque homme, en remontant
au début de l’ère chrétienne, ne possède-t-il pas cent
trente-neuf quatrillions d’aïeux – pas un de plus, pas un
de moins ?...
Clovis Dardentor n’en était pas autrement fier.
Toutefois, s’il se trouvait aussi dépourvu de famille
qu’on puisse l’être, il n’y voyait sans doute aucun
inconvénient, vu que jamais il n’avait songé à s’en créer
une par les procédés qui sont à la portée de tout le
monde. Bref, le voici embarqué pour Oran, et puisse-t-il
débarquer sain et sauf dans le chef-lieu de la grande
province algérienne !
Une des raisons majeures pour lesquelles il
convenait que l’Argèlès fût favorisé d’une navigation
superbe, c’était la présence à son bord du Perpignanais.
Jusqu’à ce jour, lorsqu’il allait en Algérie – un pays qui
lui plaisait – il partait de Marseille, et c’était pour la
première fois qu’il venait d’accorder sa préférence à la
ligne de Cette. Ayant fait l’honneur à l’un de ses
paquebots de lui confier le transport de sa personne, il
importait que ce voyage lui donnât toute satisfaction, en
d’autres termes qu’il fût conduit à bon port, après une
traversée aussi courte qu’heureuse.
Dès qu’il eut mis le pied sur le pont, Clovis
Dardentor se retourna vers son domestique :
« Patrice, va t’assurer de la cabine 13 », dit-il.
Et Patrice de répondre :
« Monsieur sait qu’elle a été retenue par dépêche, et
il ne doit concevoir aucune inquiétude à ce sujet.
– Eh bien ! descends-y ma valise et choisis-moi une
place à table aussi bonne que possible... pas trop loin du
capitaine. J’ai déjà l’estomac dans les pattes ! »
Cette locution sembla sans doute à Patrice
médiocrement distinguée, et peut-être aurait-il préféré
que son maître eût dit « dans les talons », car une moue
désapprobatrice se dessina sur ses lèvres. Quoi qu’il en
soit, il se dirigea vers la dunette.
En ce moment, Clovis Dardentor aperçut le
commandant de l’Argèlès qui venait de quitter la
passerelle, et il l’aborda sans façon en ces termes :
« Hé ! hé ! capitaine, comment n’avez-vous pas eu
la patience d’attendre un de vos passagers en retard ?...
Sa machine lui démangeait donc, à votre paquebot,
qu’il lui tardait de se gratter avec son hélice ? »
Cette métaphore n’a rien de très maritime, mais
Clovis Dardentor n’était pas marin, et, dans son langage
imagé, il disait les choses comme elles lui venaient, en
phrases tantôt abominablement pompeuses, tantôt
regrettablement vulgaires.
« Monsieur, répondit le capitaine Bugarach, nos
départs ont lieu à heure fixe, et les règlements de la
compagnie ne nous permettent pas d’attendre...
– Oh ! je ne vous en veux pas ! répliqua Clovis
Dardentor en tendant la main au capitaine.
– Ni moi non plus, répondit celui-ci, bien que j’aie
été forcé de stopper...
– Eh bien ! stoppez là ! » s’écria notre Perpignanais.
Et il secoua la main du capitaine Bugarach avec la
vigueur d’un ancien tonnelier qui a manié le davier et la
doloire.
« Savez-vous bien, ajouta-t-il, que si ma chaloupe
n’avait pu rattraper votre paquebot, elle eût continué
jusqu’en Algérie... et que si je n’avais pas trouvé cette
chaloupe, je me serais jeté à l’eau du haut du quai, et
vous aurais suivi à la nage ! Voilà comme je suis, brave
capitaine Bugarach ! »
Oui ! voilà comme était Clovis Dardentor, et les
deux jeunes gens, qui prenaient plaisir à entendre cet
original, furent honorés d’un salut qu’ils rendirent en
souriant.
« Bon type ! » murmura Jean Taconnat.
En ce moment, l’Argèlès laissa arriver d’un quart et
se mit en direction du cap d’Agde.
« À propos, capitaine Bugarach, une question de la
plus haute importance ? reprit M. Dardentor.
– Parlez.
– À quelle heure le dîner ?...
– À cinq heures.
– Dans quarante-cinq minutes alors... Pas plus tôt,
mais pas plus tard !... »
Et M. Dardentor fit une pirouette, après avoir
consulté sa magnifique montre à répétition, qu’une
épaisse chaîne d’or rattachait à la boutonnière de son
gilet en bonne étoffe diagonale à gros boutons
métalliques.
Assurément, pour employer une locution justifiée
par toute sa personne, ce Perpignanais avait « beaucoup
de chic », avec son chapeau mou penché sur l’oreille
droite, son macfarlane quadrillé, sa jumelle en
bandoulière, sa couverture de voyage tombant de son
épaule à sa ceinture, sa culotte bouffante, ses guêtres à
ardillons de cuivre, et ses bottines de chasse à double
semelle.
Et voici sa voix coquelinesque qui retentit de
nouveau disant : « Si j’ai manqué le départ, je ne raterai
pas le dîner, mon cher capitaine, et pour peu que votre
maître coq ait soigné son menu, vous me verrez le
mastiquer en mesure... »
Soudain ce flux de paroles, se détournant de son
cours, se dirigea vers un autre interlocuteur.
M. Désirandelle, qui était allé avertir Mme
Désirandelle de l’arrivée de leur compagnon de voyage
si malencontreusement retardé, venait d’apparaître.
« Eh ! ce cher ami ! s’écria Clovis Dardentor. Et
me
M Désirandelle ?... Où est donc l’excellente dame ?...
Et le plus beau des Agathocle ?... »
– Soyez sans crainte, Dardentor, répondit M.
Désirandelle, nous n’étions pas en retard, et l’Argèlès
n’a pas été obligé de partir sans nous !
– Des reproches, mon bon ?...
– Ma foi... vous les méritez bien !... Quelle
inquiétude vous nous avez causée !... Nous voyez-vous
débarquant à Oran chez Mme Elissane... sans vous ?...
– Eh ! j’ai assez maronné, Désirandelle... C’est la
faute à cet animal de Pigorin !... Il m’a retenu avec ses
échantillons de vieux Rivesaltes... Il a fallu guster et
déguster... et quand j’ai paru à l’extrémité du vieux
bassin, l’Argèlès débouquait de la passe... Mais me
voici, et il est inutile de récriminer sur la chose, ni de
rouler des yeux de saumon expirant... Ça finirait par
augmenter le roulis !... Et votre femme ?...
– Elle est sur son cadre... un peu...
– Déjà ?...
– Déjà, soupira M. Désirandelle, dont les paupières
tremblotaient, et moi-même...
– Cher bon, un conseil d’ami ! dit Clovis Dardentor.
N’ouvrez pas la bouche comme vous le faites... Tenez-
la fermée le plus possible... ou ce serait tenter le
diable...
– Parbleu, balbutia M. Désirandelle, vous en parlez
à votre aise !... Ah ! cette traversée jusqu’à Oran !... Ni
Mme Désirandelle ni moi nous ne nous y serions risqués,
si l’avenir d’Agathocle n’eût été en jeu !... »
Il s’agissait, en effet, de son avenir à cet unique
héritier des Désirandelle. Chaque soir, Clovis
Dardentor, qui était un vieil ami de cette famille, venait
faire son bésigue ou son piquet dans la maison de la rue
de la Popinière. Il avait presque vu naître cet enfant, il
l’avait vu grandir – physiquement, du moins – car
l’intelligence était restée chez lui en arrière de la
croissance. Agathocle fit au lycée ces mauvaises études
qui sont le lot ordinaire des paresseux et des ineptes. De
vocation pour ceci plutôt que pour cela, il n’en montrait
aucune. Ne rien faire dans la vie lui paraissait être
l’idéal d’une créature humaine. Avec ce qui lui
reviendrait de ses parents, il devait un jour avoir une
dizaine de mille francs de rente. C’est déjà quelque
chose, mais on ne s’étonnera pas que M. et Mme
Désirandelle eussent rêvé pour leur fils un avenir mieux
renté. Ils connaissaient cette famille Elissane, qui, avant
d’habiter l’Algérie, demeurait à Perpignan. Mme
Elissane, veuve d’un ancien négociant, âgée de
cinquante ans alors, jouissait d’une assez belle aisance,
grâce à la fortune que lui avait laissée son mari, lequel,
après s’être retiré des affaires, était allé se fixer en
Algérie. La veuve n’avait qu’une fille de vingt ans. Un
joli parti, Mlle Louise Elissane ! disait-on, jusque dans
le Sud oranais, et aussi dans les Pyrénées-Orientales,
ou, du moins, dans la maison de la rue de la Popinière.
Un mariage entre Agathocle Désirandelle et Louise
Elissane, qu’aurait-on pu imaginer de mieux assorti ?...
Or, avant de se marier, il faut se connaître, et, si
Agathocle et Louise s’étaient vus enfants, ils n’avaient
conservé nul souvenir l’un de l’autre. Donc, puisque
Oran ne venait pas à Perpignan, Mme Elissane n’aimant
point à se déplacer, c’était à Perpignan d’aller à Oran.
De là, ce voyage, bien que Mme Désirandelle éprouvât
les symptômes du mal de mer, rien qu’en regardant les
lames déferler sur une grève, et que M. Désirandelle, en
dépit de ses prétentions, n’eût pas le cœur plus solide.
C’est alors qu’on songea à Clovis Dardentor. Ce
Perpignanais avait l’habitude des voyages. Il ne refusait
pas d’accompagner ses amis. Peut-être ne se faisait-il
pas d’illusion sur la valeur de ce garçon qu’on voulait
marier. Mais, à son avis, quand il s’agit de se
transformer en mari, tous les hommes se valent. Si
Agathocle plaisait à la jeune héritière, cela irait tout
seul. Il est vrai, Louise Elissane était charmante... Bref,
lorsque les Désirandelle auront débarqué à Oran, il sera
temps de la présenter au lecteur, et libre à lui de se
mettre sur les rangs pour évincer Agathocle.
On sait maintenant à quel propos ce groupe
perpignanais avait pris passage sur l’Argèlès et
pourquoi il affrontait une traversée méditerranéenne.
En attendant l’heure du dîner, Clovis Dardentor
monta sur la dunette où se trouvaient ceux des
voyageurs de première classe que le roulis n’avait pas
encore renvoyés dans leurs cabines. M. Désirandelle,
dont la pâleur augmentait, l’y suivit et vint s’affaler sur
un banc.
Agathocle s’approcha.
« Eh ! mon garçon, tu as meilleure bobine que ton
père ! dit M. Dardentor. Ça boulote ?... »
Agathocle répondit que « ça boulotait ».
« Tant mieux, et tâche d’aller jusqu’au bout du
bout ! Ne va pas déballer là-bas avec une physionomie
de papier mâché ou une mine de citrouille en
marmelade ! »
Non !... Pas à craindre, cela !... La mer ne lui faisait
rien, à ce garçon.
Clovis Dardentor n’avait pas jugé opportun de
descendre à la cabine de Mme Désirandelle. La bonne
dame savait qu’il était à bord, cela suffisait. Les
consolations qu’il lui eût apportées n’auraient produit
aucun effet salutaire. Et puis, M. Dardentor appartenait
à cette catégorie de gens abominables, toujours enclins
à plaisanter les victimes du mal de mer. Sous prétexte
qu’ils ne l’ont pas, ils ne veulent pas admettre qu’on
puisse l’avoir ! On devrait les pendre tout bonnement à
la grande vergue !
L’Argèlès se trouvait à la hauteur du cap d’Agde,
lorsqu’un coup de cloche retentit à l’avant. On venait de
piquer cinq heures – l’heure du dîner.
Jusqu’alors, le tangage et le roulis du paquebot
n’avaient pas été très accentués. La houle, quoique un
peu courte, n’occasionnait qu’un balancement très
supportable au plus grand nombre des passagers.
L’Argèlès, la recevant presque par l’arrière, se déplaçait
avec elle. Il y avait donc lieu d’espérer que les convives
ne feraient pas défaut à la salle à manger.
Les passagers et même cinq ou six passagères
descendirent par le double escalier de la dunette, et
gagnèrent les places retenues à la table.
M. Eustache Oriental occupait la sienne, manifestant
déjà une vive impatience. Depuis deux heures qu’il était
là !... Tout donnait à croire, cependant, que, le dîner
fini, cet accapareur de bonnes places remonterait sur le
pont, et qu’il ne resterait pas rivé à cette chaise jusqu’à
l’arrivée au port.
Le capitaine Bugarach et le docteur Bruno se
tenaient au fond de la salle. Ils ne manquaient jamais à
ce devoir d’en faire les honneurs. Clovis Dardentor,
MM. Désirandelle père et fils, se dirigèrent vers le haut
bout de la table. Marcel Lornans et Jean Taconnat,
désireux d’étudier ces divers types de Perpignanais, se
placèrent auprès de M. Dardentor. Les autres convives
s’installèrent à leur convenance – en tout une vingtaine
– quelques-uns dans le voisinage de M. Oriental, à
proximité de l’office d’où venaient les plats sur les
ordres du maître d’hôtel.
M. Clovis Dardentor fit immédiatement
connaissance avec le docteur Bruno, et on peut être
assuré que, grâce à ces deux enragés discoureurs, la
conversation ne languirait pas autour du capitaine
Bugarach.
« Docteur, dit M. Dardentor, je suis heureux... très
heureux de vous serrer la main, fût-elle truffée de
microbes comme celles de tous vos confrères...
– N’ayez crainte, monsieur Dardentor, répondit le
docteur Bruno sur le même ton de belle humeur, je
viens de me laver à l’eau boriquée.
– Bast ! ce que je me moque des microbes et des
microbiens ! s’écria M. Dardentor. Jamais je n’ai été
malade, ni un jour ni une heure, mon cher Esculape !...
Jamais je n’ai été enrhumé, même cinq minutes !...
Jamais je n’ai avalé ni une tisane ni une pilule !... Et
vous me permettrez de croire que je ne commencerai
pas à me médicamenter en vertu de vos ordonnances !...
Oh ! la compagnie des médecins m’est fort agréable !...
Ce sont de braves gens, qui n’ont qu’un tort, celui de
vous détraquer la santé rien qu’en vous tâtant le pouls
ou en vous regardant la langue !... Ceci dit, enchanté de
me mettre à table auprès de vous, et, si le dîner est bon,
je lui ferai honneur à belles dents ! »
Le docteur Bruno ne se tint pas pour battu, quoiqu’il
eût trouvé plus loquace que lui. Il répliqua sans trop
chercher à défendre le corps médical contre un
adversaire si bien armé. Puis, le potage ayant fait son
apparition, chacun ne songea plus qu’à satisfaire un
appétit aiguisé par l’air vif de la mer.
Au début, les oscillations du paquebot ne furent
point pour gêner les convives, à l’exception de M.
Désirandelle, qui était devenu blanc comme sa
serviette. On ne sentait ni ces mouvements
d’escarpolette qui compromettent l’horizontalité, ni ces
élévations et abaissements qui dérangent la verticalité.
Si cet état de choses ne se modifiait point durant le
repas, les divers services se succéderaient sans
dommage jusqu’au dessert.
Mais, soudain, voici que le cliquetis de la vaisselle
commença. Les suspensions de la salle à manger se
balancèrent sur la tête des convives, à leur grand ennui.
Roulis et tangage se combinèrent pour provoquer un
désarroi général parmi les passagers, dont les sièges
prenaient d’inquiétantes inclinaisons. Plus de sûreté
dans le mouvement des bras et des mains. Les verres se
portaient difficilement à la bouche, et, le plus souvent,
les fourchettes piquaient les joues ou le menton...
La plupart des convives n’y purent résister. M.
Désirandelle fut un des premiers à quitter la table avec
une précipitation significative. Afin d’aller respirer l’air
frais du dehors, nombre d’autres le suivirent – une vraie
débandade, malgré les avis du capitaine Bugarach, qui
répétait :
« Cela ne sera rien, messieurs... cette embardée de
l’Argèlès ne durera pas !... »
Et Clovis Dardentor de s’écrier :
« Les voilà qui se carapatent à la file indienne !
– C’est toujours comme cela ! repartit le capitaine
en clignant de l’œil.
– Non ! reprit notre Perpignanais, je ne comprends
pas que l’on n’ait pas plus de cœur au ventre ! »
En admettant que cette expression ne soit pas
contraire aux lois de l’organisme humain, et si
véritablement le cœur peut se déplacer comme l’indique
cette locution populaire, celui de ces braves gens ne
tendait pas à descendre, mais à remonter plutôt vers
leurs lèvres. Bref, au moment où le maître d’hôtel fit
circuler les hors-d’œuvre la table ne comptait plus
qu’une dizaine de convives intrépides. Parmi eux
figuraient, sans parler du capitaine Bugarach et du
docteur Bruno, habitués à ce remue-ménage des dining-
rooms, Clovis Dardentor, fidèle au poste, Agathocle
que la fuite de son père laissait fort indifférent, les deux
cousins Marcel Lornans et Jean Taconnat, nullement
troublés dans leurs fonctions digestives, et enfin, à
l’autre bout, l’impassible M. Eustache Oriental,
guettant les plats, interrogeant les garçons, ne songeant
guère à se plaindre de ces inopportunes secousses de
l’Argèlès, puisqu’il avait le choix des morceaux.
Cependant, après cet exode des convives dérangés
dès le début du dîner, le capitaine Bugarach avait jeté
un singulier regard au docteur Bruno, lequel lui
répondit par un singulier sourire. Ce sourire et ce regard
semblaient s’être compris, et, comme en un fidèle
miroir, ils se réfléchissaient sur l’impassible figure du
maître d’hôtel.
Et à cet instant, Jean Taconnat poussa son cousin du
coude, et dit à voix basse :
« C’est le coup du « nez dans la plume » !...
– Ce que cela m’est égal, Jean !...
– Et à moi ! » riposta Jean Taconnat en faisant
glisser sur son assiette une savoureuse tranche de
saumon d’un rose tendre, dont M. Oriental n’avait point
disposé à son profit.
Ce « coup du nez dans la plume », voici en quoi il
consiste très simplement :
Il est des capitaines – pas tous – mais il en est,
paraît-il, qui, dans un but compréhensible, modifient
quelque peu la direction du paquebot juste au
commencement du repas – oh ! un léger changement de
la barre, rien de plus. Et, en vérité, pourrait-on leur en
faire un reproche ? Est-il donc interdit de mettre un
navire debout à la lame pendant un demi-quart d’heure
seulement ?... Est-il défendu de conniver avec le roulis
et le tangage pour réaliser une économie sensible sur les
frais de table ?... Non, et si cela se fait, il ne faut pas
trop se récrier !
Du reste, ce remue-ménage ne se prolongea pas
outre mesure. Il est vrai, les évincés ne furent point
tentés de réintégrer leurs places à la table commune,
bien que le paquebot eût repris une allure plus calme et,
disons-le, plus honnête.
Le dîner, réduit à quelques convives de choix, allait
donc se continuer dans des conditions excellentes, sans
que personne s’inquiétât de ces malheureux chassés de
la salle à manger, et groupés sur le pont en des attitudes
aussi variées que lamentables.
4
Dans lequel Clovis Dardentor dit des choses dont Jean
Taconnat compte faire son profit
« Que de vides à votre table, mon cher capitaine !
s’écria Clovis Dardentor, alors que le maître d’hôtel
surveillait la circulation des plats sans se départir de sa
dignité habituelle.
– Peut-être est-il à craindre que ces vides
s’augmentent encore, si la mer devient plus mauvaise...
fit observer Marcel Lornans.
– Mauvaise ?... Une mer d’huile ! répondit le
capitaine Bugarach. L’Argèlès est tombé dans un
contre-courant où la lame est plus dure !... Cela arrive
quelquefois...
– Souvent à l’heure du déjeuner et du dîner, répliqua
Jean Taconnat le plus sérieusement du monde.
– En effet, ajouta négligemment Clovis Dardentor,
j’en ai déjà fait la remarque, et si ces satanées
compagnies maritimes y trouvent leur profit...
– Pourriez-vous croire ?... s’écria le docteur Bruno.
– Je ne crois qu’une chose, riposta Clovis
Dardentor, c’est que pour mon compte, je n’y ai jamais
perdu un coup de fourchette, et s’il ne doit rester qu’un
passager à table...
– Vous serez celui-là ! repartit Jean Taconnat.
– Vous l’avez dit, monsieur Taconnat. »
Notre Perpignanais l’appelait déjà par son nom,
comme s’il le connaissait depuis quarante-huit heures.
« Cependant, reprit alors Marcel Lornans, il est
possible que quelques-uns de nos compagnons viennent
se rasseoir à table... Le roulis est moins sensible...
– Je vous le répète, affirma le capitaine Bugarach...
Ce n’était que momentané... Il a suffi d’une distraction
du timonier... Maître d’hôtel, voyez donc si parmi nos
convives...
– Entre autres, ton pauvre homme de père,
Agathocle ! » recommanda Clovis Dardentor.
Mais le jeune Désirandelle hocha la tête, sachant
bien que l’auteur de ses jours ne se déciderait point à
revenir dans la salle à manger, et il ne bougea pas.
Quant au maître d’hôtel, il se dirigea sans conviction
du côté de la porte, tout en sachant l’inutilité de sa
démarche. Lorsqu’un passager a quitté la table, encore
que les circonstances viennent à se modifier, il est rare
qu’il consente à y reparaître. Et, de fait, les vides ne se
comblèrent pas – ce dont le digne capitaine et
l’excellent docteur voulurent bien se montrer fort
marris.
Un léger coup de barre avait rectifié la direction du
paquebot, la houle ne le prenait plus par l’avant, et la
tranquillité était assurée pour la dizaine de convives,
demeurés à leur poste.
Du reste, mieux vaut ne pas être trop nombreux à
table – à ce que prétendait Clovis Dardentor. Le service
y gagne, l’intimité aussi, et la conversation peut se
généraliser.
C’est ce qui arriva. Le dé fut tenu par le héros de
cette histoire, et de quelle façon ! Le docteur Bruno, si
beau parleur qu’il fût, trouvait à peine, de loin en loin, à
placer son mot – Jean Taconnat pas davantage, et Dieu
sait s’il s’amusait à ouïr tout ce verbiage ! Marcel
Lornans se contentait de sourire, Agathocle de manger
sans rien entendre, M. Eustache Oriental de déguster les
bons morceaux en les arrosant d’une bouteille de
pommard que le maître d’hôtel lui avait apportée dans
un berceau d’une horizontalité rassurante. Des autres
convives, il n’y avait pas lieu de s’occuper.
La suprématie du Midi sur le Nord, les mérites
indiscutables de la cité perpignanaise, le rang qu’y
possédait l’un de ses enfants des plus en vue, Clovis
Dardentor en personne, la considération que lui valait
sa fortune honorablement acquise, les voyages qu’il
avait déjà faits, ceux qu’il méditait de faire, son dessein
de visiter Oran dont les Désirandelle lui parlaient sans
cesse, le projet qu’il avait formé de parcourir cette belle
province algérienne... Enfin, il était parti, et ne
s’inquiétait guère de savoir quand il reviendrait.
Ce serait une erreur de croire que ce flux de phrases
échappées des lèvres de Clovis Dardentor empêchait le
contenu de son assiette de monter jusqu’à sa bouche.
Non ! Ces entrées et ces sorties s’exécutaient
simultanément avec une merveilleuse aisance. Ce type
étonnant parlait et mangeait à la fois, sans oublier de
vider son verre, afin de faciliter cette double opération.
« Quelle machine humaine ! se disait Jean Taconnat.
Comme elle fonctionne ! Ce Dardentor est un des
échantillons méridionaux les plus réussis que j’aie
rencontrés ! »
Le docteur Bruno ne l’admirait pas moins. Quel
remarquable sujet de dissection formerait ledit
échantillon, et quel avantage retirerait la physiologie à
fouiller les mystères d’un tel organisme ! Mais, étant
donné que la proposition de se laisser ouvrir le ventre
eût paru inopportune, sans doute, le docteur se borna à
demander à M. Dardentor s’il s’était toujours montré
ménager de sa santé.
« La santé... mon cher docteur ?... Qu’entendez-
vous, s’il vous plaît, par ce mot ?...
– J’entends ce que tout le monde s’accorde à
entendre, répondit le docteur. C’est, suivant la
définition admise, l’exercice permanent et facile de
toutes les fonctions de l’économie...
– Et, en acceptant cette définition, déclara Marcel
Lornans, nous désirons savoir si, chez vous, monsieur
Dardentor, cet exercice est facile ?...
– Et permanent ? ajouta Jean Taconnat.
– Permanent, puisque je n’ai jamais été malade,
déclara notre Perpignanais en se frappant le torse, et
facile, puisqu’il s’opère sans que je m’en aperçoive !
– Eh bien ! mon cher passager, demanda le capitaine
Bugarach, êtes-vous maintenant fixé sur ce qu’on
entend par ce mot santé – ce qui nous permettrait de
boire à la vôtre ?...
– Si cela doit vous le permettre, je conviens que je
suis absolument fixé, et, en effet, l’heure me paraît
venue de sabler le champagne sans attendre au
dessert ! »
Dans le Midi, l’expression « sabler le champagne »
était toujours en usage, et, prononcée par Clovis
Dardentor, il est certain qu’elle prenait une magnifique
redondance méridionale.
Le Rœderer fut donc apporté, les flûtes se
remplirent, couronnées d’écume blanche, et la
conversation ne s’y noya pas, bien au contraire.
Ce fut le docteur Bruno qui rouvrit le feu en ces
termes :
« Alors, monsieur Dardentor, je vous prierai de
répondre à cette autre question : pour avoir conservé cet
état de santé imperturbable, vous êtes-vous abstenu de
tout excès ?...
– Qu’entendez-vous par le mot excès ?...
– Ah çà ! demanda Marcel Lornans en souriant, le
mot excès, comme le mot santé, est donc inconnu dans
les Pyrénées-Orientales ?...
– Inconnu... non, monsieur Lornans, mais, à
proprement parler, je ne sais trop ce qu’il signifie...
– Monsieur Dardentor, reprit le docteur Bruno,
commettre des excès, c’est abuser de soi, c’est user le
corps non moins que l’esprit, en se montrant immodéré,
intempérant, incontinent, en s’abondonnant surtout aux
plaisirs de la table, déplorable passion qui ne tarde pas à
détruire l’estomac...
– Quès aco, l’estomac ?... demanda Clovis
Dardentor du ton le plus sérieux.
– Ce que c’est ?... s’écria le docteur Bruno. Eh !
parbleu ! une machine qui sert à fabriquer les
gastralgies, les gastrites, les gastrocelles, les gastro-
entérites, les endogastrites, les exogastrites ! »
Et, en défilant ce chapelet d’expressions qui ont le
mot gaster pour radical, il paraissait tout heureux que
l’estomac eût donné naissance à tant d’affections
spéciales.
Bref, Clovis Dardentor persistant à soutenir que ce
qui indiquait une détérioration quelconque de la santé
lui était inconnu, puisqu’il refusait d’admettre que ces
mots eussent une signification, Jean Taconnat, très
amusé, employant la seule locution qui résume
l’intempérance humaine, dit :
« Enfin... vous n’avez jamais fait la noce ?...
– Non... puisque je ne me suis jamais marié ! »
Et la voix claironnante de cet original se prolongea
en de tels éclats que les verres tintèrent sur la table,
comme si elle eût été secouée d’un coup de roulis.
On comprit qu’il serait impossible de savoir si cet
invraisemblable Dardentor avait été ou non le prototype
de la sobriété, s’il devait à sa tempérance habituelle
l’insolente santé dont il jouissait, ou si elle était due à
une constitution de fer que nul abus n’avait pu
endommager.
« Allons, allons ! confessa le capitaine Bugarach, je
vois, monsieur Dardentor, que la nature vous a bâti
pour devenir un de nos futurs centenaires !
– Pourquoi pas, cher capitaine ?...
– Oui... pourquoi pas ?... répéta Marcel Lornans.
– Quand une machine est solidement construite,
reprit Clovis Dardentor, bien balancée, bien huilée, bien
entretenue, il n’y a point de raison pour qu’elle ne dure
pas toujours !
– En effet, conclut Jean Taconnat, et du moment
qu’on n’est pas à court de combustible...
– Et ce n’est pas le combustible qui manquera ! »
s’écria Clovis Dardentor en agitant son gousset qui
rendit un son métallique. Maintenant, chers messieurs,
ajouta-t-il dans un éclat de rire, avez-vous fini de me
pousser des colles ?... »
– Non ! » répliqua le docteur Bruno.
Et s’entêtant à vouloir mettre le Perpignanais au
pied du mur :
« Erreur, monsieur, erreur ! s’écria-t-il. Il n’est si
bonne machine qui ne s’use, il n’est si bon mécanisme
qui ne se détraque un jour ou l’autre...
– Cela dépend du mécanicien ! riposta Clovis
Dardentor, qui remplit son verre jusqu’au bord.
– Mais enfin, s’écria le docteur, vous finirez bien
par mourir, je suppose ?...
– Et pourquoi voulez-vous que je meure, puisque
jamais je ne consulte de médecin ? À votre santé,
messieurs ! »
Et, au milieu de l’hilarité générale, levant son verre,
il le choqua joyeusement contre les verres de ses
compagnons de table, puis le vida d’un trait. Alors la
conversation de continuer, bruyante, chaude,
étourdissante, jusqu’au dessert, dont le menu varié
remplaça les entremets du précédent service.
Que l’on juge de l’effet que ce tumulte épulatoire
devait causer aux malheureux passagers des cabines,
étendus sur leur cadre de douleur, et dont les haut-le-
cœur ne pouvaient que s’accroître au voisinage de si
gais propos.
À plusieurs reprises, M. Désirandelle était apparu
sur le seuil de la salle à manger. Puisque son dîner et
celui de sa femme étaient compris dans le coût du
passage, quel désagrément de ne pouvoir en consommer
sa part ! Mais à peine la porte était-elle ouverte qu’il se
sentait ébranlé par les vertiges stomacaux, et avec
quelle hâte remontait-il sur le pont !
Sa seule consolation consistait à se dire : « Par
bonheur, notre fils Agathocle est en train de dévorer
pour trois ! »
Et, de fait, le garçon travaillait en conscience à
récupérer le plus possible des déboursés paternels.
Cependant, après la dernière réponse de Clovis
Dardentor, la conversation fut aiguillée sur un autre
embranchement. Ne pourrait-on trouver le défaut de la
cuirasse chez ce bon vivant, bon buvant et bon
mangeant ? Que sa constitution fût excellente, sa santé
inaltérable, son organisme de premier choix, ce n’était
pas discutable.
Mais, quoi qu’il en eût dit, il finirait par quitter ce
bas monde, comme les autres mortels – disons presque
tous, afin de ne décourager personne. Et, lorsque
sonnerait cette heure fatale, à qui irait la grosse
fortune ?... Qui prendrait possession des maisons, des
valeurs mobilières de l’ancien tonnelier de Perpignan,
la nature ne lui ayant donné d’héritier ni direct ni
indirect, pas un seul collatéral au degré successible ?...
On lui en fit la remarque, et Marcel Lornans de
dire :
« Pourquoi n’avoir point songé à vous créer des
héritiers ?
– Et comment ?...
– Comme cela se fait, pardieu ! s’écria Jean
Taconnat, en devenant le mari d’une femme, jeune,
belle, bien portante, digne de vous...
– Moi... me marier ?...
– Sans doute !
– Voilà une idée qui ne m’est jamais venue !
– Elle aurait dû vous venir, monsieur Dardentor,
déclara le capitaine Bugarach, et il est encore temps...
– Êtes-vous marié, mon cher capitaine ?...
– Non.
– Et vous, docteur ?...
– Point.
– Et vous, messieurs ?...
– Nullement, répondit Marcel Lornans, et, à notre
âge, cela n’a rien de surprenant !
– Eh bien ! si vous n’êtes pas mariés, pourquoi
voulez-vous que je le sois ?...
– Mais pour avoir une famille, répliqua Jean
Taconnat.
– Et avec la famille les soucis qu’elle comporte !
– Pour avoir des enfants... des petits-enfants...
– Et avec eux les tourments qu’ils causent !
– Enfin pour avoir des descendants naturels, qui
s’affligeront de votre mort...
– Ou qui s’en réjouiront !
– Croyez-vous donc, reprit Marcel Lornans, que
l’État ne se réjouira pas s’il hérite de vous ?...
– L’État... hériter de ma fortune... qu’il mangerait
comme un dissipateur qu’il est !
– Cela n’est pas répondre, monsieur Dardentor, dit
Marcel Lornans, et il est dans la destinée de l’homme
de se créer une famille, de se perpétuer dans ses
enfants...
– D’accord, mais l’homme peut en avoir sans se
marier...
– Comment l’entendez-vous ?... demanda le docteur.
– Je l’entends ainsi qu’on doit l’entendre, messieurs,
et, pour mon compte, je préférerais ceux qui sont tout
venus.
– Des enfants adoptifs ?... riposta Jean Taconnat.
– Assurément ! Est-ce que cela ne vaut pas cent fois
mieux ?... Est-ce que cela n’est pas plus sage ?... On a
le choix !... On peut les prendre sains d’esprit et de
corps, après qu’ils ont passé l’âge des coqueluches, des
scarlatines et des rougeoles !... On peut s’en offrir qui
sont blonds ou bruns, bêtes ou intelligents !... On peut
se les donner fille ou garçon, suivant le sexe que l’on
désire !... On peut en avoir un, deux, trois, quatre, et
même une douzaine, selon qu’on a, plus ou moins
développée, cette bosse de la paternité adoptive !...
Enfin, libre à soi de se fabriquer une famille d’héritiers
dans des conditions excellentes de garantie physique et
morale, sans attendre que Dieu daigne bénir votre
union !... On se bénit soi-même... à son heure et à son
gré !...
– Bravo, monsieur Dardentor, bravo ! s’écria Jean
Taconnat. À la santé de vos adoptifs ! »
Et les verres se choquèrent encore une fois.
Ce que les convives attablés dans la salle à manger
de l’Argèlès auraient perdu s’ils n’eussent entendu
l’expansif Perpignanais lancer la dernière phrase de sa
tirade, impossible de s’en faire une idée ! Il avait été
magnifique !
« Cependant, crut devoir ajouter le capitaine
Bugarach, que votre méthode ait du bon, mon cher
passager, soit ! Mais si tout le monde s’y conformait,
s’il n’y avait que des pères adoptifs, songez-y, il n’y
aurait bientôt plus d’enfants à adopter...
– Non point, mon capitaine, non point ! répondit
Clovis Dardentor. Il ne manquera jamais de braves gens
pour se marier... Des milliers et des millions...
– Ce qui est heureux, conclut le docteur Bruno, faute
de quoi le monde ne tarderait pas à finir ! »
Et la conversation de se poursuivre de plus belle,
sans être parvenue à distraire ni M. Eustache Oriental,
dégustant son café à l’autre bout de la table, ni
Agathocle Désirandelle, pillant les assiettes du dessert.
C’est alors que Marcel Lornans, se remémorant un
certain titre VIII du Code civil, amena la question sur le
terrain du droit.
« Monsieur Dardentor, dit-il, lorsque l’on veut
adopter quelqu’un, il est indispensable de remplir
certaines conditions.
– Je ne l’ignore pas, monsieur Lornans, et m’est avis
que j’en remplis déjà quelques-unes.
– En effet, répliqua Marcel Lornans, et, tout
d’abord, vous êtes Français de l’un ou l’autre sexe...
– Plus particulièrement du sexe masculin, si vous
voulez bien m’en croire, messieurs.
– Nous vous croyons sur parole, affirma Jean
Taconnat, et sans en être autrement surpris.
– En outre, reprit Marcel Lornans, la loi oblige la
personne qui veut adopter à n’avoir ni enfants ni
descendants légitimes.
– C’est précisément mon cas, monsieur le juriste,
répondit Clovis Dardentor, et j’ajoute que je n’ai point
d’ascendants...
– L’ascendant n’est pas interdit.
– Enfin je n’en ai même pas.
– Mais il y a aussi quelque chose que vous n’avez
pas, monsieur Dardentor !
– Qu’est-ce donc ?...
– Cinquante ans d’âge ! Il faut être âgé de cinquante
ans pour que la loi permette d’adopter...
– Je les aurai dans cinq ans, si Dieu me prête vie, et
pourquoi se refuserait-il à me prêter...
– Il aurait tort, repartit Jean Taconnat, car il ne
trouverait pas meilleur placement.
– C’est mon avis, monsieur Taconnat. Aussi
attendrai-je mes cinquante ans révolus pour faire acte
d’adoptant, si l’occasion s’en présente, une bonne
occasion, comme on dit en affaires...
– À la condition, répliqua Marcel Lornans, que celui
ou celle sur qui vous aurez jeté vos vues n’ait pas plus
de trente-cinq ans, car la loi exige que l’adoptant ai au
moins quinze ans de plus que l’adopté.
– Eh ! croyez-vous donc, s’écria M. Dardentor, que
je songe à me gratifier d’un vieux garçon ou d’une
vieille fille ? Non, pardieu ! Et ce n’est ni à trente-cinq
ans, ni à trente que j’irai les choisir, mais au début de
leur majorité, puisque le Code stipule qu’ils soient
majeurs.
– Tout cela est bien, monsieur Dardentor, répondit
Marcel Lornans. Il est constant que vous remplissez ces
conditions... Mais – j’en suis très fâché pour vos projets
de paternité adoptive – il en est une qui vous manque, je
le parierais...
– Ce n’est toujours pas parce que je ne jouis pas
d’une bonne réputation !... Quelqu’un se permettrait-il
de suspecter l’honneur de Clovis Dardentor, de
Perpignan, Pyrénées-Orientales, dans sa vie publique ou
sa vie privée ?...
– Oh ! personne... s’écria le capitaine Bugarach.
– Personne, ajouta le docteur Bruno.
– Non... personne, proclama Jean Taconnat.
– Personne assurément, surenchérit Marcel Lornans.
Aussi, n’est-ce pas de cela que j’ai voulu parler.
– Et de quoi donc ?... demanda Clovis Dardentor.
– D’une certaine condition imposée par le Code, une
condition que vous avez sans doute négligée...
– Laquelle, s’il vous plaît ?...
– Celle qui exige que l’adoptant ait donné à
l’adopté, tandis que celui-ci était mineur, des soins non
interrompus pendant une période de six ans...
– Elle dit ça, la loi ?...
– Formellement.
– Et quel est l’animal qui a fourré cela dans le
Code ?...
– Peu importe, l’animal !
– Eh bien, monsieur Dardentor, demanda le docteur
Bruno en insistant, avez-vous donné ces soins à quelque
mineur de votre connaissance ?...
– Pas que je sache !
– Alors, déclara Jean Taconnat, vous n’aurez plus
que la ressource d’employer votre fortune à fonder un
établissement de bienfaisance qui portera votre nom !...
– Ainsi la loi veut ?... reprit le Perpignanais.
– Elle le veut », affirma Marcel Lornans.
Clovis Dardentor n’avait point caché le
désappointement que lui causait cette exigence du
Code. Cela lui eût été si facile de pourvoir aux besoins,
à l’éducation d’un mineur pendant six ans ! Et ne pas
s’être avisé de cela ! Il est vrai, comment être assuré de
faire un bon choix, quand on s’adresse à des
adolescents qui n’offrent pas la moindre garantie pour
l’avenir !... Enfin il n’y avait aucunement pensé !...
Mais était-ce donc indispensable, et Marcel Lornans ne
se trompait-il pas ?...
« Vous me certifiez que le Code civil ?... demanda-
t-il une seconde fois.
– Je vous le certifie, répondit Marcel Lornans.
Consultez le Code – titre de l’adoption, article 345. Il
fait de cela une condition essentielle... à moins que...
– À moins que... » répéta Clovis Dardentor.
Et sa figure se rasséréna.
« Allez donc... allez donc ! s’écria-t-il. Vous me
faites languir avec vos bricoles, vos à moins que...
– À moins, reprit Marcel Lornans, que l’individu
qu’il s’agit d’adopter n’ait sauvé la vie de l’adoptant,
soit dans un combat, soit en le tirant des flammes ou
des flots... conformément à la loi.
– Mais je ne suis pas tombé et ne tomberai jamais à
l’eau ! répondit Clovis Dardentor.
– Cela peut vous arriver comme à tout le monde !
déclara Jean Taconnat.
– J’espère bien que le feu ne prendra pas à ma
maison...
– Votre maison risque de brûler aussi bien qu’une
autre, et, si ce n’est votre maison, un théâtre où vous
seriez... ce paquebot même, si un incendie se déclarait à
bord...
– Soit, messieurs, le feu et l’eau. Quant au combat,
je serais bien étonné si j’avais jamais besoin d’être
secouru ! J’ai deux bons bras et deux bonnes jambes qui
ne réclament aide et assistance de personne !
– Qui sait ? » répondit Jean Taconnat.
Quoi qu’il pût arriver, Marcel Lornans, au cours de
cette conversation, avait nettement établi les
dispositions de la loi, telles que les présente le titre VIII
du Code civil. Pour les autres, s’il n’en avait pas parlé,
c’est que c’était inutile. Aussi n’avait-il rien dit de
l’obligation, dans le cas où l’adoptant est marié, que
son conjoint donne son consentement à l’adoption –
Clovis Dardentor était célibataire – ni rien dit de
l’acquiescement qui est exigé des parents de l’adopté, si
celui-ci n’a pas atteint la majorité de vingt-cinq ans.
D’ailleurs, il paraissait difficile, à présent, que
Clovis Dardentor parvînt à réaliser son rêve et se créer
une famille d’enfants adoptifs. Sans doute, il pouvait
encore faire choix d’un adolescent, lui donner des soins
pendant six années consécutives, l’élever à la brochette,
puis lui attribuer avec son nom tous les droits d’un
héritier légitime. Mais quelle chance à courir ! Et,
pourtant, s’il ne s’y décidait pas, il en serait réduit aux
trois cas prescrits par le Code. Il faudrait qu’on le
sauvât d’un combat, des flots ou des flammes. Or, y
avait-il apparence que l’une de ces circonstances pût se
rencontrer avec un homme tel que Clovis Dardentor ?...
Il ne le croyait pas, et personne ne l’aurait cru.
Les passagers de la table échangèrent quelques
dernières reparties, abondamment arrosées de
champagne. La plaisanterie n’épargna guère notre
Perpignanais, qui était le premier à en rire. S’il ne
voulait pas que sa fortune tombât en déshérence, s’il se
refusait à faire de l’État son unique héritier, force lui
serait de suivre l’avis de Jean Taconnat, de consacrer
son avoir à quelque fondation charitable. Après tout,
libre à lui de donner son héritage au premier venu. Mais
non !... il tenait à ses idées !... Bref, ce mémorable repas
fini, les convives remontèrent sur la dunette.
Il était près de sept heures, car la durée du dîner
avait dépassé toute mesure. Belle soirée annonçant une
belle nuit. La tente avait été serrée. On respirait l’air
pur, fouetté par la brise. La terre, noyée de crépuscule,
n’apparaissait plus que comme une estompe confuse à
l’horizon de l’ouest.
Clovis Dardentor et ses compagnons, tout en
causant, se promenaient de long en large au milieu de la
fumée de cigares excellents dont le Perpignanais était
largement approvisionné et qu’il offrait avec une
libéralité charmante.
Vers neuf heures et demie on se sépara, après avoir
pris rendez-vous pour le lendemain.
Clovis Dardentor, lorsqu’il eut aidé M. Désirandelle
à regagner la cabine de Mme Désirandelle, se dirigea
vers la sienne, où ni les bruits ni les agitations du bord
ne devaient troubler son sommeil.
Et alors Jean Taconnat de dire à son cousin :
« J’ai un idée.
– Laquelle ?...
– Si nous nous faisions adopter par ce bonhomme-
là !...
– Nous ?...
– Toi et moi... ou bien toi ou moi !...
– Tu es fou, Jean !...
– La nuit porte conseil, Marcel, et, de quel conseil
elle m’aura favorisé, je te le dirai demain ! »
5
Dans lequel Patrice continue à trouver que son
maître manque parfois de distinction
Le lendemain, à huit heures, il n’y avait encore
personne sur la dunette. L’état de la mer n’était point
cependant pour obliger les passagers à se chambrer
dans leurs cabines. À peine les courtes houles
méditerranéennes imprimaient-elles un faible
balancement à l’Argèlès. À cette paisible nuit allait
succéder une journée splendide. Si donc les passagers
n’avaient point quitté leur cadre au lever du soleil, c’est
que la paresse les y retenait, les uns sous l’empire d’un
reste de sommeil, les autres rêvassant tout éveillés,
ceux-ci comme ceux-là s’abandonnant à ce roulis de
l’enfant dans son berceau.
Il ne s’agit ici que de ces privilégiés qui ne sont
jamais malades en mer, même par mauvais temps, et
non de ces malchanceux qui le sont toujours, même par
beau temps. À ranger dans cette dernière catégorie les
Désirandelle et nombre d’autres, qui ne recouvreraient
leur aplomb moral et physique qu’au mouillage du
paquebot dans le port.
L’atmosphère, très claire et très pure, s’échauffait de
rayons lumineux que réverbérait le léger clapotis à la
surface des eaux. L’Argèlès marchait à une vitesse de
dix milles à l’heure, cap au sud-sud-est, dans la
direction de l’archipel des Baléares. Quelques
bâtiments passaient au large à contre-bord, déroulant
leur panache de fumée ou arrondissant leur blanche
voilure sur le fond un peu brumeux de l’horizon.
D’un bout à l’autre du pont allait le capitaine
Bugarach pour les besoins du service.
En ce moment, Marcel Lornans et Jean Taconnat
parurent à l’entrée de la dunette. Aussitôt le capitaine
s’approcha pour leur serrer la main, disant :
« Vous avez joui d’une bonne nuit, messieurs ?...
– Plus que bonne, capitaine, répondit Marcel
Lornans, et il serait difficile d’en imaginer une
meilleure. Je ne connais pas de chambre d’hôtel qui
vaille une cabine de l’Argèlès.
– Je suis de votre avis, monsieur Lornans, reprit le
capitaine Bugarach, et je ne comprends pas qu’on
puisse vivre ailleurs qu’à bord d’un navire.
– Allez dire cela à M. Désirandelle, observa le jeune
homme, et s’il partage votre goût...
– Pas plus à ce terrien qu’à ses pareils, incapables
d’apprécier les charmes d’une traversée !... s’écria le
capitaine. De vrais colis à fond de cale !... Ces
passagers-là, c’est la honte des paquebots !... En
somme, comme ils paient passage...
– Voilà ! » répliqua Marcel Lornans.
Jean Taconnat, d’habitude si loquace, si expansif,
s’était contenté de serrer la main du capitaine et n’avait
point pris part à la conversation. Il paraissait préoccupé.
Marcel Lornans, continuant d’interroger le capitaine
Bugarach, lui dit alors :
« Quand serons-nous en vue de Majorque ?...
– En vue de Majorque ?... Vers une heure de l’après-
midi. Pour ce qui est de relever les premières hauteurs
des Baléares, cela ne tardera guère.
– Et nous resterons en relâche à Palma ?...
– Jusqu’à huit heures du soir, le temps d’embarquer
des marchandises à destination d’Oran.
– Nous aurons tout le loisir de visiter l’île ?...
– L’île... non pas, mais la ville de Palma, qui en vaut
la peine, dit-on...
– Comment... dit-on ?... Capitaine, est-ce que vous
n’êtes pas déjà venu à Majorque ?...
– Trente ou quarante fois, à bien compter.
– Sans l’avoir jamais explorée ?...
– Et le temps, monsieur Lornans, et le temps ?... Est-
ce que je l’ai eu ?...
– Ni le temps... ni le goût, peut-être ?...
– Ni le goût, en effet ! J’ai le mal de terre, quand je
ne suis plus sur mer ! »
Et, là-dessus, le capitaine Bugarach, de quitter son
interlocuteur pour monter sur la passerelle.
Marcel Lornans se retourna vers son cousin :
« Eh bien ! Jean, dit-il, tu es muet, ce matin, comme
un Harpocrate ?
– C’est que je pense, Marcel.
– À quoi ?...
– À ce que je t’ai dit hier.
– Que m’as-tu dit ?...
– Que nous avions une occasion unique de nous
faire adopter par ce citoyen de Perpignan.
– Tu y songes encore ?...
– Oui... après y avoir rêvé toute la nuit.
– C’est sérieux ?...
– Très sérieux... Il désire des enfants adoptifs...
Qu’il nous prenne... Il ne trouvera pas mieux !
– Aussi modeste que fantaisiste, Jean !
– Vois-tu, Marcel, d’être soldat, c’est très beau ! De
s’engager au 7e chasseurs d’Afrique, c’est très
honorable. Pourtant, je crains bien que le métier des
armes ne soit plus ce qu’il était autrefois. Au bon temps
jadis, on avait une guerre tous les trois ou quatre ans.
C’était l’avancement assuré, des grades, des Croix.
Mais la guerre – une guerre européenne, s’entend – on
l’a rendue à peu près impossible avec les énormes
contingents qui se chiffrent par millions d’hommes à
armer, à conduire, à nourrir. Nos jeunes officiers n’ont
plus à entrevoir, dans l’avenir, que d’être retraités
capitaines, au moins la plupart. La carrière militaire,
même avec beaucoup de chance, ne donnera jamais ce
qu’elle donnait, il y a trente ans. On a remplacé les
grandes guerres par les grandes manœuvres. C’est le
progrès, sans doute, au point de vue social, mais...
– Jean, fit observer Marcel Lornans, il fallait
raisonner ainsi avant de se mettre en route pour
l’Algérie...
– Comprenons-nous, Marcel. Je suis toujours
disposé, comme tu l’es, à m’engager. Cependant, si la
déesse aux mains pleines se décidait à les ouvrir sur
notre passage...
– Tu es fou ?
– Parbleu !
– Tu vois déjà dans ce M. Dardentor...
– Un père !
– Tu oublies donc que, pour t’adopter, il faudrait
qu’il t’eût donné des soins pendant six ans de ta
minorité... Est-ce qu’il l’aurait fait, par hasard ?...
– Pas que je sache, répondit Jean Taconnat, ou, en
tout cas, je ne m’en suis point aperçu.
– Je vois que la raison te revient, mon cher Jean,
puisque tu plaisantes...
– Je plaisante et je ne plaisante pas.
– Eh bien ! est-ce que, toi, tu aurais sauvé ce digne
homme des flots, des flammes ou dans un combat ?...
– Non... mais je le sauverai... ou plutôt, toi et moi,
nous le sauverons...
– Comment ?...
– Je ne m’en doute même pas.
– Sera-ce sur terre, sur mer, dans l’espace ?...
– Ce sera selon que l’occasion se présentera, et il
n’est pas impossible qu’elle se présente...
– Quand tu devrais la faire naître ?...
– Pourquoi non ?... Nous sommes à bord de
l’Argèlès, et à supposer que M. Dardentor tombe à la
mer...
– Tu n’as pas l’intention de le jeter par-dessus le
bord...
– Enfin... admettons qu’il tombe !... Toi ou moi,
nous nous précipitons à sa suite, comme un héroïque
terre-neuve, il est sauvé par ledit terre-neuve, et, dudit
terre-neuve il fait un chien... non... un enfant adoptif...
– Parle pour toi, qui sais nager, Jean ! Moi, je ne le
sais pas, et si je n’ai jamais que cette occasion de me
faire adopter par cet excellent monsieur...
– Entendu, Marcel ! À moi d’opérer sur mer, et à toi
d’opérer sur terre ! Mais, que ce soit bien convenu entre
nous : si c’est toi qui deviens Marcel Dardentor, je n’en
serai pas jaloux, et si c’est moi auquel revient ce nom
magnifique... à moins que tous les deux...
– Je ne veux même pas te répondre, mon pauvre
Jean !
– Je t’en dispense, à la condition que tu me laisses
agir... Que tu ne me contrecarres pas...
– Ce qui m’inquiète, Jean, répliqua Marcel Lornans,
c’est que tu défiles ce chapelet de folies avec une
gravité qui n’est pas dans tes habitudes...
– Parce que cela est très grave. Au surplus,
tranquillise-toi, je prendrai les choses par leur côté gai,
et, si j’échoue, je ne me brûlerai pas la cervelle...
– Est-ce qu’il t’en reste ?
– Encore quelques grammes !
– Je te le répète... tu es fou !
– Parbleu !
Tous deux en demeurèrent là de cette conversation,
à laquelle, d’ailleurs, Marcel Lornans ne voulait
attacher aucune importance, et, en fumant de conserve,
ils parcoururent la dunette de l’avant à l’arrière.
Lorsqu’ils s’approchaient de la rambarde, ils
pouvaient apercevoir le domestique de Clovis
Dardentor, qui se tenait immobile près du capot de la
machine, vêtu de sa livrée de voyage d’une
irréprochable correction.
Que faisait-il là et qu’attendait-il, sans donner aucun
signe d’impatience ? Il attendait le réveil de son maître.
Tel était l’original au service de M. Clovis Dardentor,
non moins original que lui. Entre ces deux personnages,
il est vrai, quelle différence de tempérament et de
caractère !
Patrice – il s’appelait ainsi, bien qu’il ne fût point
d’origine écossaise, et il méritait ce nom qui vient des
patriciens de l’ancienne Rome.
C’était un homme d’une quarantaine d’années, on
ne peut plus « comme il faut ». Ses manières
distinguées contrastaient avec les allures sans façon du
Perpignanais, qu’il avait à la fois la bonne et la
mauvaise fortune de servir. Les traits de son visage
glabre, toujours rasé de frais, son front qui fuyait
légèrement, son regard empreint d’une certaine fierté,
sa bouche dont les lèvres mi-closes laissaient voir de
belles dents, sa chevelure blonde soigneusement
entretenue, sa voix posée, sa noble prestance,
permettaient de le ranger dans ce type dont la tête,
d’après les physiologistes, forme le « rond allongé ». Il
avait l’air d’un membre de la Chambre haute
d’Angleterre. Depuis quinze ans déjà en cette place, ce
n’est pas qu’il n’eût eu maintes fois l’envie de la
quitter. Inversement, Clovis Dardentor avait eu non
moins souvent l’idée de lui montrer la porte. À la vérité,
ils ne pouvaient se passer l’un de l’autre, bien qu’il eût
été difficile d’imaginer deux natures plus opposées. Ce
qui enchaînait Patrice à la maison de Perpignan, ce
n’étaient pas ses gages, quoiqu’ils fussent élevés, c’était
la certitude que son maître avait en lui une confiance
absolue, d’ailleurs méritée. Mais combien Patrice se
sentait blessé dans son amour-propre à voir cette
familiarité, cette loquacité, cette exubérance de
Méridional ! À ses yeux, M. Dardentor manquait de
tenue. Il se départissait de la dignité que lui
commandaient sa situation sociale. Tout l’ancien
tonnelier reparaissait dans ses façons de saluer, de se
présenter, de s’exprimer. Les belles manières lui
faisaient défaut, et comment aurait-il pu les acquérir à
fabriquer, à cercler, à rouler des milliers de futailles à
travers ses magasins ?... Non ! ce n’était pas cela, et
Patrice ne se privait pas de le lui dire.
Quelquefois, Clovis Dardentor, qui – on l’a noté
déjà – avait la manie de « faire des phrases », voulait
bien accepter les observations de son domestique. Il en
riait, il se moquait de ce mentor en livrée, il prenait
plaisir à le surexciter par ses reparties. Quelquefois
aussi, dans ses jours de mauvaise humeur, il se fâchait,
il envoyait promener le malencontreux conseilleur, et il
lui donnait ces traditionnels huit jours dont le huitième
n’arrivait jamais.
Au fond, si Patrice était marri d’être au service d’un
maître si peu gentleman, Clovis Dardentor était fier
d’avoir un serviteur si distingué.
Or, ce jour-là, Patrice n’avait pas lieu d’être
satisfait. Il tenait du maître d’hôtel que, pendant le dîner
de la veille, M. Clovis Dardentor s’était abandonné à de
regrettables intempérances de langage, qu’il avait parlé
à tort et à travers, laissant ainsi aux convives une piètre
idée d’un natif des Pyrénées-Orientales.
Non ! Patrice n’était pas content, et il entendait ne
point le cacher. C’est pourquoi, d’assez bonne heure,
avant d’avoir été appelé, il s’était permis de frapper à la
porte de la cabine 13.
À un premier coup sans réponse, succéda un second
coup plus accentué.
« Qui est là ?... grogna une voix brouillée de
sommeil.
– Patrice...
– Va-t’en au diable ! »
Sans aller où on l’envoyait, Patrice s’était aussitôt
retiré, très froissé de cette réponse peu parlementaire, à
laquelle, pourtant, il aurait dû être habitué.
« Je ne ferai jamais rien d’un pareil homme ! »
avait-il murmuré en obéissant.
Et, toujours digne, toujours noble, toujours « lord
anglais », il était revenu sur le pont afin d’y attendre
patiemment l’apparition de son maître.
L’attente dura une grande heure, car M. Dardentor
n’éprouvait aucune hâte de quitter son cadre. Enfin la
porte de la cabine cria, puis la porte de la dunette
s’ouvrit et livra passage au principal personnage de
cette histoire.
À ce moment, Jean Taconnat et Marcel Lornans,
appuyés sur la rambarde, l’aperçurent.
« Fixe !... notre père ! » dit Jean Taconnat.
Et, à entendre cette qualification aussi saugrenue
que prématurée, Marcel Lornans ne put se garder d’un
magnifique éclat de rire.
Cependant, d’un pas mesuré, la figure sévère, la
physionomie désapprobative, Patrice, assez mal disposé
à recevoir les ordres de son maître, s’avança vers M.
Dardentor.
« Ah ! c’est toi, Patrice... c’est toi qui es venu me
réveiller en plein sommeil, lorsque je me berçais dans
des rêves dorés sur tranche ?...
– Monsieur conviendra que mon devoir...
– Ton devoir était d’attendre que je t’eusse sonné.
– Monsieur se croit sans doute à Perpignan, dans sa
maison de la place de la Loge...
– Je me crois où je suis, répliqua M. Dardentor, et si
j’avais eu besoin de toi, on serait venu te chercher de
ma part... espèce de réveille-matin mal remonté ! »
La face de Patrice se contracta légèrement, et il dit
d’un ton grave :
« Je préfère ne pas entendre Monsieur, lorsque
Monsieur exprime sa pensée fort désobligeante en de
pareils termes. En outre, je ferai observer à Monsieur
que le béret dont il a cru devoir se coiffer ne me paraît
pas convenable pour un passager de première classe. »
Et, en effet, le béret, posé en arrière sur la nuque de
Clovis Dardentor, manquait de distinction.
« Ainsi, mon béret ne te plaît pas, Patrice ?...
– Pas plus que la vareuse dont monsieur s’est
affublé, sous prétexte qu’il faut avoir l’air marin,
lorsqu’on navigue !
– Vraiment !
– Si j’avais été reçu par monsieur, j’eusse
certainement empêché monsieur de se vêtir de la sorte.
– Tu m’aurais empêché, Patrice ?...
– J’ai l’habitude de ne point cacher mon opinion à
Monsieur, même quand cela doit le contrarier, et ce que
je fais à Perpignan, dans la maison de monsieur, il est
naturel que je le fasse à bord de ce paquebot.
– Quand il vous conviendra d’avoir fini, monsieur
Patrice ?...
– Bien que cette formule soit d’une parfaite
politesse, continua Patrice, je dois avouer que je n’ai
point dit tout ce que j’ai à dire, et d’abord, que
Monsieur aurait dû hier pendant le dîner s’observer plus
qu’il ne l’a fait...
– M’observer... sur la nourriture ?...
– Et sur les libations qui ont quelque peu dépassé la
mesure... Enfin, suivant ce que m’a rapporté le maître
d’hôtel... un homme très comme il faut...
– Et que vous a rapporté cet homme très comme il
faut ? demanda Clovis Dardentor, qui ne tutoyait plus
Patrice, indice d’un agacement montant vers ses
dernières limites.
– Que Monsieur avait parlé... parlé... et de choses
qu’il vaut mieux taire, à mon avis, lorsqu’on ne connaît
pas les gens devant qui l’on parle... C’est non seulement
une question de prudence, mais aussi une question de
dignité...
– Monsieur Patrice...
– Monsieur m’interroge ?...
– Êtes-vous allé où je vous ai envoyé ce matin,
lorsque vous avez si incongrûment cogné à la porte de
ma cabine ?...
– Ma mémoire ne me rappelle pas...
– Eh bien ! je vais vous la rafraîchir !... Au diable...
c’est au diable que je vous ai dit d’aller, et, avec tous
les égards qui vous sont dus, je me permettrai de vous y
envoyer une seconde fois, et restez-y jusqu’à ce que je
vous sonne ! »
Patrice ferma les yeux à demi, ses lèvres se
pincèrent ; puis, tournant les talons, il se dirigea vers
l’avant, au moment où M. Désirandelle sortait de la
dunette.
« Ah ! cet excellent bon ami ! » s’écria Clovis
Dardentor en l’apercevant.
M. Désirandelle s’était hasardé sur le pont, afin de
respirer un oxygène plus pur que celui des cabines.
« Eh bien ! mon cher Désirandelle, reprit le
Perpignanais, comment cela va-t-il depuis hier ?...
– Cela ne va pas.
– Du courage, mon ami, du courage !... Vous avez
bien encore la figure pâle comme un linge, l’œil
vitreux, les lèvres crémeuses... mais cela ne sera rien, et
cette traversée s’achèvera...
– Mal, Dardentor !
– Quel pessimiste vous êtes !... Allons ! Sursum
corda, ainsi qu’on chante aux fêtes carillonnées ! »
Heureuse citation, en vérité, à propos d’un homme
que détraquaient précisément les haut-le-cœur !
« D’ailleurs, reprit Clovis Dardentor, dans quelques
heures, vous pourrez mettre le pied sur la terre ferme.
L’Argèlès aura jeté l’ancre à Palma...
– Où il ne restera qu’une demi-journée, soupira M.
Désirandelle, et, le soir venu, il faudra se rembarquer
sur cette abominable escarpolette !... Ah ! s’il ne s’était
agi de l’avenir d’Agathocle !...
– Sans doute, Désirandelle, et cela méritait bien ce
léger dérangement. Ah ! mon vieil ami, il me semble
que je vois là-bas cette charmante fille, la lampe à la
main, comme Héro attendant Léandre, je veux dire
Agathocle, sur la rive algérienne... Et encore non !... La
comparaison ne vaut pas chipette, puisque, dans la
légende, paraît-il, ce malheureux Léandre s’est noyé en
route... Serez-vous de notre déjeuner aujourd’hui ?...
– Oh !... Dardentor, dans l’état où je suis...
– Regrettable... fort regrettable !... Le dîner d’hier a
été particulièrement gai de reparties et excellent de
menu !... Les mets étaient dignes des convives !... Le
docteur Bruno !... Ce brave docteur, l’ai-je arrangé à la
provençale !... Et ces deux jeunes gens... quels aimables
compagnons de voyage !... Et de quelle manière a
fonctionné cet étonnant Agathocle !... S’il n’a pas
ouvert la bouche pour parler, du moins l’a-t-il ouverte
pour manger... Il s’en est fourré jusqu’au menton...
– Il a eu bien raison.
– Certes !... Ah çà ! Mme Désirandelle, est-ce que
nous ne la verrons pas ce matin ?...
– Je ne le crois pas... ni ce matin... ni plus tard...
– Quoi !... pas même à Palma ?...
– Elle est incapable de se lever.
– La chère femme !... Comme je la plains... et
comme je l’admire !... Tout ce bouleversement pour son
Agathocle !... Elle a véritablement des entrailles de
mère... et un cœur... Mais ne parlons pas de son
cœur !... Montez-vous sur la dunette ?...
– Non... je ne le pourrais, Dardentor ! Je préfère
rester dans le salon ! C’est plus sûr !... Ah ! quand
fabriquera-t-on des bateaux qui ne dansent pas, et
pourquoi s’obstiner à faire naviguer de pareilles
machines !...
– Il est certain, Désirandelle, que, sur terre, les
navires se ficheraient du roulis et du tangage... Nous
n’en sommes pas encore là... Cela viendra... cela
viendra ! »
Mais, en attendant la réalisation de ce progrès, M.
Désirandelle dut se résigner à s’étendre sur un des
canapés du salon qu’il ne devait quitter qu’à l’arrivée
aux Baléares. Clovis Dardentor, qui l’avait
accompagné, lui serra la main, puis, revenant sur le
pont, il gravit l’escalier de la dunette, avec l’aplomb
d’un vieux loup de mer, le béret crânement rejeté en
arrière, la face rayonnante, sa vareuse déployée à la
brise comme le pavillon d’un amiral.
Les deux cousins vinrent à lui.
De sympathiques salutations furent échangées de
part et d’autre, puis des demandes sur les santés
réciproques... M. Clovis Dardentor avait-il bien dormi,
après les bonnes heures passées à table ?...
Parfaitement... un sommeil ininterrompu et réparateur
entre les bras de Morphée... ce qu’on appelle : taper des
deux yeux !
Oh ! si Patrice eût entendu de telles locutions sortir
de la bouche de son maître !...
« Et ces messieurs... avaient-ils parfaitement
dormi ?...
– Tout d’un somme, et même comme une paire de
sabots ! » répondit Jean Taconnat, qui désirait se tenir
au diapason de Clovis Dardentor.
Heureusement, Patrice n’était pas là. Il se dépensait
alors en phrases élégantes près de son nouvel ami, le
maître d’hôtel. Vrai, il n’aurait pas eu bonne opinion
d’un jeune Parisien, qui s’exprimait de cette façon
vulgaire !
Et la conversation de s’établir dans un cordial
abandon. M. Clovis Dardentor ne pouvait que se
féliciter de ses relations avec ces deux jeunes gens... Et
eux, donc, quelle chance heureuse d’avoir fait la
connaissance d’un compagnon de voyage aussi
sympathique que Clovis Dardentor !... Il y avait lieu
d’espérer qu’on n’en resterait pas là !... On se
retrouverait à Oran !... Ces messieurs comptaient-ils y
prolonger leur séjour ?...
« Sans doute, répondit Marcel Lornans, car notre
intention est de nous engager...
– Vous engager... au théâtre ?...
– Non, monsieur Dardentor, au 7e chasseurs
d’Afrique.
– Beau régiment, messieurs, beau régiment, et vous
saurez y faire votre chemin !... Ainsi... c’est un projet
arrêté...
– À moins, crut devoir insinuer Jean Taconnat, que
certaines circonstances surviennent...
– Messieurs, répondit Clovis Dardentor, quelle que
soit la carrière que vous embrassiez, j’ai la certitude que
vous lui ferez honneur ! »
Ah ! si cette phrase fût venue jusqu’aux oreilles de
Patrice !... Mais en compagnie du maître d’hôtel, il était
descendu à l’office, où le café au lait fumait dans les
vastes tasses du bord.
Enfin, ce qui était acquis, c’est que MM. Clovis
Dardentor, Jean Taconnat et Marcel Lornans avaient eu
grand plaisir à se rencontrer ; ils espéraient même que
le débarquement à Oran n’entraînerait pas une brusque
séparation, ainsi qu’il advient d’ordinaire entre
passagers...
« Et, dit Clovis Dardentor, si vous ne voyez aucun
inconvénient à ce que nous descendions au même
hôtel ?...
– Aucun inconvénient, se hâta de répondre Jean
Taconnat, et cela présente même des avantages
indiscutables.
– C’est convenu, messieurs. »
Nouvel échange de poignées de main, auxquelles
Jean Taconnat trouvait quelque chose de paternel et de
filial.
« Et, pensait-il, si, par quelque heureux hasard, le
feu prenait à cet hôtel, quelle occasion de sauver des
flammes cet excellent homme ! »
Vers onze heures, on signala les contours lointains
encore de l’archipel des Baléares dans le sud-est. Avant
trois heures, le paquebot serait en vue de Majorque. Sur
cette mer favorable, qui le prenait par l’arrière, il ne
subirait aucun retard, il arriverait à Palma avec
l’exactitude d’un express.
Ceux des passagers qui avaient été du dîner de la
veille descendirent dans la salle à manger.
La première personne qu’ils aperçurent fut M.
Eustache Oriental, toujours assis au bon bout de la
table.
Au vrai, quel était donc ce personnage si obstiné, si
peu sociable, ce chronomètre en chair et en os, dont les
aiguilles ne marquaient que les heures des repas ?
« Est-ce qu’il a passé la nuit à cette place ?...
demanda Marcel Lornans.
– Probablement, répondit Jean Taconnat.
– On aura oublié de lui dévisser son écrou ! » ajouta
notre Perpignanais.
Le capitaine Bugarach, qui attendait ses convives,
leur souhaita le bonjour, en formulant l’espoir que le
déjeuner mériterait tous leurs éloges.
Puis ce fut le docteur Bruno qui salua à la ronde. Il
avait une faim de loup – de loup marin s’entend – et
cela trois fois par jour. Il s’informa plus
particulièrement de l’extravagante santé de M. Clovis
Dardentor.
M. Clovis Dardentor ne s’était jamais mieux porté,
tout en le regrettant pour le docteur, dont il n’aurait
sans doute pas à utiliser les précieux services.
« Il ne faut jamais jurer de rien, monsieur Dardentor,
répondit le docteur Bruno. Bien des hommes aussi
solides que vous l’êtes, après avoir résisté toute une
traversée, ont faibli juste en vue du port !
– Allons donc, docteur ! C’est comme si vous disiez
à un marsouin de prendre garde au mal de mer...
– Mais j’ai vu des marsouins l’avoir, riposta le
docteur... lorsqu’on les tirait de l’eau au bout d’un
harpon ! »
Agathocle occupait sa place de la veille. Trois ou
quatre nouveaux convives vinrent s’asseoir à la table.
Peut-être le capitaine Bugarach fit-il la grimace ? Ces
estomacs, à la diète depuis la veille, devaient être d’un
vide à horrifier la nature. Quelle brèche au menu du
déjeuner !
Pendant ce repas, et en dépit des observations
qu’avait formulées Patrice, le dé de la conversation ne
cessa de s’agiter entre les doigts de M. Dardentor. Mais,
cette fois, notre Perpignanais parla moins de son passé
et plus de son avenir, et par l’avenir, il entendait son
séjour à Oran. Il comptait visiter toute la province,
peut-être toute l’Algérie, peut-être s’aventurer jusqu’au
désert... pourquoi pas ?... Et, à ce propos, il demanda
s’il y avait toujours des Arabes en Algérie.
« Quelques-uns, dit Marcel Lornans. On les
conserve pour la couleur locale.
– Et des lions ?...
– Une bonne demi-douzaine, répliqua Jean
Taconnat, et encore sont-ils en peau de mouton avec
des roulettes aux pattes...
– Ne vous y fiez pas, messieurs ! » crut devoir
affirmer le capitaine Bugarach.
On mangea bien, on but mieux. Les nouveaux
convives se rattrapèrent. On eût dit des tonneaux de
Danaïdes attablés jusqu’à la bonde. Ah ! si M.
Désirandelle eût été là... D’ailleurs, mieux valait qu’il
n’y fût pas, car, à plusieurs reprises, les verres tintèrent
contre les couverts, et les assiettes rendirent un son
strident de vaisselle agitée.
Bref, midi avait déjà sonné, lorsque, le café bu, les
liqueurs et pousse-liqueurs absorbés, toute la tablée se
leva, quitta la salle à manger et vint chercher abri sous
la tente de la dunette.
Seul, M. Oriental resta à sa place, ce qui amena
Clovis Dardentor à demander quel était ce passager, si
ponctuel à l’heure des repas, si désireux de se tenir à
l’écart.
« Je l’ignore, répondit le capitaine Bugarach, et ne
sais qu’une chose, c’est qu’il s’appelle M. Eustache
Oriental.
– Et où va-t-il ?... et d’où vient-il... et quelle est sa
profession ?...
– Personne ne le sait, j’imagine. »
Patrice s’avançait pour offrir ses services, si besoin
était. Or, comme il avait entendu la série des questions
posées par son maître, il crut pouvoir se permettre de
dire :
« Si monsieur m’y autorise, je suis à même de le
renseigner sur le passager dont il s’agit...
– Tu le connais ?...
– Non, mais j’ai appris du maître d’hôtel, qui l’avait
appris par le commissionnaire de l’hôtel à Cette...
– Mets une sourdine à ta musette, Patrice, et dégoise
en trois mots ce qu’il est, ce particulier-là...
– Président de la Société astronomique de
Montélimar », répondit Patrice d’un ton sec.
Un astronome, M. Eustache Oriental était un
astronome. Cela expliquait la longue-vue qu’il portait
en bandoulière et dont il se servait pour interroger les
divers points de l’horizon, lorsqu’il se décidait à
paraître sur la dunette. Dans tous les cas, il ne semblait
point d’humeur à se lier avec personne.
« C’est sans doute son astronomie qui l’absorbe ! »
se contenta de répondre Clovis Dardentor.
Vers une heure, Majorque montra les ondulations
variées de son littoral et les pittoresques hauteurs qui le
dominent.
L’Argèlès modifia sa direction afin de contourner
l’île, et, sous l’abri de la terre, trouva la mer plus calme
– ce qui fit sortir nombre de passagers de leurs cabines.
Le paquebot doubla bientôt le rocher dangereux de
la Dragonera, sur lequel se dresse un phare, et il donna
dans l’étroite passe de Friou, entre le parement des
falaises abruptes. Puis, le cap Calanguera ayant été
laissé sur bâbord, l’Argèlès évolua à l’entrée de la baie
de Palma, et, longeant le môle, vint s’amarrer au quai,
où les curieux se pressaient en foule.
6
Où les incidents multiples de cette histoire se
poursuivent à travers la ville de Palma
S’il est une contrée que l’on puisse connaître à fond
sans l’avoir jamais visitée, c’est ce magnifique archipel
des Baléares. Assurément, il mérite d’attirer les
touristes, qui n’auront point à regretter d’avoir passé
d’une île à l’autre, lors même que les flots bleus de la
Méditerranée auraient été blancs de fureur. Après
Majorque, Minorque, après Minorque, ce sauvage îlot
de Cabrera, l’îlot des Chèvres. Et, après les Baléares,
qui forment le groupe principal, Ivitza, Formentera,
Conigliera, avec leurs profondes forêts de pins, connues
sous le nom de Pityuses.
Oui ! si ce qui a été fait pour ces oasis de la mer
méditerranéenne l’était pour n’importe quel autre pays
des deux continents, il serait inutile de se déranger, de
quitter sa maison, de se mettre en route, inutile d’aller
de visu admirer les merveilles naturelles recommandées
aux voyageurs. Il suffirait de s’enfermer dans une
bibliothèque, à la condition que cette bibliothèque
possédât l’ouvrage de Son Alteste l’archiduc Louis-
Salvator d’Autriche1 sur les Baléares, d’en lire le texte
si complet et si précis, d’en regarder les gravures en
couleurs, les vues, les dessins, les croquis, les plans, les
cartes, qui font de cette publication une œuvre sans
rivale.
C’est, en effet, un travail incomparable pour la
beauté de l’exécution, pour sa valeur géographique,
ethnique, statistique, artistique... Malheureusement, ce
chef-d’œuvre de librairie n’est pas dans le commerce.
Donc, Clovis Dardentor ne le connaissait point, ni
Marcel Lornans, ni Jean Taconnat. Toutefois, puisque,
grâce à la relâche de l’Argèlès, ils avaient débarqué sur
la principale île de l’archipel, du moins allaient-ils
pouvoir faire acte de présence dans sa capitale, pénétrer
au cœur de cette cité charmante entre toutes, en fixer le
souvenir par leurs notes. Et, probablement, après avoir
salué au fond du port le steam-yacht Nixe de l’archiduc
Louis-Salvator, ils ne pourraient que l’envier d’avoir
établi sa résidence en cette île admirable.
Un certain nombre de passagers débarquèrent dès
que le paquebot eut porté ses amarres à quai dans le
1
Louis-Salvator d’Autriche, neveu de l’empereur, dernier frère de
Ferdinand IV, grand-duc de Toscane, et dont le frère alors qu’il naviguait
sous le nom de Jean Orth, n’est jamais revenu d’un voyage dans les mers
du Sud-Amérique.
port artificiel de Palma. Les uns, encore tout secoués
des agitations de cette traversée pourtant si tranquille –
plus particulièrement les dames – ne voyaient là que la
satisfaction de sentir la terre ferme sous leurs pieds
durant quelques heures. Les autres, restés valides,
comptaient mettre à profit cette relâche pour visiter la
capitale de l’île et ses environs, si le temps le
permettait, entre deux heures et huit heures du soir. En
effet, l’Argèlès devait reprendre la mer à la nuit
tombante, et, dans l’intérêt des excursionnistes, le dîner
avait été reculé jusqu’après le départ.
Parmi ceux-ci, on ne s’étonnera pas de compter
Clovis Dardentor, Marcel Lornans, Jean Taconnat.
Prirent terre également M. Oriental, sa longue-vue en
bandoulière, MM. Désirandelle père et fils, qui
laissèrent Mme Désirandelle dans sa cabine, où elle
dormait d’un sommeil réparateur.
« Bonne idée, mon excellent ami ! dit Clovis
Dardentor à M. Désirandelle. Quelques heures à Palma,
cela fera du bien à votre machine un peu détraquée !...
Quelle occasion de se dérouiller en se baladant à travers
la ville, pedibus cum jambis !... Vous êtes des nôtres ?...
– Merci, Dardentor, répondit M. Désirandelle, dont
la figure commençait à se remonter en couleur. Il me
serait impossible de vous suivre, et je préfère
m’installer dans un café, en attendant votre retour. »
Et c’est ce qu’il fit, tandis qu’Agathocle allait flâner
à gauche, et M. Eustache Oriental à droite. Il ne
semblait pas que ni l’un ni l’autre fussent possédés de la
manie du tourisme.
Patrice, qui avait quitté le paquebot sur les talons de
son maître, vint d’une voix grave lui demander ses
ordres :
« Accompagnerai-je Monsieur ?...
– Plutôt deux fois qu’une, répondit Clovis
Dardentor. Il est possible que je trouve un objet à mon
goût, un bibelot du pays, et je n’ai pas l’intention de me
trimballer avec !... »
En effet, il n’est pas de touriste déambulant le long
des rues de Palma, qui ne s’offre quelque poterie
d’origine majorquaine, une de ces vives faïences qui
soutiennent la comparaison avec les porcelaines de
Chine, ces curieuses majoliques, ainsi appelées du nom
de l’île renommée pour cette fabrication.
« Si vous le permettez, dit Jean Taconnat, nous
excursionnerons de conserve, monsieur Dardentor...
– Comment donc, monsieur Taconnat... j’allais vous
en prier, ou plutôt vous demander de m’accepter pour
compagnon pendant ces trop courtes heures. »
Patrice trouva cette réponse convenablement tournée
et l’approuva d’un léger signe de tête. Il ne doutait pas
que son maître ne pût que gagner dans la société de ces
deux Parisiens qui, à son avis, devaient appartenir au
meilleur monde.
Et, tandis que Clovis Dardentor et Jean Taconnat
échangeaient ces quelques politesses, Marcel Lornans,
devinant à quel but elles tendaient de la part de son
fantaisiste ami, ne pouvait s’empêcher de sourire.
« Eh bien !... oui !... lui dit celui-ci à part. Pourquoi
l’occasion ne se présenterait-elle pas ?...
– Oui... oui !... l’occasion... Jean... la fameuse
occasion exigée par le Code... le combat, le feu, les
flots...
– Qui sait ?... »
D’être entraîné par les flots, d’être enveloppé par les
flammes, rien à craindre de ce genre pendant la
promenade de M. Dardentor par les rues de la ville, ni
une attaque pendant sa promenade en pleine campagne.
Par malheur pour Jean Taconnat, il n’y avait ni animaux
féroces ni malfaiteurs d’aucune sorte dans ces îles
fortunées des Baléares.
Et maintenant, point de temps à perdre, si l’on
voulait mettre à profit les heures de relâche.
À l’entrée de l’Argèlès dans la baie de Palma, les
passagers avaient pu remarquer trois édifices qui
dominent d’une façon pittoresque les maisons du port.
C’étaient la cathédrale, un palais qui y attient, et sur la
gauche, près du quai, une construction de belle carrure,
dont les tourelles se mirent dans les flots. Au-dessus des
courtines blanches de l’enceinte bastionnée pointaient
des clochers d’églises et se démenaient des grandes
ailes de moulins, animées par la brise du large.
Le mieux, quand on ne connaît pas un pays, c’est de
consulter le Guide des Voyageurs, et, si l’on n’a pas ce
petit livre à sa disposition, de prendre un guide en chair
et en os. Ce fut ce dernier que le Perpignanais et ses
compagnons rencontrèrent sous la forme d’un gaillard
d’une trentaine d’années, la taille élevée, l’allure
engageante, la physionomie empreinte de douceur. Une
sorte de cape brune drapée sur l’épaule, un pantalon
bouffant aux genoux, un simple mouchoir rouge lui
ceignant la tête et le front comme un bandeau, il avait
bon air.
Au prix de quelques douros, convention fut faite
entre le Perpignanais et ce Majorquain de parcourir la
ville à pied, de visiter ses principaux édifices, de
compléter cette exploration par une excursion en
voiture aux alentours.
Ce qui séduisit d’abord Clovis Dardentor, c’est que
ce guide parlait intelligiblement le français avec cet
accent du Midi de la France, qui distingue les natifs des
environs de Montpellier. Or, entre Montpellier et
Perpignan, chacun le sait, la distance n’est pas grande.
Voici donc nos trois touristes en route, écoutant les
indications de ce guide, doublé d’un cicérone, qui
faisait volontiers usage de phrases aussi pompeuses que
descriptives.
L’archipel des Baléares vaut, d’ailleurs, que l’on
connaisse son histoire, si magistralement racontée par la
voix de ses monuments et de ses légendes.
Ce qu’il est à cette heure ne marque rien de ce qu’il
fut autrefois. En effet, très florissant jusqu’au seizième
siècle, sinon au point de vue industriel, du moins au
point de vue commercial, son admirable situation au
milieu du bassin occidental de la Méditerranée, la
facilité de ses communications maritimes avec les trois
grands pays d’Europe, France, Italie, Espagne, le
voisinage du littoral africain, lui valurent d’être un
centre de relâche pour toute la marine marchande. Sous
la domination du roi don Jayme Ier, le Conquistador,
dont la mémoire est si vénérée, il atteignit son apogée,
grâce au génie de ses audacieux armateurs, qui
comptaient dans leurs rangs les membres les plus
qualifiés de la noblesse majorquaine.
Aujourd’hui, le commerce est réduit à l’exportation
des produits du sol, huiles, amandes, câpres, citrons,
légumes. Son industrie se borne à l’élevage des porcs,
qui sont expédiés à Barcelone. Quant aux oranges, leur
récolte, moins abondante qu’on le croit, ne justifierait
plus le nom de Jardin des Hespérides encore attribué
aux îles Baléares.
Mais ce que cet archipel n’a point perdu, ce que
Majorque ne pouvait perdre, cette île la plus étendue du
groupe, d’une superficie de trois mille quatre cents
kilomètres carrés pour une population qui dépasse deux
cent mille habitants, c’est son climat enchanteur d’une
douceur infinie, son atmosphère fine, salubre,
vivifiante, ses merveilles naturelles, la splendeur de ses
paysages, la lumineuse coloration de son ciel, justifiant
un autre de ses noms mythologiques, celui de l’île du
Bon Génie.
En contournant le port de manière à prendre
direction vers le monument qui avait tout d’abord attiré
l’attention des passagers, le guide fit en conscience son
métier de cicérone – un vrai phonographe à rotation
continue, un perroquet babillard, répétant pour la
centième fois les phrases de son répertoire. Il raconta
que la fondation de Palma, d’un siècle antérieure à l’ère
chrétienne, datait de l’époque où les Romains
occupaient l’île, après l’avoir longtemps disputée aux
habitants déjà célèbres par leur habileté à manier la
fronde.
Clovis Dardentor voulut bien admettre que le nom
de Baléares fût dû à cet exercice dans lequel s’était
illustré David, et même que le pain de la journée n’était
donné aux enfants qu’après qu’ils avaient atteint le but
d’un coup de leur fronde. Mais, lorsque le guide affirma
que les balles, lancées par ce primitif engin de
projection, fondaient en traversant l’air, tant leur vitesse
était considérable, il honora d’un regard significatif les
deux jeunes gens.
« Ah çà ! est-ce qu’il se fiche de nous, cet insulaire
baléarien ? murmura-t-il.
– Oh !... dans le Midi ! » répliqua Marcel Lornans.
Toutefois ils acceptèrent comme authentique ce
point d’histoire : c’est que le Carthaginois Hamilcar
relâcha sur l’île de Majorque pendant sa traversée de
l’Afrique à la Catalogne, et que là vint au monde son
fils généralement connu sous le nom d’Annibal.
Quant à tenir pour avéré que la famille Bonaparte
fût originaire de l’île de Majorque, qu’elle y résidait dès
le quinzième siècle, Clovis Dardentor s’y refusa
obstinément. La Corse, bien ! Les Baléares, jamais !
Si Palma fut le théâtre de nombreux combats,
d’abord quand elle se défendit contre les soldats de don
Jayme, ensuite au temps où les paysans propriétaires se
soulevèrent contre la noblesse qui les écrasait d’impôts,
enfin lorsqu’elle dut résister aux corsaires barbaresques,
ces jours-là étaient passés. La cité jouissait à présent
d’un calme qui devait enlever à Jean Taconnat tout
espoir d’intervenir dans une agression dont son père en
expectative aurait été l’objet.
Le guide, remontant ensuite au début de ce XVe
siècle, raconta que le torrent de la Riena, soulevé par
une crue extraordinaire, avait occasionné la mort de
seize cent trente-trois personnes. D’où cette question de
Jean Taconnat :
« Où donc est ce torrent ?...
– Il traverse la ville.
– L’y rencontrerons-nous ?...
– Sans doute.
– Et... il a beaucoup d’eau ?...
– Pas de quoi noyer une souris.
– Voilà qui est fait pour moi ! » glissa le pauvre
jeune homme à l’oreille de son cousin.
Tout en causant, les trois touristes prenaient un
premier aperçu de la basse ville, en suivant les quais, ou
plutôt ces terrasses que supporte l’enceinte bastionnée
le long de la mer.
Quelques maisons présentaient les dispositions
fantaisistes de l’architecture mauresque – ce qui tient à
ce que les Arabes ont habité l’île pendant une période
de quatre cents ans. Les portes entrouvertes laissaient
voir des cours centrales, des patios, des cortiles,
entourés de légères colonnades, le puits traditionnel
surmonté de son élégante armature de fer, l’escalier à
révolutions gracieuses, le péristyle orné de plantes
grimpantes en pleine floraison, les fenêtres avec leurs
meneaux de pierre d’une incomparable sveltesse,
doublées parfois de moucharabiehs ou de miradors à la
mode espagnole.
Enfin, Clovis Dardentor et ses compagnons
arrivèrent devant un bâtiment flanqué de quatre tours
octogonales, qui apportait sa note gothique au milieu de
ces premiers essais de la Renaissance.
« Quelle est cette bâtisse ? » demanda M. Dardentor.
Et, ne fût-ce que pour ne point choquer Patrice, il
aurait pu employer un mot plus select.
C’était la « fonda », l’ancienne Bourse, un
magnifique monument, superbes fenêtres crénelées,
corniche artistement découpée, fines dentelures faisant
honneur aux ornemanistes du temps.
« Entrons », dit Marcel Lornans, qui ne laissait pas
de s’intéresser à ces curiosités archéologiques.
Ils entrèrent en franchissant une arcade, qu’un solide
pilier partageait en son milieu. À l’intérieur, salle
spacieuse – d’une capacité à contenir un millier de
personnes – dont la voûte était soutenue par les spirales
de fluettes colonnes. Il n’y manquait alors que le
brouhaha du commerce, le tumulte des marchands, tels
qu’ils l’emplissaient en des époques plus prospères.
C’est ce que fit observer notre Perpignanais. Cette
fonda, il aurait voulu pouvoir la transporter dans sa ville
natale, et là, rien qu’à lui seul, il lui aurait rendu son
animation d’autrefois.
Il va sans dire que Patrice admirait ces belles choses
avec le flegme d’un Anglais en voyage, donnant au
guide l’impression d’un gentleman discret et réservé.
Quant à Jean Taconnat, il faut bien avouer qu’il ne
prenait qu’un médiocre intérêt à ces pharamineux
boniments du cicérone. Non pas qu’il fût insensible aux
charmes du grand art de l’architecture ; mais, sous
l’obsession d’une idée fixe, ses pensées suivaient un
autre cours, et il regrettait « qu’il n’y eût rien à faire
dans cette fonda ».
Après une visite qui fut nécessairement brève, le
guide prit la rue de la Riena. Les passants y affluaient.
Très remarqués les hommes d’un beau type, de tournure
élégante, d’allure avenante, le caleçon bouffant, la
ceinture enroulée à la taille, la veste en peau de chèvre,
poil en dehors. Très belles les femmes à chaude
carnation, yeux profonds et noirs, physionomie
expansive, le jupon aux couleurs éclatantes, le tablier
court, le corsage échancré, les bras nus, quelques jeunes
filles gracieusement coiffées du « rebosillo », lequel,
malgré ce qu’il a d’un peu monacal, n’enlève rien au
charme de la figure et à la vivacité du regard.
Mais il n’y avait pas lieu de se dépenser en échange
de compliments et de salutations, bien qu’il soit si
doux, si frais, si mélodieux, le parler des jeunes
Majorquaines. Pressant le pas, les touristes longèrent la
muraille du Palacio Real, bâti dans le voisinage de la
cathédrale, et qui, vu d’un certain côté – de la baie par
exemple – semble se confondre avec elle.
C’est une vaste habitation, à tours carrées, précédée
d’un portique largement évidé sur ses pilastres, et que
surmonte un ange de l’époque gothique, bien qu’elle
reproduise dans sa construction hybride ce mélange de
style roman et de style mauresque de l’architecture
baléarienne.
À quelques centaines de pas, le groupe des
excursionnistes atteignit une place assez étendue, d’un
dessin très irrégulier, et à laquelle s’amorcent plusieurs
rues remontant vers l’intérieur de la ville.
« Quelle est cette place ?... s’enquit Marcel Lornans.
– La place d’Isabelle II, répondit le guide.
– Et cette large rue que bordent des habitations de
belle apparence ?...
– Le paseo del Borne. »
C’était une rue de pittoresque aspect, avec ses
maisons aux façades variées, les verdures qui encadrent
leurs fenêtres, les tentes multicolores abritant leurs
larges balcons en saillie, les miradors à vitres coloriées
plaqués aux murailles, quelques arbres poussés çà et là.
Ce paseo del Borne conduit à la place oblongue de la
Constitucion, bordée par l’édifice de la Hacienda
publica.
« Remontons-nous par le paseo del Borne ?
demanda Clovis Dardentor.
– Nous le descendrons en revenant, répondit le
guide. Il est préférable de se rendre à la cathédrale, dont
nous ne sommes pas éloignés.
– Va pour la cathédrale, répliqua le Perpignanais, et
je ne serais pas fâché de grimper à l’une de ses tours,
afin d’avoir une vue d’ensemble...
– Je vous proposerai plutôt, reprit le guide, d’aller
visiter le château de Bellver, en dehors de la ville, d’où
l’on domine la plaine environnante.
– En aurons-nous le temps ? observa Marcel
Lornans. L’Argèlès part à huit heures... »
Jean Taconnat venait de se raccrocher à un vague
espoir. Peut-être une excursion à travers la campagne
offrirait-elle l’occasion qu’il cherchait en vain dans les
rues de la cité ?...
« Vous aurez tout le temps, messieurs, affirma le
guide. Le château de Bellver n’est pas loin, et aucun
voyageur ne se pardonnerait de quitter Palma sans s’y
être transporté...
– Et de quelle façon irons-nous ?...
– En prenant une voiture à la porte de Jésus.
– Eh bien ! à la cathédrale », dit Marcel Lornans.
Le guide tourna à main droite, enfila une étroite rue,
la calle de la Seo, se rabattit vers la place du même nom
sur laquelle s’élève la cathédrale, dominant de sa façade
occidentale le mur d’enceinte par-dessus la calle de
Mirador.
Le guide conduisit d’abord les touristes devant le
portail de la Mer.
Ce portail est de cette admirable époque de
l’architecture ogivale, où la disposition flamboyante des
fenêtres et des rosaces laisse pressentir les fantaisies
prochaines de la Renaissance. Des statues peuplent ses
niches latérales, et son tympan reproduit, entre les
guirlandes de pierre, des scènes bibliques finement
dessinées, d’une naïve et délicieuse composition.
Lorsqu’on se trouve devant la porte d’un édifice, la
pensée vient tout d’abord que l’on pénètre dans cet
édifice par cette porte. Clovis Dardentor se disposait
donc à repousser l’un des battants, quand le guide
l’arrêta.
« Le portail est muré, dit-il.
– Et pour quelle raison ?...
– Parce que le vent du large s’y engouffrait d’une
telle violence que les fidèles pouvaient se croire déjà
dans la vallée de Josaphat sous les coups de la tempête
du Jugement dernier. »
Une phrase que le guide servait invariablement à
tous les étrangers, phrase dont il était très fier, et qui
plut à Patrice.
En contournant le monument, achevé en 1601, on
put en admirer l’extérieur, ses deux flèches très
ornementées, ses multiples pinacles assez frustes,
dressés à chaque angle des arcs-boutants. Cette
cathédrale, en somme, rivalise avec les plus renommées
de la péninsule Ibérique.
On entra par la porte majeure, ménagée au milieu de
la façade principale.
Très sombre au-dedans, cette église, comme toutes
celles de l’Espagne. Pas une chaise ni dans la nef ni
dans les bas-côtés. Çà et là quelques rares bancs de
bois. Rien que les froides dalles sur lesquelles les
fidèles s’agenouillent – ce qui donne un caractère
particulier aux cérémonies religieuses.
Clovis Dardentor et les deux jeunes gens
remontèrent la nef entre sa double rangée de piliers,
dont les arêtes prismatiques vont se souder à la
retombée de la voûte. Ils allèrent ainsi jusqu’à
l’extrémité du vaisseau. Il y eut lieu de s’arrêter devant
la chapelle royale, d’admirer un retable magnifique, de
pénétrer dans le chœur, qui est assez singulièrement
situé au milieu de l’édifice. Mais le temps eût manqué
pour examiner en détail le riche trésor de la cathédrale,
ses merveilles artistiques, ses reliques sacrées, en
extrême vénération à Majorque – particulièrement le
squelette du roi don Jayme d’Aragon, renfermé depuis
trois siècles dans son sarcophage de marbre noir.
Peut-être, pendant cette courte séance, les visiteurs
n’eurent-ils guère le loisir de faire une prière. Dans tous
les cas, si Jean Taconnat eût prié pour Clovis
Dardentor, ce n’eût été qu’à la condition d’être l’unique
auteur de son salut dans ce monde en attendant l’autre.
« Et où allons-nous maintenant ?... demanda Marcel
Lornans.
– À l’Ayuntamiento, répondit le guide.
– Par quelle rue ?
– Par la calle de Palacio. »
Le groupe revint sur ses pas en remontant cette rue
sur une longueur de trois cents mètres – soit environ
seize cents palmos, pour compter à la mode
majorquaine. La rue accède à une place moins
spacieuse que la plaza d’Isabelle II, et d’un dessin non
moins irrégulier. Du reste, ce n’est pas aux Baléares
que se rencontrent des villes où le cordeau rectiligne et
l’équerre rectangulaire tracent des cases d’échiquier
comme dans les cités américaines.
Valait-il la peine de visiter l’Ayuntamiento,
autrement dit la casa Consistorial ? Assurément, et pas
un étranger ne viendrait à Palma sans vouloir admirer
un monument que son architecte a doté d’une si
remarquable façade, les deux portes ouvertes entre deux
fenêtres chacune et qui offrent accès à l’intérieur, la
tribune, cette charmante « loggia » qui s’évide au
centre. Puis, il y a le premier étage dont les sept
fenêtres donnent sur un balcon courant tout le long de
l’édifice, le deuxième étage protégé par la saillie d’une
toiture de chalet, et ses caissons à rosaces que
supportent d’infatigables cariatides de pierre. Enfin
cette casa Consistorial est regardée comme un chef-
d’œuvre de la Renaissance italienne.
C’est dans la « sala », ornée de peintures
représentant les notabilités locales – sans parler d’un
remarquable Saint Sébastien de Van Dyck – que siège
le gouvernement de l’archipel. Là les massiers, à figure
glabre, à longue houppelande, se promènent d’un air
grave et d’un pas mesuré. Là se prennent les décisions
proclamées dans la ville par les superbes tamboreros de
l’Ayuntamiento, en costumes traditionnels dont les
coutures sont brodées de passementeries rouges, l’or
étant réservé à leur chef, le tamborero mayor.
Clovis Dardentor aurait volontiers sacrifié quelques
douros pour apercevoir dans toute sa splendeur ce
personnage, dont le guide parlait avec une vanité
vraiment baléarienne ; mais ledit personnage n’était pas
visible.
Une heure était déjà dépensée sur les six accordées à
la relâche. Si l’on voulait faire la promenade au château
de Bellver, il convenait de se hâter.
Donc, par un enchevêtrement de rues et de
carrefours, où Dédale se fût perdu même avec le fil
d’Ariane, le guide remonta de la place de Cort à la
place de Mercado, et, cent cinquante mètres plus loin,
les touristes débouchèrent sur la place du Théâtre.
Clovis Dardentor put faire alors quelques emplettes,
une couple de majoliques à un prix suffisamment
rémunérateur. Patrice, ayant reçu l’ordre de rapporter
ces divers objets à bord du paquebot et de les déposer, à
l’abri de tout choc, dans la cabine de son maître,
redescendit vers le port.
Au-delà du théâtre, les visiteurs prirent une large
voie, le paseo de la Rambla, qui, sur une longueur de
trois mille mètres, va rejoindre la plaza de Jésus. Le
paseo est bordé d’églises, de couvents, entre autres le
couvent des religieuses de la Madeleine, qui fait face au
quartier de l’infanterie.
Au fond de la place de Jésus se découpe la porte de
ce nom, percée dans la courtine bastionnée, au-dessus
de laquelle se tendent les fils télégraphiques. De chaque
côté, des maisons toutes coloriées par les bannes des
balcons ou les persiennes verdâtres des fenêtres. À
gauche, quelques arbres, agrémentant ce joli coin de
place ensoleillé de la lumière après-midienne.
À travers la porte grande ouverte apparaissait la
plaine verdoyante, traversée d’une route qui s’abaisse
vers le Terreno et conduit au château de Bellver.
7
Dans lequel Clovis Dardentor revient du château de
Bellver plus vite qu’il n’y est allé
Il était quatre heures et demie. Restait donc assez de
temps pour prolonger l’excursion jusqu’à ce castillo,
dont le guide avait vanté l’heureuse situation, pour en
visiter l’intérieur, pour monter à la plate-forme de sa
grande tour, pour prendre une vue du littoral autour de
la baie de Palma.
En effet, une voiture peut faire le trajet en moins de
quarante minutes, si son attelage ne flâne pas sur ces
chemins montueux. Cela, d’ailleurs, n’est qu’une
question de douros, et il serait facile de la résoudre au
mieux des intérêts des trois excursionnistes que le
capitaine Bugarach n’attendrait pas, s’ils étaient en
retard. Le Perpignanais en savait quelque chose.
Précisément, à cette porte de Jésus, stationnaient une
demi-douzaine de galeras, qui ne demandaient qu’à
s’élancer sur la route extra-urbaine au galop de leurs
fringantes mules. Telle est l’habitude de ces voitures de
construction légère, bien roulantes, qui, en palier, en
pente comme en rampe, ne connaissent que l’allure du
galop.
Le guide avisa l’un de ces véhicules, dont Clovis
Dardentor – il s’y connaissait – jugea l’attelage fort
convenable. Souvent il conduisait dans les rues de
Perpignan, et n’en eût pas été à son coup d’essai, s’il lui
avait fallu faire office de cocher.
Mais l’occasion ne se présentait pas de mettre ses
talents de sportman à profit et il y avait lieu de laisser
au cocher en titre les rênes de la galera.
Dans ces conditions, il était évident que le trajet
s’opérerait sans dommage, et Jean Taconnat verrait
s’envoler ses espérances « d’adoption traumatique »,
comme disait Marcel Lornans.
« Ainsi, messieurs, demanda le guide, cette galera
paraît vous suffire ?...
– De tout point, répondit Marcel Lornans, et si M.
Dardentor veut y prendre place...
– À l’instant, mes jeunes amis. À vous l’honneur,
monsieur Marcel.
– Après vous, monsieur Dardentor.
– Je n’en ferai rien. »
Ne voulant point allonger cet échange de politesses,
Marcel Lornans se décida.
« Et vous, monsieur Taconnat, dit Clovis Dardentor.
Mais qu’avez-vous donc !... Quel air préoccupé...
Qu’est devenue votre bonne humeur habituelle ?...
– Moi... monsieur Dardentor ?... Je n’ai rien... je
vous assure... rien...
– Vous n’imaginez pas qu’il puisse nous arriver un
accident avec ce véhicule ?...
– Un accident, monsieur Dardentor ! répliqua Jean
Taconnat, qui haussa les épaules. Et pourquoi
arriverait-il un accident ?... Je ne crois pas aux
accidents !
– Ni moi non plus, jeune homme, et je vous garantis
que notre galera ne chavirera point en route...
– Et d’ailleurs, ajouta Jean Taconnat, si elle
chavirait, encore conviendrait-il que ce fût dans une
rivière, un lac, un étang, une cuvette... ou ça ne
compterait pas.
– Comment... ça ne compterait pas ! Elle est forte,
celle-là !... s’écria M. Dardentor, en ouvrant de grands
yeux.
– Je veux dire, reprit Jean Taconnat, que le texte du
Code est formel... Il faut... Enfin, je m’entends ! »
Et Marcel Lornans de rire aux explications
embarrassées de son cousin, en quête de paternité
adoptive.
« Ça ne compterait pas... ça ne compterait pas !...
répétait le Perpignanais. Vrai, c’est une des meilleures
reparties que j’aie jamais entendues !... Allons, en
route ! »
Jean Taconnat monta près de son cousin et prit place
sur la seconde banquette. M. Clovis Dardentor s’assit
devant, à côté du cocher, et le guide, invité à le suivre,
s’accrocha par-derrière au marchepied de la voiture.
La porte de Jésus fut franchie d’une roue rapide, et,
de cet endroit, les touristes aperçurent le castillo de
Bellver, carrément campé sur sa verdoyante colline.
Ce n’était pas la rase campagne que la galera allait
traverser en sortant de l’enceinte. On doit suivre
d’abord le Terreno, sorte de faubourg de la capitale
baléarienne. C’est à juste titre que ce faubourg est
considéré comme une station balnéaire à proximité de
Palma, dont les cottages élégants et les jolies alquerias
s’abritent sous le frais ombrage des arbres, plus
particulièrement de vieux figuiers fantaisistement
contournés par l’âge.
Cet ensemble de maisons blanches est disposé sur
une éminence dont la base rocheuse est bordée des
frémissantes écumes du ressac. Après avoir laissé en
arrière ce gracieux Terreno, Clovis Dardentor et les
deux Parisiens purent, en se retournant, embrasser du
regard la ville de Palma, sa baie azurée jusqu’aux
extrêmes limites de la haute mer, les festons capricieux
de son littoral.
La galera chemina alors le long d’une route
ascendante, perdue sous les profondeurs d’une forêt de
pins d’Alep, qui entoure le village et tapisse la colline
couronnée par les murs du castillo de Bellver.
Mais, en s’élevant, que d’échappées à la surface de
la campagne ! Les maisons éparses tranchent sur la
teinte des palmiers, des orangers, des grenadiers, des
figuiers, des câpriers, des oliviers. Clovis Dardentor,
toujours expansif, ne ménageait point ses phrases
admiratives, bien qu’il dût être familiarisé avec les
paysages similaires du Midi de la France. Il est vrai, en
ce qui concerne les oliviers, jamais il n’en avait vu de
plus déjetés, plus grimaçants, plus gibbeux, plus
bossués de nodosités, et d’une taille à les classer parmi
les géants de l’espèce. Puis ces chaumières des paysans,
des « pagesés », entourées de champs à légumes,
s’épanouissant hors des buissons de myrtes et de
cytises, encorbeillées de fleurs à profusion, entre autres
ces « lagrymas » au nom poétique et triste, combien
elles réjouissaient les yeux, grâce à leurs toits en
auvents, égayés des grappes de piment rouge par
centaines !
Jusqu’alors le parcours s’était effectué à souhait, et
les passagers de la galera n’avaient pas eu à s’écrier :
« Que diable sommes-nous venus faire dans cette
galère ? »
Non ! La galère ne marchait pas à l’aide d’une
double rangée de rames sur le perfide élément. À
travers cette campagne, aucune agression de pirates
barbaresques ne la menaçait. Elle avait heureusement
navigué sur cette route moins capricieuse que la mer, et
il était cinq heures, lorsqu’elle arriva à bon port –
autrement dit devant le pont du castillo de Bellver.
Si ce château fort a été édifié en cette position, c’est
qu’il était destiné à défendre la baie et la ville de Palma.
Aussi, avec ses douves profondes, ses épaisses
murailles de pierre, la tour qui le domine, offre-t-il cet
aspect militaire, commun aux forteresses du Moyen
Âge.
Quatre tourelles flanquent son enceinte circulaire, à
l’intérieur de laquelle se superposent deux étages d’un
double style roman et gothique. En dehors de cette
enceinte se dresse la « Tour de l’homenaje » – de
l’hommage, en bon français – et dont on ne saurait
méconnaître l’aspect féodal.
C’est à la plate-forme de ce donjon que Clovis
Dardentor, Marcel Lornans et Jean Taconnat allaient
monter, afin de prendre une vue générale de la
campagne et de la ville – vue plus complète qu’ils ne
l’auraient eue de l’une des flèches de la cathédrale.
La galera resta devant le pont de pierre jeté sur la
douve, et le cocher eut ordre d’attendre les visiteurs, qui
pénétrèrent dans le castillo avec le guide.
Leur visite ne pouvait être longue. En réalité, il
s’agissait moins de fouiller les coins et recoins de cette
vieille bâtisse que de promener un regard sur son
lointain horizon.
Aussi, après avoir entrevu les chambres basses au
niveau de la cour, Clovis Dardentor crut-il devoir dire :
« Eh bien ! grimpons-nous là-haut, jeunes gens ?
– Quand vous voudrez, répondit Marcel Lornans,
mais ne nous y attardons pas. Quelle aventure, si M.
Dardentor, après avoir manqué une première fois le
départ de l’Argèlès...
– Le manquait une seconde ! répliqua notre
Perpignanais. Et ce serait d’autant plus impardonnable
que je ne trouverais pas à Palma une chaloupe à vapeur
pour courir après le paquebot !... Et que deviendrait ce
pauvre Désirandelle ? »
On se dirigea donc vers la Tour de l’homenaje,
élevée en dehors de l’enceinte, et que deux ponts
raccordent au castillo.
Cette tour, ronde et massive, d’un ton chaud de
pierres cuites, a pour base le fond d’un fossé. Sa partie
sud-ouest est percée d’une porte rougeâtre, à la hauteur
de la crête du fossé. Au-dessus se dessinent une fenêtre
en plein cintre, dominée elle-même par deux étroites
meurtrières, puis les consoles qui supportent le parapet
de la plate-forme supérieure.
À la suite du guide, Clovis Dardentor et ses
compagnons prirent un escalier en colimaçon, ménagé
dans l’épaisseur de la muraille, faiblement éclairé par
les meurtrières. Enfin, après une ascension assez raide,
ils débouchèrent sur la plate-forme.
À vrai dire, le guide ne pouvait être accusé
d’exagération. De cette hauteur, la vue était magnifique,
et telle que voici :
Au pied du castillo, s’abaisse la colline, revêtue de
son noir manteau de pins d’Alep. Au-delà se groupe le
charmant faubourg de Terreno. Plus bas, s’arrondit la
baie toute bleue, tachetée de petits points blancs qu’on
eût crus des oiseaux de mer et qui ne sont que des
voiles de tartanes. Plus loin, se développe la ville en
amphithéâtre, sa cathédrale, ses palais, ses églises,
ensemble éclatant, baigné dans cette atmosphère
lumineuse que le soleil crible de rayons dorés, lorsqu’il
décline vers l’horizon. Enfin, au large, resplendit la mer
immense, avec çà et là des navires déployant leur
blanche voilure, des steamers balayant le ciel de leur
longue queue fuligineuse. Rien de Minorque dans l’est,
rien d’Ivitza dans le sud-ouest, mais, au sud, l’îlot
abrupt de Cabrera, où tant de soldats français périrent
misérablement pendant les guerres du Premier Empire.
De cette tour du castillo de Bellver, la partie
occidentale de l’île donne une idée de ce qu’est
Majorque, la seule de l’archipel à posséder de véritables
sierras plantées de chênes verts et de micocouliers, au-
dessus desquelles pointent des aiguilles porphyritiques,
dioritiques ou calcaires. Du reste, la plaine n’en est pas
moins semée de tumescences qui portent le nom de
« puys » aux Baléares comme en France, et l’on n’en
trouverait pas une qui ne fût couronnée d’un château,
d’une église ou d’un ermitage en ruine. Ajoutez que
partout sinuent des torrents tumultueux, et, au dire du
guide, leur nombre dépasse deux cents dans l’île.
« Deux cents occasions pour M. Dardentor d’y
tomber, pensa Jean Taconnat, et vous verrez qu’il n’y
tombera pas ! »
Ce qu’on apercevait de très moderne, par exemple,
c’était le chemin de fer qui dessert la partie centrale de
Majorque. Il va de Palma à Alcudia par les districts de
Santa-Maria et de Benisalem, et il est question de jeter
de nouveaux embranchements à travers les vallées
capricieuses de la chaîne qui dresse le plus haut de ses
pics à mille mètres d’altitude.
Suivant son habitude, Clovis Dardentor
s’enthousiasmait à contempler ce merveilleux spectacle.
Marcel Lornans et Jean Taconnat, d’ailleurs,
partageaient cette admiration très justifiée. Il était
vraiment dommage que la halte au château de Bellver
ne pût se prolonger, qu’il ne fût pas possible d’y
revenir, que la relâche de l’Argèlès dût prendre fin dans
quelques heures.
« Oui ! déclara le Perpignanais, il faudrait séjourner
ici des semaines... des mois...
– Eh ! répondit le guide, très fourni d’anecdotes,
c’est précisément ce qui est arrivé à l’un de vos
compatriotes, messieurs, un peu malgré lui, par
exemple...
– Qui se nommait ?... demanda Marcel Lornans.
– François Arago.
– Arago... Arago... s’écria Clovis Dardentor, l’une
des gloires de la France savante ! »
Effectivement, l’illustre astronome était venu en
1808 aux Baléares, dans le but de compléter la mesure
d’un arc du méridien entre Dunkerque et Formentera.
Suspecté par la population majorquaine, menacé même
de mort, il fut emprisonné dans le château de Bellver
pendant deux mois. Et combien de temps eût duré son
emprisonnement, s’il n’avait réussi à s’échapper par
une des fenêtres du castillo, puis à fréter une barque qui
le conduisit à Alger.
« Arago, répétait Clovis Dardentor, Arago, le
célèbre enfant d’Estagel, le glorieux fils de
l’arrondissement de mon Perpignan, de mes Pyrénées-
Orientales ! »
Cependant l’heure pressait de quitter cette plate-
forme d’où, comme de la nacelle d’un aérostat, on
dominait ce pays incomparable. Clovis Dardentor ne
pouvait s’arracher à ce spectacle. Il allait, venait, se
penchait sur le parapet de la tour.
« Eh ! prenez garde, lui cria Jean Taconnat, en le
retenant par le collet de son veston.
– Prendre garde ?...
– Sans doute... un peu plus, vous alliez tomber !... À
quoi bon nous causer cette frayeur... »
Frayeur très légitime, car si le digne homme eût
culbuté par-dessus le parapet, Jean Taconnat n’aurait pu
qu’assister, sans être en mesure de lui porter secours, à
la chute de son père adoptif dans les profondeurs de la
douve.
En somme, ce qu’il y avait de regrettable, c’était que
le temps, trop parcimonieusement compté, ne permît
pas d’organiser la complète exploration de cette
admirable Majorque. Il ne suffit pas d’avoir parcouru
les divers quartiers de sa capitale, il faut visiter les
autres villes, et quelles plus dignes d’attirer les
touristes, Soller, Ynca, Pollensa, Manacor, Valldmosa !
Et ces grottes naturelles d’Artá et du Drach, considérées
comme les plus belles du monde, avec leurs lacs
légendaires, leurs chapelles à stalactites, leurs bains aux
eaux limpides et fraîches, leur théâtre, leur enfer –
dénominations fantaisistes si l’on veut, mais que
méritent les merveilles de ces immensités souterraines !
Et que dire de Miramar, l’incomparable domaine de
l’archiduc Louis-Salvator, des forêts millénaires dont ce
prince savant et artiste a voulu respecter les antiques
futaies, et de son château édifié sur une terrasse qui
surplombe le littoral au milieu d’un site enchanteur, et
de l’« hospederia », cette hôtellerie entretenue aux frais
de Son Altesse, ouverte à tous ceux qui passent, qui leur
offre le lit et la table pendant deux jours à titre gratuit,
et où même ceux qui le désirent essaient vainement de
reconnaître par une gratification aux gens de l’archiduc
ce généreux accueil !
Et n’est-elle pas à visiter aussi, cette chartreuse de
Valldmosa, maintenant déserte, silencieuse,
abandonnée, dans laquelle George Sand et Chopin
vécurent toute une saison – ce qui nous a valu ces belles
inspirations du grand artiste et du grand romancier, le
récit d’Un Hiver à Majorque et l’étrange roman de
Spiridion !
C’est là ce que narrait le guide, au cours de sa
faconde intarissable, en phrases stéréotypées depuis
longtemps dans son cerveau de cicérone. Qu’on ne soit
donc pas surpris si Clovis Dardentor exprimait ses
regrets de quitter cette oasis méditerranéenne, s’il se
promettait de revenir aux Baléares, en compagnie de
ses jeunes et nouveaux amis, pour peu qu’ils en eussent
jamais le loisir...
« Il est six heures, fit observer Jean Taconnat.
– Et s’il est six heures, ajouta Marcel Lornans, nous
ne pouvons différer davantage notre départ. Il reste
encore à parcourir un quartier de Palma avant de rentrer
à bord...
– Partons donc ! » répondit Clovis Dardentor d’une
voix soupirante.
Un dernier regard fut jeté à ces multiples paysages
de la côte occidentale, à ce soleil dont le disque
déclinant se balançait au-dessus de l’horizon et dorait
de ses rayons obliques les blanches villas de Terreno.
Clovis Dardentor, Marcel Lornans et Jean Taconnat
s’engagèrent dans l’étroite vis, qui se tordait à travers le
mur, franchirent le pont, rentrèrent dans la cour et
sortirent par la poterne.
La galera attendait à l’endroit où on l’avait laissée,
le cocher flânant le long de la douve.
Le guide l’ayant appelé, il rejoignit de ce pas calme
et géométrique – le pas de ces mortels privilégiés qui ne
mettent aucune hâte à rien en ce pays bienheureux dans
lequel l’existence n’exige jamais que l’on soit pressé.
M. Dardentor monta le premier dans le véhicule,
avant que le cocher fût venu prendre place sur la
banquette de devant.
Mais ne voilà-t-il pas à l’instant où Marcel Lornans
et Jean Taconnat allaient s’élancer sur le marchepied,
que la galera s’ébranle d’un coup brusque et les oblige à
reculer rapidement pour éviter le choc de l’essieu.
Le cocher s’est vite jeté à la tête de l’attelage, afin
de le maintenir. Impossible ! Les mules se cabrent,
renversent l’homme, et c’est miracle qu’il ne soit pas
écrasé par la roue de la voiture qui part à fond de train.
Cris simultanés du cocher et du guide. Tous deux se
précipitent sur le sentier de Bellver que la galera dévale
au grand galop, avec le risque ou de choir dans les
précipices latéraux, ou de s’éventrer contre les sapins
de la sombre futaie.
« Monsieur Dardentor... Monsieur Dardentor !
clamait Marcel Lornans de toute la force de ses
poumons. Il va se tuer !... Courons, Jean, courons !
– Oui, répondit Jean Taconnat et, pourtant, si cette
occasion ne doit pas compter... »
Quoiqu’il en fût de cette occasion, il fallait la
prendre aux chevaux... aux chevaux, pourrait-on dire,
s’il ne s’agissait de mules. Mais, mules ou chevaux,
l’attelage détalait avec une rapidité qui laissait peu
d’espoir de le rattraper.
Enfin, le cocher, le cicérone, les deux jeunes gens,
quelques paysans joints à eux, s’étaient lancés à leur
maximum de vitesse.
Cependant Clovis Dardentor, que son sang-froid
n’abandonnait jamais en n’importe quelle circonstance,
avait saisi les guides d’une main vigoureuse, et, tirant à
lui, essayait de maîtriser l’attelage. C’eût été vouloir
retenir un projectile à l’instant où il s’échappe de la
bouche à feu, et, pour les passants qui l’essayèrent,
c’était vouloir arrêter ledit projectile au passage.
Le chemin fut descendu follement, le torrent
traversé rageusement. Clovis Dardentor, toujours en
possession de lui-même, ayant pu maintenir sa galera
en droite ligne, se disait que cet emballement finirait
sans doute devant l’enceinte bastionnée, que le véhicule
n’en franchirait pas l’une des portes. Quant à lâcher les
guides, à sauter hors du véhicule, il savait trop à quoi
l’on s’expose, et que mieux vaut rester dans sa
machine, dût-elle verser, les quatre roues en l’air, ou se
briser contre un obstacle.
Et ces maudites mules irrésistiblement emportées, et
d’un train que, de mémoire de Baléarien, on n’avait
jamais vu à Majorque ni en aucune des îles de
l’archipel !
Après Terreno, la galera suivit la muraille
extérieure, se livrant à une série de zigzags des plus
regrettables, capricant comme une chèvre, sursautant
comme un kangourou, passant devant les portes de
l’enceinte jusqu’au moment où elle atteignit la puerta
Pintada, à l’angle nord-est de la ville.
Il faut admettre que les deux mules connaissaient
particulièrement cette porte, car elles la franchirent sans
la moindre hésitation. On peut tenir pour certain
qu’elles n’obéissaient alors ni à la voix ni à la main de
Clovis Dardentor. C’étaient elles qui dirigeaient la
galera, s’excitant de plus belle, au triple galop, sans
prendre garde aux passants qui hurlaient, se rejetaient
sous les portes, se dispersaient à travers les rues
avoisinantes. Les malicieuses bêtes avaient l’air de se
dire à l’oreille : « Nous irons ainsi tant qu’il nous plaira,
et, à moins qu’elle ne chavire, vogue la galera ! »
Et au milieu du dédale qui s’enchevêtre en ce coin
de ville – un véritable labyrinthe – l’attelage surexcité
se lança avec une ardeur redoublante.
À l’intérieur des maisons, au fond des boutiques, les
gens s’époumonaient à crier. Des têtes effarées
apparaissaient aux fenêtres. Le quartier s’agitait comme
autrefois, à quelques siècles de là, lorsque retentissait le
cri : « Voilà les Maures !... Voilà les Maures ! » Et
comment ne se produisit-il pas d’accident dans ces rues
étroites, tortueuses, qui aboutissent à la calle des
Capuchinos !
Clovis Dardentor essayait de manœuvrer, cependant.
Afin de modérer cette galopade insensée, il tirait sur les
guides au risque de les rompre ou de se démancher les
bras. En réalité, c’étaient bien les guides qui tiraient sur
lui, menaçant de l’extraire de la voiture dans des
conditions assez fâcheuses.
« Ah ! les coquines, quel train d’enfer ! se disait-il.
Je ne vois aucune raison pour qu’elles s’arrêtent, tant
qu’elles auront quatre jambes chacune !... Et ça
descend... ça descend ! »
Ça descendait, en effet, et même depuis le castillo
de Bellver, et cela descendait jusqu’au port, où la galera
ferait peut-être un plongeon dans les eaux de la baie –
ce qui calmerait certainement son attelage.
Bref, elle prit à droite, elle prit à gauche, elle
déboucha sur la plaza de Olivar, dont elle fit le tour,
comme les antiques chars romains sur la piste du
Colisée, et, pourtant, il n’y avait ni concurrence à
battre, ni prix à remporter !
En vain, sur cette place, trois ou quatre agents de la
ville se jetèrent-ils sur les mules, qui luttaient
d’émulation !... En vain voulurent-ils prévenir une
catastrophe impossible à éviter... Leur dévouement fut
inefficace. L’un, renversé, ne se releva pas sans
blessures ; les autres durent lâcher prise. Bref, la galera
continua à dévaler avec une rapidité croissante, comme
si elle eût été soumise aux lois de la chute des corps.
Il y eut lieu de croire, néanmoins, que cet
emballement allait finir – de façon désastreuse, il est
vrai – lorsque l’attelage enfila la calle de Olivar.
En effet, vers le milieu de cette rue très en pente, est
ménagé un escalier d’une quinzaine de marches, et si
rue n’est point carrossable, c’est bien celle-là.
Les clameurs redoublèrent alors, auxquelles se
joignirent les aboiements des chiens. Bah ! si violentes
qu’elles fussent, les mules ne s’inquiétaient guère de
quelques marches ! Et voici les roues de la galera qui
s’engagent sur l’escalier, cahotant la caisse à la
disloquer, à mettre le véhicule en pièces...
Eh bien non ! elles ne se rompirent pas. L’avant-
train resta fixé à l’arrière-train malgré ces chocs
multipliés, la caisse résista, les brancards résistèrent, et
les deux mains de Clovis Dardentor ne lâchèrent point
les guides pendant cette dégringolade extraordinaire !
Et derrière la galera s’amassait une foule de plus en
plus nombreuse, dans laquelle Marcel Lornans, Jean
Taconnat, le cicérone, le cocher, toujours en arrière, ne
figuraient pas encore.
Après la calle de Olivar, ce fut la calle de San
Miguel, à laquelle succède la plaza de Abastos, où l’une
des mules, après être tombée, se releva saine et sauve,
puis la calle de la Plateria, puis la plaza de Sainte-
Eulalie.
« Il est évident, se dit Clovis Dardentor, que la
galera ira ainsi jusqu’à ce que le terrain lui manque, et
je ne vois guère que la baie de Palma où il puisse lui
manquer définitivement ! »
Sur la place Sainte-Eulalie s’élève l’église dédiée à
cette martyre, qui est, pour les Baléariens, l’objet d’une
vénération particulière. Il n’y avait pas longtemps,
ladite église servait même de lieu d’asile, et les
malfaiteurs qui parvenaient à s’y réfugier échappaient
aux griffes de la police.
Cette fois, ce ne fut pas un malfaiteur que sa bonne
chance y entraîna, ce fut Clovis Dardentor, inébranlable
sur la banquette de son véhicule.
Oui ! à ce moment, le magnifique portail de Sainte-
Eulalie était grand ouvert. Les fidèles remplissaient
l’église. On y faisait l’office du salut, qui touchait à sa
fin, et l’officiant, retourné vers la pieuse assemblée,
levait les mains pour lui donner la bénédiction.
Quel tumulte, quel remuement de foule, quels cris
d’épouvante, lorsque la galera bondit et rebondit sur les
dalles de la nef médiane ! Mais aussi, quel prodigieux
effet, lorsque l’attelage s’abattit enfin devant les degrés
de l’autel, à l’instant où le prêtre prononçait :
« Et spiritu sancto !...
– Amen ! » répondit une voix sonore.
C’était la voix du Perpignanais, lequel venait de
recevoir une bénédiction bien méritée.
De croire au miracle, après ce dénouement
inattendu, cela ne saurait surprendre en ces pays si
profondément religieux, et il ne serait pas étonnant que
l’on célébrât désormais, chaque année, à cette date du
28 avril, dans l’église de Sainte-Eulalie, la fête de Santa
Galera de Salud.
Une heure plus tard, Marcel Lornans et Jean
Taconnat avaient rejoint Clovis Dardentor près d’une
fonda de la calle de Miramar, où ce maître homme alla
se reposer de ses émotions et de ses fatigues. Et encore
ne faut-il point parler d’émotions, lorsqu’il s’agit d’un
caractère de si forte trempe.
« Monsieur Dardentor ! s’écria Jean Taconnat.
– Ah ! mes jeunes amis, répondit le héros du jour,
voilà une course de voiture qui m’a un brin secoué...
– Vous êtes sain et sauf ?... demanda Marcel
Lornans.
– Oui... au complet, et je crois même que je ne me
suis jamais mieux porté !... À votre santé, messieurs ! »
Et les deux jeunes gens durent vider quelques verres
de cet excellent vin de Benisalem, dont la renommée
dépasse l’archipel des Baléares.
Puis, dès que Jean Taconnat put prendre son cousin
à part :
« Une occasion manquée ! dit-il.
– Mais non, Jean !
– Mais si, Marcel, car, enfin, si j’avais sauvé M.
Dardentor, si j’avais arrêté sa galera, bien que je ne
l’eusse tiré ni des flots, ni des flammes, ni d’un combat,
tu ne me feras pas croire que...
– Belle thèse à plaider devant un tribunal civil ! » se
contenta de répondre Marcel Lornans.
Bref, à huit heures du soir, tous les débarqués de
l’Argèlès étaient de retour à bord.
Pas un n’était en retard, cette fois, ni MM.
Désirandelle père et fils, ni M. Eustache Oriental.
Quant à cet astronome, avait-il donc passé son
temps à observer le soleil sur l’horizon des Baléares ?
Personne ne l’eût pu dire. En tout cas, il rapportait
divers paquets renfermant des produits comestibles
spéciaux à ces îles, des « encimadas », sorte de gâteaux
feuilletés dans lesquels le beurre est remplacé par la
graisse et qui n’en sont pas moins savoureux, et aussi
une demi-douzaine de « tourds », poissons très
recherchés des pêcheurs du cap Formentor, et que le
maître d’hôtel reçut ordre de faire apprêter avec un soin
particulier pour son usage.
En vérité, ce président de la Société astronomique
de Montélimar se servait plus de sa bouche que de ses
yeux – du moins depuis le départ de France.
Vers huit heures et demie furent larguées les
amarres, et l’Argèlès quitta le port de Palma, sans que le
capitaine Bugarach eût accordé à ses passagers la nuit
complète dans la cité majorquaine. Et c’est pourquoi
Clovis Dardentor n’entendit point la voix des
« serenes » et leurs chants nocturnes, ni les refrains des
« habaneras » et des « jotas » nationales, accompagnés
des grincements mélodieux de la guitare, dont les patios
des maisons baléariennes s’emplissent jusqu’au lever
du jour.
8
Dans lequel la famille Désirandelle vient prendre
contact avec la famille Elissane
« Aujourd’hui, nous retarderons le dîner jusqu’à huit
heures, dit Mme Elissane. M. et Mme Désirandelle avec
leur fils, et très probablement ce M. Dardentor, cela fera
quatre couverts.
– Oui, madame, répondit la femme de chambre.
– Nos amis auront grand besoin de se refaire,
Manuela, et je crains bien que cette pauvre Mme
Désirandelle ait eu à souffrir d’une si pénible traversée.
Veille à ce que sa chambre soit prête, car il est possible
qu’elle préfère se coucher en arrivant.
– C’est entendu, madame.
– Où est ma fille ?...
– À l’office, madame, où elle prépare le dessert. »
Manuela, au service de Mme Elissane depuis son
installation, était une de ces Espagnoles parmi
lesquelles se recrute principalement le personnel
domestique des familles oranaises.
Mme Elissane habitait une assez jolie maison dans
cette rue du Vieux-Château, où les habitations ont
conservé une physionomie mi-espagnole, mi-
mauresque. Un petit jardin y montrait ses deux
corbeilles de volubilis, sa pelouse encore verte à ce
début de la saison chaude, quelques arbres – entre
autres ces « bella-ombra » au nom de bon augure, dont
la promenade de l’Étang possède de si beaux
spécimens.
La maison, comprenant un rez-de-chaussée et un
étage, était suffisante pour que la famille Désirandelle y
trouvât une confortable hospitalité. Ni les chambres ni
les égards ne lui manqueraient pendant son séjour à
Oran.
C’est déjà une fort belle ville, cette capitale de la
province. Elle est agréablement située entre les talus
d’un ravin, au fond duquel l’oued Rehhi promène ses
eaux vives, que recouvre en partie la chaussée du
boulevard Oudinot. Coupée par les fortifications du
Château-Neuf, elle apparaît, comme toutes ces cités,
ancienne d’un côté, nouvelle de l’autre. L’ancienne, la
vieille ville espagnole, avec sa kasbah, ses maisons
étagées, son port, située à l’ouest, a conservé d’antiques
remparts. À l’est, la nouvelle, avec ses maisons juives
et mauresques, est défendue par une muraille crénelée
depuis le château jusqu’au fort Saint-André.
Cette cité, la Goubaran des Arabes, que bâtirent au
e
X siècle les Maures de l’Andalousie, est dominée par
une assez haute montagne dont le fort La Moune
occupe le flanc abrupt. Cinq fois plus étendue qu’à
l’époque de sa fondation, sa superficie n’est pas
inférieure à soixante-douze hectares, et plusieurs rues,
tracées en dehors de ses murs, se prolongent de deux
kilomètres vers la mer. En poursuivant sa promenade
au-delà de la ceinture des forts, dans la direction du
nord et de l’est, un touriste atteindrait des annexes de
création récente, tels les faubourgs de Gambetta et de
Noiseux-Eckmühl.
On rencontrerait malaisément une ville algérienne
où la diversité des types soit plus intéressante à étudier.
Parmi ses quarante-sept mille habitants, on ne reconnaît
que dix-sept mille Français et juifs naturalisés, en face
de dix-huit mille étrangers, la plupart Espagnols, puis
des Italiens, des Anglais, des Anglo-Maltais. Ajoutez-y
environ quatre mille Arabes, agglomérés au sud de la
ville, dans le faubourg des Djalis, appelé aussi le village
nègre, d’où l’on tire les balayeurs de la rue et les
portefaix du port ; divisez ce mélange de races en vingt-
sept mille fidèles de la religion catholique, sept mille
adeptes de la religion israélite, un millier de croyants de
la religion musulmane, et vous aurez, à ce point de vue,
le départ à peu près exact de cette population hybride de
la capitale oranaise.
Quant au climat de la province, il est généralement
dur, sec, brûlant. Le vent y soulève des tourbillons de
poussière. En ce qui concerne la ville, l’arrosage
quotidien, entre les mains de la municipalité, devrait
être plus régulier et plus abondant qu’il ne l’est entre les
mains du maire céleste.
Telle est la ville où M. Elissane s’était retiré, après
avoir fait le commerce à Perpignan pendant une
quinzaine d’années et avec assez de bonheur pour avoir
acquis une douzaine de mille livres de rentes, lesquelles
n’avaient point diminué sous la prudente administration
de sa veuve.
Mme Elissane, alors âgée de quarante-quatre ans,
n’avait jamais dû être aussi jolie que l’était sa fille, ni
aussi gracieuse, ni aussi charmante. Femme positive à
un rare degré, pesant ses paroles comme son sucre, elle
présentait le type bien connu du comptable féminin,
chiffrant les sentiments, tenant son existence en partie
double à la manière de ses livres, en balançant le doit et
l’avoir avec le perpétuel souci que son compte courant
fût toujours créditeur. On connaît ces figures aux traits
arrêtés, dont les courbes sont dures, les bosses frontales
proéminentes, le regard aigu, la bouche sévère – tout ce
qui, chez le sexe réputé faible, indique des habitudes de
concentration et d’opiniâtreté. Mme Elissane avait
organisé sa maison très correctement, sans dépenses
oiseuses. Elle faisait des économies qu’elle savait
employer en placements sûrs et fructueux. Cependant
elle n’y regardait pas, lorsqu’il s’agissait de sa fille sur
laquelle reposaient toutes ses affections. Vêtue presque
de façon monacale, elle voulait que Louise fût élégante,
et elle ne négligeait rien à cet égard. Au fond, c’était au
bonheur de son enfant que tendaient ses seuls désirs, et
elle ne doutait pas que ce bonheur ne fût assuré, grâce à
l’union projetée avec la famille Désirandelle. La
douzaine de mille francs de rentes qu’Agathocle aurait
un jour, joints à la fortune dont Louise hériterait après
sa mère, c’est là une base métallique que nombre de
gens trouvent suffisamment solide pour y établir un
avenir de tout repos.
Louise, toutefois, se rappelait à peine ce qu’était
Agathocle. Mais sa mère l’avait élevée dans cette idée
qu’elle deviendrait un jour Mme Désirandelle jeune. En
somme, cela lui paraissait assez naturel, à la condition
que ce fiancé lui plût, et pourquoi n’aurait-il pas tout ce
qu’il faut pour plaire ?
Après avoir donné ses derniers ordres, Mme Elissane
passa dans le salon où sa fille vint la rejoindre.
« Ton dessert est prêt, mon enfant ?... demanda-t-
elle.
– Oui, mère.
– Il est fâcheux que le paquebot arrive un peu tard,
presque à la tombée de la nuit !... Sois habillée pour six
heures, Louise, mets ta robe à petits carreaux, et nous
descendrons au port, où l’on aura peut-être signalé
l’Agathoclès... »
Mme Elissane, se trompant de nom, ajoutait un
accent grave à un e qui n’en devait pas avoir.
« Tu veux dire l’Argèlès, répondit Louise en riant.
Et puis, il ne s’appelle point Agathoclès, mais
Agathocle, mon prétendu !...
– Bon !... répliqua Mme Elissane, Argèlès...
Agathocle... Cela n’a point d’importance ! Tu peux être
certaine qu’il ne se trompera pas, lui, en prononçant le
nom de Louise...
– Est-ce bien sûr ?... répondit la jeune fille un peu
railleuse. M. Agathocle ne me connaît guère, et j’avoue
que je ne le connais pas davantage...
– Oh ! nous vous laisserons tout le temps de faire
connaissance avant de rien décider...
– C’est trop juste !
– D’ailleurs, je suis sûre que tu lui plairas, mon
enfant, et il y a tout lieu de penser qu’il saura te plaire...
Mme Désirandelle en fait un éloge !... Et alors nous
arrêterons les conditions du mariage...
– Et le compte sera balancé, mère ?
– Oui, moqueuse, à ton profit !... Ah ! n’oublions
pas que leur ami, M. Clovis Dardentor, accompagne les
Désirandelle... tu sais, ce riche Perpignanais dont ils
sont si fiers, et, à les en croire, le meilleur homme qui
soit au monde. M. et Mme Désirandelle n’ayant pas
l’habitude de la navigation, il a bien voulu les piloter
jusqu’à Oran. C’est très bien de sa part, et nous lui
ferons bon accueil, Louise...
– Tout l’accueil qu’il mérite, et même s’il avait
l’idée de demander ma main... Mais non, j’oublie que je
dois être... que je serai Mme Agathocle... un beau nom,
quoique un peu de l’Antiquité grecque !
– Voyons, Louise, sois donc sérieuse ! »
Sérieuse, elle l’était, cette jeune fille, et d’humeur
gaie et charmante. Et ce n’est point parce qu’il en est
toujours ainsi de l’héroïne d’un roman. Non, elle l’était,
en réalité, dans l’épanouissement de sa vingtième
année, sa nature franche, sa physionomie vive et
mobile, ses yeux veloutés et brillants dont la prunelle
s’ouvrait sur un iris azuré, sa chevelure d’un blond
foncé si abondante, sa démarche gracieuse – disons
même soyeuse, pour employer une épithète que Pierre
Loti, avant d’être académicien, n’a pas craint
d’appliquer au vol de l’hirondelle.
Ce léger coup de crayon suffit à peindre Louise
Elissane, et, le lecteur s’en aperçoit, elle ne laissait pas
de contraster quelque peu avec le benêt qu’on lui
expédiait de Cette en même temps que les autres colis
de l’Argèlès.
Lorsque l’heure fut arrivée, après que le dernier
coup d’œil de la maîtresse de maison eut été donné aux
chambres de la famille Désirandelle, Mme Elissane
appela sa fille, et toutes deux se dirigèrent du côté du
port. Elles voulurent s’arrêter d’abord dans le jardin en
amphithéâtre qui domine la rade. De cet endroit, la vue
s’étend largement jusqu’à la pleine mer. Le ciel était
magnifique, l’horizon d’une pureté parfaite. Déjà le
soleil déclinait vers la pointe de Mers-el-Kébir – ce
Portus divinus des Anciens, dans lequel cuirassés et
croiseurs peuvent trouver un excellent abri contre les
fréquentes bourrasques de l’ouest.
Quelques voiles blanches se détachaient vers le
nord. De lointaines fumées indiquaient les steamers de
ces nombreuses lignes qui desservent la Méditerranée et
rallient volontiers la terre africaine. Deux ou trois de
ces paquebots étaient sans doute à destination d’Oran,
et l’un d’eux ne se trouvait pas à plus de trois milles.
Était-ce l’Argèlès, impatiemment attendu, du moins par
la mère si ce n’est par sa fille. Car, enfin, Louise ne le
connaissait pas, ce garçon que chaque tour d’hélice
rapprochait d’elle, et peut-être aurait-il mieux valu que
l’Argèlès eût fait machine en arrière...
« Il va être six heures et demie, observa Mme
Elissane. Descendons.
– Je te suis, mère », répondit Louise.
Et par cette large rue qui aboutit au quai, la mère et
la fille descendirent vers le bassin où les paquebots
prennent d’ordinaire leur mouillage.
À l’un des officiers de port qui se promenait au quai,
me
M Elissane demanda si l’Argèlès était signalé.
« Oui, madame, répondit l’officier, et dans une
demi-heure il entrera. »
Mme Elissane et sa fille contournèrent le port, dont
les hauteurs vers le nord leur cachaient maintenant la
vue du large.
Vingt minutes plus tard, des coups de sifflet
prolongés retentirent. Le paquebot doublait le môle à
l’extrémité de cette jetée, longue d’un kilomètre, qui
s’amorce au pied du fort de La Moune, et, après
quelques évolutions, il vint prendre son poste, l’arrière
au quai.
Dès que la communication fut établie, Mme Elissane
et Louise montèrent à bord. Les bras de la première
s’ouvrirent pour serrer Mme Désirandelle, remise dès
son entrée au port, puis M. Désirandelle, puis
Agathocle Désirandelle, tandis que Louise se tenait sur
une réserve que comprendront toutes les jeunes filles.
« Eh bien ! et moi, chère et excellente dame ?... Est-
ce que nous ne nous sommes pas connus autrefois à
Perpignan ?... Je me rappelle bien Mme Elissane et Mlle
Louise aussi... un peu grandie, par exemple !... Ah çà !
n’y aurait-il pas un baiser et même deux pour ce bon
garçon de Dardentor ?... »
Si Patrice avait espéré que, dans l’entrevue de début,
son maître apporterait la réserve d’un homme du
monde, il dut être cruellement déçu par cette familière
entrée de jeu. Il se retira donc, sévère mais juste, au
moment où les lèvres de Clovis Dardentor claquaient
sur les joues sèches de Mme Elissane comme la baguette
sur la peau du tambour.
Il va de soi que Louise n’avait pas évité l’étreinte du
ménage Désirandelle. Toutefois, et si sans-gêne qu’il
fût, M. Dardentor n’alla point jusqu’à gratifier la jeune
fille de baisers paternels, qu’elle eût sans doute
acceptés de bonne grâce.
Quant au jeune Agathocle, après s’être avancé vers
Louise, il l’avait honorée d’un salut mécanique auquel
sa tête seule prit part, grâce au jeu des muscles du cou,
et il recula sans prononcer une parole.
La jeune fille ne put retenir une moue dédaigneuse
dont Clovis Dardentor ne s’aperçut pas, mais qui
n’échappa ni à Marcel Lornans ni à Jean Taconnat.
« Eh ! fit le premier, je ne m’attendais pas à voir une
si jolie personne !
– Jolie, en effet, ajouta le second.
– Et elle épouserait ce nigaud ?... dit Marcel
Lornans.
– Elle ! s’écria Jean Taconnat. Dieu me pardonne, si
je n’aimerais pas mieux, pour l’en empêcher, trahir le
serment que j’ai fait de ne jamais me marier ! »
Oui ! Jean Taconnat avait fait ce serment-là – il le
disait du moins. Après tout, c’est de son âge, et cela
vaut ce que valent tant d’autres qu’on ne tient guère.
Observons, d’ailleurs, que Marcel Lornans, lui, n’avait
rien juré de semblable. Qu’importait ! L’un et l’autre
étaient venus à Oran avec l’intention de s’engager au 7e
chasseurs d’Afrique, non pour épouser Mlle Louise
Elissane.
Mentionnons, afin de n’y plus revenir, que la
traversée de l’Argèlès entre Palma et Oran s’était
accomplie dans des conditions de bien-être
extraordinaires. Une mer d’huile, comme on dit, à faire
croire que toutes les huiles de la Provence avaient été
« filées » à sa surface, une brise du nord-est qui prenait
le paquebot par sa hanche de bâbord, et avait permis de
l’appuyer de sa trinquette, de ses focs et de sa
brigantine. Pas une lame n’avait déferlé pendant ces
vingt-trois heures de navigation. Aussi, depuis le départ
de Palma, la presque totalité des voyageurs avait repris
place à la table commune, et, en fin de compte, la
compagnie maritime eût été mal venue à se plaindre de
ce nombre inusité de convives.
Quant à M. Oriental, il va sans dire que les tourds,
accommodés à la mode napolitaine, lui avaient paru
délicieux, et qu’il s’était régalé des encimadas avec la
sensualité d’un gourmet professionnel.
On s’expliquera ainsi que tout le monde fût arrivé en
bonne santé à Oran, même Mme Désirandelle, si
éprouvée jusqu’à l’archipel des Baléares.
Toutefois, bien qu’il eût reconquis son aplomb
physique et moral pendant cette seconde partie du
voyage, M. Désirandelle n’avait pas lié connaissance
avec les deux Parisiens. Ces jeunes gens le laissaient
indifférent. Il les estimait très inférieurs à son fils
Agathocle, malgré leur esprit, qui lui paraissait de
mauvais goût. Libre à Dardentor de trouver leur
commerce agréable, leur conversation amusante. À son
avis, cela prendrait fin au mouillage de l’Argèlès.
On l’imagine, M. Désirandelle ne songea donc point
à présenter les deux cousins à Mme Elissane non plus
qu’à sa fille. Mais, avec le sans-façon du Méridional et
l’habitude qu’il avait de suivre son premier mouvement,
Clovis Dardentor, lui, n’hésita point.
« M. Marcel Lornans et M. Jean Taconnat, de Paris,
dit-il, deux jeunes amis pour lesquels j’éprouve une
vive sympathie qu’ils me rendent, et j’ai l’espoir que
notre amitié durera plus que cette trop courte
traversée. »
Quel contraste chez ce Perpignanais ! Voilà des
sentiments exprimés dans une bonne langue. Il était
regrettable que Patrice n’eût pas été là pour l’entendre.
Les deux jeunes gens s’inclinèrent devant Mme
Elissane qui leur rendit un salut discret.
« Madame, dit Marcel Lornans, nous sommes très
sensibles à cette attention de M. Dardentor... Nous
avons pu l’apprécier comme il le méritait... Nous
croyons aussi à la durée d’une amitié...
– Paternelle de sa part et filiale de la nôtre ! » ajouta
Jean Taconnat.
Mme Désirandelle, ennuyée de toutes ces politesses,
regardait son fils, lequel n’avait pas encore desserré les
lèvres. Du reste, Mme Elissane, qui aurait peut-être dû
dire à ces jeunes Parisiens qu’elle les recevrait avec
plaisir pendant leur séjour à Oran, ne le fit pas – ce dont
la mère d’Agathocle lui sut gré in petto. Dans leur
instinct maternel, ces deux dames ne se disaient-elles
pas que mieux valait garder une prudente réserve à
l’égard de ces étrangers.
Mme Elissane prévint alors M. Dardentor que son
couvert était mis, chez elle, et qu’elle serait heureuse de
l’avoir à dîner dès ce premier jour avec la famille
Désirandelle.
« Le temps de me faire conduire à l’hôtel, répondit
le Perpignanais, d’y fabriquer un bout de toilette, de
changer mon veston et mon béret de marin pour une
tenue plus convenable, et j’irai manger votre soupe,
chère madame ! »
Ceci convenu, Clovis Dardentor, Jean Taconnat et
Marcel Lornans prirent congé du capitaine Bugarach et
du docteur Bruno. Si jamais ils devaient se rembarquer
sur l’Argèlès, ce serait une vive satisfaction pour eux
d’y retrouver cet aimable docteur et cet attentionné
commandant. Ceux-ci répondirent qu’ils avaient
rarement rencontré des passagers plus agréables, et l’on
se sépara très satisfaits les uns des autres.
M. Eustache Oriental avait déjà mis pied sur le sol
africain, sa longue-vue au dos dans un étui de cuir, son
sac de voyage à la main, et il suivait un
commissionnaire porteur d’une lourde valise. Comme il
s’était toujours tenu à l’écart pendant la traversée,
personne ne s’inquiéta de le saluer à son départ.
Clovis Dardentor et les Parisiens débarquèrent,
laissant la famille Désirandelle s’occuper du transport
de ses bagages à la maison de la rue du Vieux-Château.
Puis, montant dans la même voiture, chargée de leurs
valises, ils se dirigèrent vers un excellent hôtel de la
place de la République que le docteur Bruno leur avait
spécialement recommandé. Là, au premier étage, un
salon, une chambre, un cabinet réservé à Patrice, furent
mis à la disposition de Clovis Dardentor. Marcel
Lornans et Jean Taconnat retinrent deux chambres à
l’étage au-dessus, avec fenêtres ouvrant sur la place.
Or, il se trouva que M. Oriental avait également fait
choix de cet hôtel. Aussi, lorsque ses compagnons de
traversée y arrivèrent, l’aperçurent-ils installé dans la
salle à manger, méditant le menu du repas qu’il allait se
faire servir.
« Singulier astronome ! observa Jean Taconnat. Ce
qui m’étonne, c’est qu’il ne commande pas pour son
dîner une omelette aux étoiles brouillées ou un canard
aux petites planètes ! »
Bref, une demi-heure après, Clovis Dardentor
quittait sa chambre, dans une toilette soignée dont
Patrice avait surveillé les moindres détails.
Dès qu’il rencontra les deux cousins à la porte du
hall :
« Eh bien ! mes jeunes amis, s’écria-t-il, nous nous
sommes amenés à Oran !...
– Amenés est le mot, répondit Jean Taconnat.
– Ah çà ! j’espère bien que vous ne songez pas à
vous engager dès aujourd’hui au 7e chasseurs...
– Eh ! monsieur Dardentor, cela ne saurait tarder,
répondit Marcel Lornans.
– Vous êtes donc bien pressés d’endosser la veste
bleue, d’enfiler le pantalon rouge à basane, de coiffer la
calotte d’ordonnance...
– Quand on a pris un parti...
– Bon... bon !... Attendez au moins que nous ayons
visité ensemble la ville et ses environs. À demain...
– À demain ! » dit Jean Taconnat.
Et Clovis Dardentor se fit conduire chez Mme
Elissane.
« Oui, comme dit cet aimable homme, nous voici à
Oran ! répéta Marcel Lornans.
– Et lorsqu’on est quelque part, ajouta Jean
Taconnat, la question est de savoir ce qu’on va y faire...
– Il me semble, Jean, que cette question est depuis
longtemps résolue... Notre engagement à signer...
– Sans doute, Marcel... mais...
– Comment ?... est-ce que tu songerais toujours à
l’article 345 du Code civil ?...
– Quel est cet article ?...
– Celui qui traite des conditions de l’adoption...
– Si cet article est l’article 345, répondit Jean
Taconnat, oui... je songe à l’article 345. L’occasion qui
ne s’est pas présentée à Palma peut se présenter à
Oran...
– Avec une chance de moins, dit Marcel Lornans en
riant. Tu n’as plus de flots à ta disposition, mon pauvre
Jean, et te voilà réduit aux combats ou aux flammes !
Par exemple, si, cette nuit, le feu prend à l’hôtel, je te
préviens que je chercherai à te sauver d’abord, et à me
sauver ensuite...
– C’est d’un véritable ami, Marcel.
– Quant à M. Dardentor, il me paraît homme à se
sauver tout seul. Il possède un sang-froid de première
qualité... nous en savons quelque chose.
– D’accord, Marcel, et il en a donné la preuve
lorsqu’il est entré à Sainte-Eulalie pour y recevoir la
bénédiction. Cependant, s’il ne se doutait pas d’un
danger... s’il était surpris par le feu... s’il ne pouvait être
secouru que du dehors...
– Ainsi, Jean, tu n’abandonnes pas l’idée que M.
Dardentor devienne notre père adoptif ?...
– Parfaitement... notre père adoptif !
– Soit !... Tu n’entends pas renoncer...
– Jamais !
– Alors, je ne plaisanterai plus à ce sujet, Jean, mais
à une condition...
– Laquelle ?...
– C’est que tu vas en finir avec ton air sombre et
préoccupé, retrouver ta belle et bonne humeur
d’autrefois, prendre les choses en riant...
– Convenu, Marcel... en riant, si je parviens à sauver
M. Dardentor d’un des dangers prévus par le Code, en
riant, si l’occasion ne s’offre pas de l’en tirer, en riant,
si je réussis, en riant, si j’échoue, en riant partout et
toujours !
– À la bonne heure, voilà que tu es redevenu
fantaisiste !... Quant à notre engagement...
– Rien ne presse, Marcel, et, avant d’aller au bureau
du sous-intendant, je demande un délai...
– Et quel délai ?...
– Un délai d’une quinzaine de jours ! Que diable !
Lorsqu’on va s’enrôler pour la vie, on peut bien
s’octroyer quinze jours de bonne liberté...
– Accordée, la quinzaine, Jean, et, d’ici là, si tu ne
t’es pas procuré un père dans la personne de M.
Dardentor...
– Moi ou toi, Marcel...
– Ou moi... je veux bien... nous irons coiffer la
calotte à gros gland...
– C’est entendu, Marcel.
– Mais tu seras gai, Jean ?...
– Gai comme le plus pinsonnant des pinsons ! »
9
Dans lequel le délai s’écoule sans résultat ni pour
Marcel Lornans ni pour Jean Taconnat
Un coq n’est pas plus joyeux aux premières lueurs
de l’aube que ne l’était Jean Taconnat lorsqu’il sauta
hors de son lit en réveillant Marcel Lornans par ses
roulades matinales. Quinze jours, il avait quinze jours
devant lui pour transformer en leur père adoptif ce
brave homme doublé d’un bi-millionnaire.
Il était certain, d’ailleurs, que Clovis Dardentor ne
quitterait pas Oran avant que n’eût été célébré le
mariage d’Agathocle Désirandelle et de Louise
Elissane. Ne devait-il pas servir de témoin au fils de ses
vieux amis de Perpignan ? Or, à tout le moins, de quatre
à cinq semaines s’écouleraient jusqu’à
l’accomplissement de cette cérémonie nuptiale... si elle
s’accomplissait... Mais, à vrai dire, s’accomplirait-
elle ?...
Ce « si » et ce « mais » voltigeaient volontiers à
travers le cerveau de Marcel Lornans. Il lui semblait
invraisemblable que ce garçon devînt le mari de cette
adorable jeune fille, car, si peu qu’il l’eût aperçue sur le
pont de l’Argèlès, il trouvait que c’eût été manquer à
ses devoirs que de ne pas l’adorer. Que M. et Mme
Désirandelle vissent dans leur Agathocle un époux
parfaitement convenable pour Louise, cela s’explique.
De tout temps, un père et une mère ont été doués d’un
« coup de rétine » spécial, comme dirait M. Dardentor,
à l’égard de leur progéniture. Mais il était inadmissible
que – tôt plutôt que tard – le Perpignanais ne se rendît
pas compte de la nullité d’Agathocle et ne reconnût que
deux êtres si différents n’étaient point faits l’un pour
l’autre.
À huit heures et demie, M. Dardentor et les
Parisiens se rencontrèrent dans la salle à manger de
l’hôtel, devant la table du premier déjeuner.
Clovis Dardentor se sentait de joyeuse humeur. Il
avait bien dîné la veille, il avait bien dormi la nuit.
Avec un excellent estomac, un excellent sommeil, une
conscience tranquille, si l’on n’est pas sûr du
lendemain, pourra-t-on jamais l’être ?
« Jeunes gens, dit M. Dardentor, en trempant sa
brioche dans une tasse de chocolat meniérien de qualité
extra-supérieure, nous ne nous sommes pas vus depuis
hier au soir, et cette séparation m’a paru longue.
– Vous nous êtes apparu en rêve, monsieur
Dardentor, répliqua Jean Taconnat, la tête entourée
d’un nimbe...
– Un saint, quoi !
– Quelque chose comme le patron des Pyrénées-
Orientales !
– Ah ! ah ! monsieur Jean, vous avez donc repigé
votre gaieté naturelle ?...
– Repigé... comme vous dites, affirma Marcel
Lornans, mais il est exposé à la reperdre.
– Et pourquoi ?...
– Parce qu’il va falloir nous séparer de nouveau,
monsieur Dardentor, aller, vous, d’un côté, nous, d’un
autre...
– Comment... nous séparer ?...
– Sans doute, puisque la famille Désirandelle
réclamera votre personne...
– Eh ! là-bas... pas de ça, Lisette ! En voilà une
pommée !... Je ne permets point que l’on m’accapare de
la sorte ! Que de temps en temps j’accepte de casser
une croûte chez Mme Elissane, soit ! mais que l’on me
tienne en laisse, jamais ! L’avant-midi et l’après-midi,
je me les réserve, et j’espère que nous les emploierons à
courir la ville de conserve... la ville et ses alentours...
– À la bonne heure, monsieur Dardentor ! s’exclama
Jean Taconnat. Je voudrais ne pas vous quitter d’une
semelle...
– Ni d’une semelle ni d’une semaine ! riposta notre
Perpignanais en s’esclaffant. J’aime la jeunesse, moi, et
il me semble que je me suis débarrassé de la moitié de
mon âge, lorsque je suis avec des amis de moitié plus
jeunes que moi ! Et pourtant... tout bien compté, je
serais aisément votre père à tous deux...
– Ah ! monsieur Dardentor ! s’écria Jean Taconnat,
qui ne put retenir ce cri du cœur.
– Restons donc ensemble, jeunes gens ! Ce sera trop
tôt de se séparer les paumes, lorsque je partirai d’Oran
pour aller... ma foi, je ne sais où...
– Après le mariage ?... observa Marcel Lornans.
– Quel mariage ?...
– Celui du fils Désirandelle...
– C’est juste... Je n’y pensais déjà plus... Hein !
quelle belle jeune fille, Mlle Louise Elissane !
– Nous l’avons trouvée telle, dès son arrivée à bord
de l’Argèlès... ajouta Marcel Lornans.
– Et moi aussi, mes amis. Mais, depuis que je l’ai
contemplée chez sa mère, si gracieuse, si attentionnée,
si... enfin si... elle a gagné cent pour cent dans mon
esprit ! En vérité, ce roublard d’Agathocle ne sera point
à plaindre...
– S’il plaît à Mlle Elissane, crut devoir insinuer
Marcel Lornans.
– Sans doute, mais il plaira, ce garçon !... Tous deux
se sont connus dès leur naissance...
– Et même avant ! dit Jean Taconnat.
– Agathocle est une bonne nature, en somme, peut-
être un peu... un peu...
– Un peu... beaucoup... dit Marcel Lornans.
– Et même pas du tout... » dit Jean Taconnat.
Et il murmura à part lui :
« Pas du tout ce qui convient à Mlle Elissane ! »
Toutefois il ne crut pas l’heure venue d’affirmer
cette opinion devant M. Dardentor, qui reprit sa phrase :
« Oui... il est un peu... j’en conviens... Bon ! il se
dégourdira... comme une marmotte après l’hiver...
– Et n’en restera pas moins marmotte ! ne put retenir
Marcel Lornans.
– De l’indulgence, jeunes gens, de l’indulgence !
reprit M. Dardentor. Si Agathocle vivait seulement avec
des Parisiens comme vous, il serait dépantouflé avant
deux mois !... Vous devriez lui donner des leçons...
– Des leçons d’esprit... à cent sols le cachet ! s’écria
Jean Taconnat. Ce serait vouloir lui voler son argent... »
M. Dardentor ne consentait point à se rendre. Que le
fils Désirandelle fût fin comme une lame de plomb, il
s’en doutait, à vrai dire. Mais il ajouta :
« Riez... riez, messieurs ! Vous oubliez que l’amour,
s’il ôte de l’esprit aux plus malins, en donne aux plus
bêtes... et il en comblera le jeune...
– Gagathocle ! » acheva Jean Taconnat.
Ma foi, M. Dardentor ne put s’empêcher d’éclater
de rire à cette calembredaine.
Puis, Marcel Lornans reparla de Mme Elissane. Il
demanda quelques renseignements sur la vie qu’elle
menait à Oran. Comment M. Dardentor avait-il trouvé
sa maison ?...
« Jolie habitation, répondit celui-ci, jolie cage,
animée par la présence d’un charmant oiseau. Vous y
viendrez...
– S’il n’y a pas indiscrétion... observa Marcel
Lornans.
– Présentés par moi, cela ira tout seul. Pas
aujourd’hui, pourtant... Il faut laisser Agathocle prendre
pied... Nous verrons demain... Maintenant ne nous
occupons que de promenades. La ville... son port... ses
monuments...
– Et notre engagement ?... dit Marcel Lornans.
– Ce n’est pas aujourd’hui que vous allez y ficher
votre paraphe, ni demain... ni après-demain !...
Attendez au moins jusqu’après la noce...
– Ce serait peut-être attendre que nous ayons l’âge
d’être mis à la retraite...
– Non... non !... Ça ne traînera pas ! »
Quel déballage d’expressions qui eussent choqué les
délicatesses de Patrice !
« Donc, reprit M. Dardentor, qu’il ne soit plus
question d’engagement...
– Rassurez-vous, dit Jean Taconnat. Nous nous
sommes offert un sursis de quinze jours ! D’ici là, si
notre situation ne s’est pas modifiée... si des intérêts
nouveaux...
– Bien, mes amis... ne discutons point ! s’écria
Clovis Dardentor. Vous vous êtes réservé quinze
jours... je les prends et vous en donne reçu !... Vous
m’appartiendrez pendant cette période... Vrai, je ne me
suis embarqué sur l’Argèlès que parce que je savais
vous y trouver... à bord...
– Et encore avez-vous manqué le départ, monsieur
Dardentor ! » répliqua Jean Taconnat.
Au comble de la bonne humeur, notre Perpignanais
se leva de table et passa dans le hall. Patrice était là.
« Monsieur a-t-il des ordres à me donner ?...
– Des ordres... non, mais je te donne « campo »
toute la journée ! Campe-toi ça dans la cervelle, et ne
rapplique qu’au coup de dix heures ! »
Moue dédaigneuse de Patrice, qui ne sut
aucunement gré à son maître de ce congé accordé en de
pareils termes.
« Ainsi, Monsieur ne désire pas que je
l’accompagne ?...
– Ce que je désire, Patrice, c’est ne point t’avoir sur
mes talons, et je te prie de me tourner les tiens !
– Monsieur me permettra peut-être de lui faire une
recommandation...
– Oui... si tu disparais après l’avoir faite.
– Eh bien ! le conseil dont Monsieur voudra bien
tenir compte, c’est de ne plus monter dans une voiture
avant que le cocher soit sur son siège... Cela pourrait ne
pas finir par une bénédiction, mais par une culbute...
– Retourne au diable ! »
Et Clovis Dardentor descendit le perron de l’hôtel,
entre les deux Parisiens.
« Un bon type de domestique que vous avez là ! dit
Marcel Lornans. Quelle correction... quelle distinction...
– Et quel raseur avec ses manières ! Mais c’est un
garçon honnête, qui se flanquerait dans le feu pour me
sauver...
– Il ne serait pas le seul, monsieur Dardentor »,
s’écria Jean Taconnat, qui, le cas échéant, eût tenté de
souffler à Patrice ce rôle de sauveteur.
Pendant cette matinée, Clovis Dardentor et les deux
cousins déambulèrent le long des quais de la basse ville.
Le port d’Oran a été conquis sur la mer. Une longue
jetée le couvre, et des jetées transversales le divisent en
bassins – le tout sur une superficie de vingt-quatre
hectares.
Si les deux jeunes cousins ne prirent point grand
goût au mouvement commercial, qui donne à Oran le
premier rang entre les villes algériennes, l’ancien
industriel de Perpignan témoigna d’un vif intérêt. Le
chargement des alfas, qui sont l’objet d’une exploitation
considérable, et que fournissent en abondance de vastes
territoires du sud de la province, l’expédition des
bestiaux, des céréales, des sucres bruts,
l’embarquement des minerais tirés de la région
montagneuse, cela était pour plaire à M. Dardentor.
« Pour sûr, disait-il, je passerais des journées au
milieu du brouhaha de ces affaires ! Je me retrouve ici
comme autrefois dans mes magasins encombrés de
futailles ! Il n’est pas possible qu’Oran puisse rien offrir
de plus curieux...
– Si ce n’est ses monuments, sa cathédrale, ses
mosquées, répondit Marcel Lornans.
– Eh ! fit Jean Taconnat, qui voulait flatter les
intérêts de son père en expectative, je ne serais pas
éloigné de penser comme M. Dardentor ! Ce va-et-vient
est des plus intéressants, ces navires qui entrent et
sortent, ces camions chargés de marchandises, ces
légions de portefaix au type arabe... À l’intérieur de la
ville, il y a certainement des édifices à voir et nous les
verrons. Mais ce port, la mer qui remplit ces bassins,
cette eau azurée où se reflètent les mâtures... »
Marcel Lornans lui lança un regard moqueur.
« Bravo ! s’écria M. Dardentor. Voyez-vous ! quand
il n’y a pas d’eau dans un paysage, il me semble qu’il
lui manque je ne sais quoi ! Je possède plusieurs toiles
de maîtres dans ma maison de la place de la Loge, et
toujours de l’eau au premier plan... Sans cela, je
n’achèterais pas...
– Eh ! vous êtes connaisseur, monsieur Dardentor !
répondit Marcel Lornans. Aussi, allons-nous chercher
des endroits où il y ait de l’eau... Tenez-vous à ce
qu’elle soit douce ?...
– Peu m’importe, puisqu’il ne s’agit pas de la boire !
– Et toi, Jean ?...
– Pas davantage... pour ce que je voudrais en faire !
répondit Jean Taconnat en regardant son ami.
– Eh bien ! reprit Marcel Lornans, nous trouverons
de l’eau ailleurs que dans le port, et, d’après le Joanne,
il y a le torrent du Rehhi, qui est en partie recouvert par
le boulevard Oudinot. »
Enfin, quoi qu’en eût Marcel Lornans, cette matinée
fut employée à courir les quais du port. Aussi la visite
avait-elle été complète, lorsque M. Dardentor et les
deux Parisiens revinrent déjeuner à l’hôtel. Après deux
heures consacrées à la sieste et à la lecture des
journaux, Clovis Dardentor se fit ce raisonnement qu’il
communiqua à ses jeunes amis :
« Mieux vaudrait remettre à demain la promenade
dans l’intérieur de la ville.
– Et pourquoi ?... demanda Marcel Lornans.
– Parce que les Désirandelle pourraient la trouver
mauvaise si je les lâchais dans les grands prix ! D’un
cran, passe, mais de deux ! »
Patrice n’étant pas là, M. Dardentor avait beau jeu
pour dire les choses « comme elles lui venaient ».
« Mais, interrogea Jean Taconnat, ne devez-vous pas
dîner chez Mme Elissane ?...
– Oui... aujourd’hui encore. À partir de demain, par
exemple, on se baladera jusqu’au soir... Au revoir
donc. »
Et Clovis Dardentor prit d’un pas relevé la direction
de la rue du Vieux-Château.
« Lorsque je ne suis pas à ses côtés, affirma Jean
Taconnat, je crains toujours qu’il ne lui arrive
malheur...
– Bonne âme ! » répondit Marcel Lornans.
Insister sur ce fait que M. Dardentor fut reçu avec
un vif plaisir dans la maison de Mme Elissane, que
Louise, attirée instinctivement vers cet excellent
homme, lui témoigna grande amitié, ce serait perdre son
temps en phrases inutiles.
Quant au fils Désirandelle, il n’était pas là... il
n’était jamais là. À rester dans la maison, il préférait
muser au dehors, ce garçon. Il ne revenait qu’à l’heure
des repas. Bien qu’il prît place à table, à droite de
Louise Elissane, c’est à peine s’il lui adressait la parole.
À vrai dire, M. Dardentor, assis près d’elle, n’était pas
homme à laisser languir la conversation. Il parla de
tout, de son département, de sa ville natale, de son
voyage à bord de l’Argèlès, de ses aventures à Palma,
de sa galera emballée, de son entrée superbe dans
l’église de Sainte-Eulalie, de ses jeunes compagnons de
traversée, dont il fit le plus grand éloge – de ses jeunes
amis de vingt ans, bien qu’il ne les connût que depuis
trois jours, et cela l’obligeait à dater cette amitié de
l’année qui suivit leur naissance.
Le résultat fut que Louise Elissane éprouvait un
secret désir de voir ces deux Parisiens admis dans la
maison de sa mère, et elle ne put retenir un léger signe
approbateur lorsque M. Dardentor proposa de les y
amener.
« Je vous les présenterai, madame Elissane, dit-il, je
vous les présenterai dès demain... Des jeunes gens très
bien... très bien... et que vous ne regretterez pas d’avoir
reçus ! »
Peut-être Mme Désirandelle trouva-t-elle cette
proposition du Perpignanais au moins inopportune.
Cependant Mme Elissane ne crut pouvoir faire autrement
que d’y acquiescer. Elle n’avait rien à refuser à M.
Dardentor.
« Rien à me refuser ! s’écria celui-ci. Ah ! je vous
prends au mot, chère madame. D’ailleurs, je ne
demande jamais que des choses raisonnables... à moi-
même comme aux autres... et on peut me les accorder
comme je me les accorde... Interrogez là-dessus l’ami
Désirandelle.
– Sans doute... répondit sans trop de conviction le
père d’Agathocle.
– C’est convenu, reprit M. Dardentor, MM. Marcel
Lornans et Jean Taconnat viendront passer la soirée de
demain chez Mme Elissane. À propos, Désirandelle,
êtes-vous des nôtres pour visiter la ville, entre neuf
heures et midi ?...
– Vous m’excuserez, Dardentor... Je désire ne point
quitter ces dames et tenir compagnie à notre chère
Louise...
– À votre aise... à votre aise !... Je comprends
cela !... Ah ! mademoiselle Louise, comme on vous
aime déjà dans cette excellente famille où vous allez
entrer !... Eh bien, Agathocle, tu ne dis rien, mon
garçon ?... Faut-il que je me mette en frais à ta place ?...
Ah çà ! est-ce que tu ne trouves pas Mlle Louise
charmante ?... »
Agathocle crut spirituel de répondre que s’il ne
disait pas tout haut ce qu’il pensait, c’est qu’il pensait
que mieux vaudrait le dire tout bas – enfin une phrase
entortillée, qui ne signifiait rien, et il n’en fût pas sorti
si M. Dardentor ne l’y eût aidé.
Et Louise Elissane, qui ne cherchait guère à cacher
le désenchantement que ce nigaud lui procurait,
regardait M. Dardentor de ses beaux yeux déconcertés,
tandis que Mme Désirandelle disait pour encourager son
fils :
« Est-il gentil ? »
Et M. Désirandelle amplifiant :
« Et comme il l’aime ! »
Évidemment, Clovis Dardentor se défendait de rien
voir. À son avis, le mariage étant décidé, c’était comme
s’il eût été fait, et il ne lui venait pas à l’esprit qu’il pût
ne pas se faire.
Le lendemain, toujours frais, jovial, rayonnant,
dispos, Clovis Dardentor se rencontra devant la tasse de
chocolat avec les deux Parisiens.
Et, tout d’abord, il leur apprit qu’ils devaient passer
la soirée ensemble chez Mme Elissane.
« Une excellente idée que vous avez eue là de nous
présenter, répondit Marcel Lornans. Pendant notre
séjour de garnison, nous aurons au moins une maison
agréable...
– Agréable... très agréable ! répondit Clovis
Dardentor. Il est vrai, après le mariage de Mlle Louise...
– C’est juste, dit Marcel Lornans, il y a le mariage...
– Auquel vous serez invités, mes jeunes amis...
– Monsieur Dardentor, répondit Jean Taconnat, vous
nous comblez... Je ne sais comment nous pourrons
jamais reconnaître... Vous nous traitez...
– Comme mes enfants !... Eh bien ! est-ce que mon
âge ne me permettrait pas d’être votre père ?...
– Ah ! monsieur Dardentor, monsieur Dardentor ! »
s’écria Jean Taconnat d’une voix qui disait tant de
choses.
La journée entière fut employée à parcourir la ville.
Ce trio de touristes arpenta ses principales promenades,
la promenade de Turin, plantée de beaux arbres, le
boulevard Oudinot et sa double rangée de bella-ombra,
la place de la Carrière, celles du Théâtre, d’Orléans, de
Nemours.
On eut l’occasion d’observer les divers types de la
population oranaise, très mélangée de soldats et
d’officiers, dont un certain nombre portaient l’uniforme
du 7e chasseurs d’Afrique.
« Fort élégant, cet uniforme, répétait M. Dardentor.
La veste soutachée vous ira comme un gant, et vous
ferez votre chemin en belle tenue ! Eh ! je vous vois
déjà brillants officiers, destinés à quelque beau
mariage !... C’est décidément un superbe métier, ce
métier de soldat... quand on a le goût, et puisque vous
avez le goût...
– C’est dans le sang ! répliqua Jean Taconnat. Nous
tenons cela de nos aïeux, braves commerçants de la rue
Saint-Denis, dont nous avons hérité les instincts
militaires ! »
Puis, on rencontrait des Juifs, en costume marocain,
des Juives à robes de soie brodées d’or, puis des
Maures, promenant leur insouciante flânerie sur les
trottoirs ensoleillés, enfin des Français et des
Françaises.
Clovis Dardentor, cela va de soi, se proclamait
enchanté de tout ce qu’il voyait. Mais peut-être sentait-
il l’intérêt s’accroître notablement, lorsque les hasards
de l’excursion l’amenaient devant quelque
établissement industriel, tannerie, vermicellerie,
fonderie, fabrique de tabac.
En effet – pourquoi ne point l’avouer – son
admiration se contint dans des limites modérées en
présence des monuments de la ville, la cathédrale qui
fut réédifiée en 1839, ses trois nefs en plein cintre, la
Préfecture, la banque, le théâtre, édifices modernes
d’ailleurs.
Quant aux deux jeunes gens, ils accordèrent une
sérieuse attention à l’église Saint-André, une ancienne
mosquée rectangulaire, dont les voûtes reposent sur les
arcs en fer à cheval de l’architecture mauresque, et que
surmonte un minaret élégant. Cette église leur parut
moins curieuse, toutefois, que la mosquée du pacha,
dont le porche en forme de « koubba » est très admiré
des artistes. Peut-être aussi se fussent-ils attardés devant
la mosquée de Sidi-el-Hâouri et ses trois étages
d’arcatures, si Clovis Dardentor n’eût fait observer que
le temps pressait.
En sortant, Marcel Lornans aperçut au balcon du
minaret un personnage dont la longue-vue parcourait
l’horizon.
« Tiens... M. Oriental ! dit-il.
– Quoi... ce dénicheur d’étoiles... ce recenseur de
planètes ! s’écria notre Perpignanais.
– Lui-même... et il lorgne...
– S’il lorgne, ce n’est pas lui ! affirma Jean
Taconnat. Du moment qu’il ne mange pas, il n’est plus
M. Oriental ! »
C’était bien le président de la Société astronomique
de Montélimar, qui suivait l’astre radieux dans sa
course diurne.
Enfin, MM. Dardentor, Marcel Lornans et Jean
Taconnat avaient grand besoin de repos, lorsqu’ils
rentrèrent à l’hôtel pour l’heure du dîner.
Patrice, profitant, sans en abuser, des loisirs que lui
laissait son maître, s’était déplacé méthodiquement le
long des rues, ne se croyant pas obligé à tout voir en un
seul jour, et enrichissant sa mémoire de précieux
souvenirs.
Aussi se permit-il un blâme à l’égard de M.
Dardentor qui, selon lui, n’apportait pas une suffisante
modération dans ses actes et risquait de se fatiguer
outre mesure. Il obtint pour toute réponse que la fatigue
n’avait pas prise sur un natif des Pyrénées-Orientales,
lequel l’envoya coucher. C’est ce que fit Patrice, vers
huit heures, non point métaphoriquement, mais
matériellement, après avoir charmé les gens de l’office
autant par ses reparties que par ses manières.
À cette heure-là, M. Dardentor et les deux cousins
arrivaient à la maison de la rue du Vieux-Château. Les
familles Elissane et Désirandelle se trouvaient au salon.
Sur la présentation que fit Clovis Dardentor, Marcel
Lornans et Jean Taconnat reçurent un aimable accueil.
La soirée fut ce que sont toutes ces soirées
bourgeoises – une occasion de causer, de prendre une
tasse de thé, de faire un peu de musique. Louise
Elissane jouait du piano avec infiniment de goût, avec
un véritable sens des choses d’art. Or – voyez le
hasard ! – Marcel Lornans « possédait » – pour
employer le verbe en usage – une fort jolie voix. Aussi
le jeune homme et la jeune fille purent-ils exécuter
quelques morceaux d’une partition nouvelle.
Clovis Dardentor adorait la musique et apportait à
l’écouter cette ferveur inconsciente des gens qui n’y
comprennent pas grand-chose. Il suffit que cela leur
entre par une oreille et leur sorte par l’autre, et il n’est
pas démontré que leur cerveau en soit impressionné.
Néanmoins, notre Perpignanais s’en donna de
complimenter, d’applaudir, « de bravissimer » avec sa
fulguration méridionale.
« Deux talents qui se marient joliment ! » conclut-il.
Sourire de la jeune pianiste, léger embarras du jeune
chanteur, froncement de sourcils de M. et Mme
Désirandelle. En vérité, leur ami n’était pas heureux
dans le choix de ses expressions, et sa phrase, si bien
tournée que l’eût pu trouver Patrice, détonnait en cette
circonstance.
En effet, chez Agathocle, il n’y avait rien à marier,
ni talent, ni esprit, ni sa personne – pas même, pensait
Jean Taconnat, pour un simple mariage de convenance.
La conversation porta aussi sur la promenade que
M. Dardentor et les deux Parisiens avaient faite à
travers la ville. Louise Elissane, fort instruite, répondit,
sans pédanterie, à quelques questions qui lui furent
posées : l’occupation des Arabes pendant trois siècles,
la prise de possession d’Oran par la France il y avait
quelque soixante ans, son commerce qui lui assigne le
premier rang parmi les cités algériennes.
« Mais, ajouta la jeune fille, notre ville n’a pas été
toujours heureuse, et son histoire est féconde en
calamités. Après les attaques musulmanes, les sinistres
naturels. Ainsi, le tremblement de terre de 1790 l’a
presque entièrement détruite... »
Jean Taconnat prêta l’oreille :
« Et, continua la jeune fille, à la suite des incendies
que ce sinistre occasionna, elle fut mise à sac par les
Turcs et les Arabes. Sa tranquillité ne date que de la
domination française. »
Et Jean Taconnat de penser :
« Tremblements de terre... incendies... attaques !...
Allons, j’arrive cent ans trop tard ! »
« Est-ce que des secousses se font encore sentir,
mademoiselle ?... demanda-t-il.
– Non, monsieur, répondit Mme Elissane.
– C’est fâcheux...
– Comment... fâcheux ! s’écria M. Désirandelle.
Voilà qu’il vous faut des tremblements de terre,
monsieur... des cataclysmes de ce genre, monsieur...
– Ne parlons plus de cela, déclara sèchement Mme
Désirandelle, car le mal de mer finirait par me
reprendre. Nous sommes en terre ferme, et c’est bien
assez du roulis des bateaux sans que les villes s’en
mêlent ! »
Marcel Lornans ne put s’empêcher de sourire à cette
réflexion de la bonne dame.
« Je regrette d’avoir rappelé ces souvenirs, dit alors
Louise Elissane, puisque Mme Désirandelle est si
impressionnable...
– Oh ! ma chère enfant, répondit M. Désirandelle,
ne vous reprochez pas...
– Et, d’abord, s’écria M. Dardentor, s’il survenait un
tremblement de terre... je saurais bien le mater !... Un
pied ici, un autre là... comme le colosse de Rhodes !...
Rien ne bougerait... »
Le Perpignanais, les jambes écartées, faisait craquer
le parquet sous ses bottes, prêt à lutter contre toute
commotion du sol africain. Et de sa bouche largement
ouverte sortit un rire si sonore, que tout le monde prit
part à son hilarité.
L’heure de se retirer étant venue, on ne se sépara pas
sans avoir donné rendez-vous aux deux familles pour le
lendemain, afin de visiter la kasbah. Et Marcel Lornans,
tout songeur, se répétait en rentrant à l’hôtel qu’un
engagement au 7e chasseurs, ce n’était peut-être pas
l’idéal du bonheur ici-bas...
Le lendemain, dans la matinée, les familles Elissane
et Désirandelle, M. Dardentor et les deux Parisiens
parcouraient les sinuosités de la vieille kasbah oranaise
– maintenant une vulgaire caserne, qui communique par
deux portes avec la ville. Puis, la promenade fut
poussée jusqu’au village nègre des Djalis, considéré à
juste titre comme l’une des curiosités d’Oran. Et,
pendant cette excursion, le hasard – oh ! le hasard
seulement – fit que Louise Elissane s’était volontiers
entretenue avec Marcel Lornans, au vif
me
mécontentement de M Désirandelle.
Le soir, il y eut dîner offert « à toute la
compagnie », par Clovis Dardentor. Un repas
magnifique, dont les divers services furent dirigés par
les soins de Patrice, fort entendu en matière épulatoire.
Mlle Elissane plut particulièrement à ce gentleman de la
livrée, qui reconnut en elle une personne d’une rare
distinction.
Plusieurs jours s’écoulèrent, et, cependant, la
situation respective des hôtes de la maison du Vieux-
Château ne tendait point à se modifier.
Maintes fois Mme Elissane avait pressenti sa fille au
sujet d’Agathocle. En femme positive, elle lui faisait
valoir les avantages présentés par les deux familles.
Louise évitait de répondre aux instances de sa mère,
laquelle, à son tour, ne savait que répondre aux
instances de Mme Désirandelle.
Et ce n’était pas faute que celle-ci s’ingéniât à
éperonner son fils.
« Sois donc plus empressé ! lui répétait-elle dix fois
par jour. On a soin de vous laisser ensemble, Louise et
toi, et je suis sûre que tu restes là, regardant à travers les
vitres au lieu de tourner quelque compliment...
– Si... je tourne...
– Oui... tu tournes et retournes ta langue... et tu ne
prononces pas dix paroles en dix minutes...
– Dix minutes... c’est long !
– Mais songe donc à ton avenir, mon fils ! reprenait
la mère désolée, en lui secouant la manche de son
veston. C’est un mariage qui devrait aller tout seul,
puisque les deux familles sont d’accord, et il n’est pas
même à moitié entamé...
– Si... puisque j’ai donné mon consentement...
répondait naïvement Agathocle.
– Non... puisque Louise n’a pas donné le sien ! »
répliquait Mme Désirandelle.
Et les choses n’avançaient pas, et M. Dardentor,
lorsqu’il s’en mêlait, ne parvenait pas à tirer une
étincelle de ce garçon.
« Un caillou mouillé au lieu d’un silex toujours prêt
à faire feu ! pensait-il. Pourtant, il suffirait d’une
occasion... Il est vrai... dans cette maison si paisible... »
Bref, on piétinait sur place. Or, ce n’est pas en
marquant le pas que l’on monte à l’assaut. En outre, le
stock des distractions quotidiennes commençait à
s’épuiser. La ville avait été visitée jusque dans ses
extrêmes faubourgs. À présent, M. Dardentor en savait
autant que l’érudit président de la Société de géographie
d’Oran, laquelle est la plus importante de la région
algérienne. Et, en même temps que désespéraient les
Désirandelle, désespérait non moins Jean Taconnat, au
milieu de cette cité bien assise, dont le sol inébranlable
lui-même jouissait d’un repos absolu, ne laissait « rien à
faire ».
Par bonheur, Clovis Dardentor eut une idée – une
idée telle qu’on pouvait l’attendre d’un pareil homme.
La Compagnie des chemins de fer algériens venait
d’afficher un voyage circulaire, à prix réduits, dans le
sud de la province oranaise. Il y avait de quoi tenter les
plus casaniers. On partait par une ligne, on reviendrait
par une autre. Entre les deux, cent lieues à traverser en
pays superbe. Ce serait l’affaire d’une quinzaine de
jours curieusement employés.
Sur les affiches multicolores de la Compagnie
s’étalait une carte de la région que traversait une grosse
ligne rouge en zigzag. Par chemin de fer on allait à
Tlélat, à Saint-Denis-du-Sig, à Perregaux, à Mascara, à
Saïda, point terminus. De là, par voitures ou en
caravane, on visitait Daya, Magenta, Sebdou, Tlemcen,
Lamoricière, Sidi-bel-Abbès. Enfin, par chemin de fer,
on revenait de Sidi-bel-Abbès à Oran.
Eh bien ! voilà le voyage auquel s’attacha Clovis
Dardentor avec la passion qui caractérisait les moindres
actes de cet homme extraordinaire. Ce projet, il
n’éprouva aucune difficulté à le faire adopter par les
Désirandelle. Les hasards du cheminement, la vie en
commun, les petits services à rendre, que d’occasions
dont Agathocle saurait profiter pour plaire à cette
charmante Louise !
Peut-être Mme Elissane se fit-elle un peu prier. Ce
déplacement l’effrayait, et puis ceci, et puis cela. Mais
essayez donc de résister à M. Dardentor. L’excellente
dame n’avait-elle pas dit qu’on ne pouvait rien lui
refuser, et il le lui rappela au moment opportun. Enfin
son argumentation fut décisive. Pendant cette
excursion, Agathocle se révélerait sous un nouveau
jour. Mlle Louise l’apprécierait à sa valeur, et le mariage
serait conclu au retour.
« Et, demanda Mme Elissane, est-ce que MM.
Lornans et Taconnat seront du voyage ?...
– Non, par malheur ! répondit M. Dardentor. Dans
quelques jours ils doivent s’engager, et cela les
retarderait trop. »
Mme Elissane parut satisfaite.
Mais, après celui de sa mère, il fallut obtenir le
consentement de la jeune fille.
M. Dardentor eut fort à faire. Elle répugnait
visiblement à ce voyage pendant lequel elle serait en
contact permanent avec la famille Désirandelle. Au
moins, à Oran, les absences d’Agathocle étaient
fréquentes. On ne le voyait guère qu’aux heures des
repas – les seules pendant lesquelles il ouvrît
sérieusement la bouche, et ce n’était pas pour causer.
En wagon, en voiture, en caravane, il serait là, toujours
là... Cette perspective n’était pas de nature à récréer
Louise Elissane. Ce garçon ne pouvait que lui déplaire,
et peut-être elle eût été sage en déclarant à sa mère
qu’elle ne l’épouserait jamais. Mais elle connaissait
cette femme résolue, tenace, peu disposée à abandonner
ses projets. À vrai dire, cela vaudrait mieux si la bonne
dame arrivait à reconnaître elle-même la nullité du
prétendu...
M. Dardentor déploya une éloquence irrésistible. Il
était de bonne foi, d’ailleurs, en s’imaginant que ce
voyage fournirait à l’héritier des Désirandelle quelque
occasion de se produire à son avantage, et il espérait
que le vœu de ses vieux amis finirait par se réaliser. Ce
serait un tel chagrin pour eux s’ils échouaient ! Bien
que cela ne fût pas pour toucher la jeune fille, il obtint
finalement qu’elle s’occuperait des préparatifs de
départ.
« Vous m’en remercierez plus tard, lui répétait-il,
vous m’en remercierez ! »
Patrice, mis au courant, ne cacha point à son maître
que ce voyage n’avait pas son entière approbation. Il
faisait des réserves... Il y aurait sans doute d’autres
touristes... on ne savait qui... et... de vivre en commun...
cette promiscuité...
Son maître lui enjoignit de se tenir prêt à boucler les
valises le soir du 10 mai, dans quarante-huit heures.
Lorsque M. Dardentor fit connaître aux deux jeunes
gens la résolution prise par les familles Elissane et
Désirandelle ainsi que par lui-même, il s’empressa de
leur exprimer tous ses regrets – oh ! très vifs... très
sincères ! – de ce qu’ils ne pussent l’accompagner.
C’eût été complet et charmant de « caravaner »
ensemble – ce fut son mot – pendant quelques semaines
à travers la province oranaise !
Marcel Lornans et Jean Taconnat offrirent leurs
regrets non moins sincères et non moins vifs. Mais,
depuis une dizaine de jours qu’ils étaient arrivés à Oran,
pouvaient-ils tarder davantage à régulariser leur
situation...
Et néanmoins, le lendemain soir, la veille du départ
projeté, après avoir pris congé de M. Dardentor, voici
que les deux cousins échangèrent ces demandes et ces
réponses :
« Dis donc, Jean ?...
– Qu’y a-t-il, Marcel ?...
– Est-ce qu’un retard de deux semaines...
– Durerait plus de quinze jours ?... Non, Marcel, je
ne crois pas du moins... même en Algérie !...
– Si nous partions avec M. Dardentor ?...
– Partir, Marcel ! Et c’est toi qui me fais cette
proposition... toi qui ne m’as donné qu’une quinzaine
pour mes expériences de sauvetage ?...
– Oui... Jean... parce que... ici... à Oran... cette ville
si peu remuante... tu ne pouvais réussir... Tandis que...
ce voyage circulaire... Qui sait ?... des occasions...
– Hé ! hé ! Marcel, cela peut se rencontrer... L’eau...
le feu... le combat surtout... Et c’est bien pour me
procurer ces occasions que tu as cette idée ?...
– Uniquement ! répondit Marcel Lornans.
– Farceur ! » répondit Jean Taconnat.
10
Dans lequel s’offre une première et sérieuse occasion
sur le chemin de fer d’Oran à Saïda
Le voyage organisé par la Compagnie des Chemins
de fer algériens était de nature à plaire aux touristes
oranais. Aussi le public accepta-t-il avec faveur cet
itinéraire de six cent cinquante kilomètres à travers la
province – soit trois cents en wagon, et trois cent
cinquante dans les voitures ou autres modes de
transport entre Saïda, Daya, Sebdou, Tlemcen et Sidi-
bel-Abbès. Une promenade, on le voit, une simple
promenade, que les amateurs pourraient exécuter de
mai à octobre, à leur choix, c’est-à-dire pendant les
mois de l’année que ne compromettent point les grands
troubles atmosphériques.
D’ailleurs – il importe d’y insister – il ne s’agissait
aucunement de ces voyages économiques des Agences
Lubin, Cook ou autres, qui vous astreignent à un
itinéraire impérieux, vous obligent à visiter au même
jour et à la même heure les mêmes villes et les mêmes
monuments, programme qui gêne et géhenne la
clientèle, et dont on ne saurait s’écarter. Non, et Patrice
se trompait à cet égard. Nulle servitude, nulle
promiscuité. Les billets étaient valables pour toute la
belle saison. On partait quand on voulait, et l’on
s’arrêtait à son gré. De cette faculté que chacun avait de
ne se mettre en route qu’à sa convenance, il résulta que
ce premier départ du 10 mai ne réunit qu’une trentaine
d’excursionnistes.
L’itinéraire avait été convenablement choisi. Des
trois sous-préfectures que possède la province d’Oran,
Mostaganem, Tlemcen et Mascara, ledit itinéraire
traversait les deux dernières, et, des subdivisions
militaires – Mostaganem, Saïda, Oran, Mascara,
Tlemcen et Sidi-bel-Abbès – en comprenait trois sur
cinq. Dans ces limites, la province que borne au nord la
Méditerranée, à l’est le département d’Alger, à l’ouest
le Maroc, et le Sahara au sud, présente des aspects
variés, montagnes d’une altitude supérieure à mille
mètres, forêts dont la superficie totale n’est pas
inférieure à quatre cent mille hectares, puis des lacs, des
cours d’eau, la Macta, l’Habra, le Chélif, le Mekena, le
Sig. Si la caravane ne la parcourait pas tout entière, du
moins en visiterait-elle les plus beaux territoires.
Ce jour-là, Clovis Dardentor n’allait point manquer
le train comme il avait manqué le paquebot. Il était en
avance à la gare. Promoteur du voyage, il ne faisait que
son devoir en précédant ses compagnons, lesquels
étaient tous d’accord pour voir en lui le chef de
l’expédition.
Froid et silencieux, Patrice se tenait près de son
maître, attendant les bagages qu’il devait faire
enregistrer – bagages peu encombrants – quelques
valises, quelques sacs, quelques couvertures, rien que le
nécessaire.
Il était déjà huit heures et demie, et le train partait à
neuf heures cinq.
« Eh bien ! s’écria Clovis Dardentor, que font-ils
donc ?... Est-ce qu’elle ne va pas montrer son nez, notre
smala ? »
Patrice voulut bien accepter ce mot indigène,
puisqu’on se trouvait en pays arabe, et il répondit qu’il
apercevait un groupe se dirigeant vers la gare.
C’était la famille Désirandelle, avec Mme et Mlle
Elissane.
M. Dardentor leur fit mille amitiés. Il était si
heureux que ses vieux amis de France et ses nouveaux
amis d’Afrique eussent accepté sa proposition... À
l’entendre, ce voyage leur laisserait d’impérissables
souvenirs... Mme Elissane lui paraissait être en bonne
santé, ce matin... Et Mlle Louise... délicieuse dans son
costume de touriste !... Que personne ne s’inquiétât des
places... cela le regardait... Il prendrait les billets pour
toute la société... La chose se réglerait plus tard... Quant
aux bagages, c’était l’affaire de Patrice... On pouvait
s’en fier au soin minutieux qu’il apportait à ses
moindres actes... En ce qui le concernait, lui, Dardentor,
de tout son être jaillissait comme une gerbe de bonne
humeur.
Les deux familles entrèrent dans la salle d’attente,
abandonnant à Patrice les quelques colis qu’elles ne
désiraient point conserver dans le wagon. Le mieux
même serait de les laisser en consigne pendant les
haltes à Saint-Denis-du-Sig, à Mascara, jusqu’à
l’arrivée en gare de Saïda.
Après avoir prié Mme Désirandelle et Agathocle de
rester avec Mme Elissane et sa fille dans la salle
d’attente, Clovis Dardentor, d’un pied léger – un sylphe
– et M. Désirandelle d’un pas lourd – un pachyderme –
vinrent se poster près du guichet où se délivraient les
billets circulaires. Une vingtaine de voyageurs y
faisaient queue, impatients de défiler à leur tour devant
la buraliste.
Or, parmi eux, que distingua d’abord M.
Désirandelle ?... M. Eustache Oriental en personne, le
président de la Société astronomique de Montélimar,
son inséparable longue-vue en bandoulière. Oui ! cet
original s’était laissé séduire par l’appât d’un voyage de
quinze jours à prix réduits.
« Comment, murmura M. Dardentor, il va en être !...
Eh bien ! nous veillerons à ce qu’il n’ait pas toujours la
meilleure place à la table et les meilleurs morceaux
dans son assiette ! Que diable ! les dames avant tout ! »
Cependant, lorsque M. Oriental et M. Dardentor se
rencontrèrent devant le guichet, ils crurent devoir
échanger une inclinaison de tête. Puis, M. Dardentor
prit six billets de première classe pour la famille
Elissane, la famille Désirandelle et lui, plus un billet de
seconde classe pour Patrice, qui n’eût point accepté de
voyager en troisième.
Presque aussitôt la cloche retentit, les portes de la
salle d’attente furent ouvertes, et les voyageurs
affluèrent sur le quai le long duquel stationnait le train,
sa locomotive ronflant sous ses tôles frémissantes et se
couronnant de vapeurs qui fusaient à travers le joint des
soupapes.
Les partants sont assez nombreux dans ce train
direct d’Oran à Alger, et, comme à l’ordinaire, il ne se
composait que d’une demi-douzaine de voitures. Les
touristes, d’ailleurs, devaient le quitter à Perregaux, afin
de prendre la voix ferrée qui descend vers le sud dans la
direction de Saïda.
Six personnes ne trouvent pas aisément six places
libres à l’intérieur du même compartiment, lorsqu’il y a
une certaine affluence de voyageurs. Heureusement,
Clovis Dardentor, qui avait la pièce de deux francs
facile, parvint, grâce au zèle d’un employé, à se loger
avec son petit monde dans un compartiment dont les
deux autres places furent aussitôt prises. Donc, complet.
Les trois dames disposèrent de la banquette arrière, les
trois hommes de la banquette avant. Il convient de
remarquer que Clovis Dardentor faisait face à Louise
Elissane, et que tous deux occupaient les angles de ce
côté du wagon.
Quant à M. Eustache Oriental, on ne l’avait point
revu et on ne s’en inquiéta pas autrement. Il devait être
monté dans la première voiture, et, très certainement,
on apercevrait son appareil dioptrique passant à travers
la portière.
Au surplus, cette partie du trajet ne comporte qu’une
soixante-dizaine de kilomètres entre Oran et Saint-
Denis-du-Sig, où l’horaire indiquait la première halte.
À neuf heures cinq juste, rossignolade du chef de
gare, claquement des portières que l’on ferme et dont
on rabat le crochet, sifflet strident de la locomotive, et
démarrage bruyant du train qui sursauta au passage des
plaques tournantes.
En sortant de la capitale oranaise, la vue du
voyageur s’arrête d’abord sur un cimetière et sur un
hôpital, à droite de la voie – deux établissements dont
l’un complète évidemment l’autre – dont l’aspect n’a
rien de récréatif. À gauche se succèdent une suite de
chantiers, et, au-delà, apparaît la verdoyante campagne
d’une plus réjouissante apparence.
C’est ce côté qui s’offrit aux regards de M.
Dardentor et de sa gracieuse vis-à-vis. Six kilomètres
en amont, après avoir côtoyé le petit lac Morselli, le
train fit halte à la station de la Sènia. À vrai dire, c’est à
peine si les meilleurs yeux purent distinguer la
bourgade, située à douze cents mètres, au point où se
bifurque la route départementale d’Oran à Mascara.
Cinq kilomètres au-delà, après avoir laissé sur la
droite l’ancienne redoute d’Abd el-Kader, il y eut un
arrêt à la station de Valmy, où le chemin de fer coupe la
route sus-indiquée.
À gauche, se développe un large segment du grand
lac salé de Sebgha, dont l’altitude atteint déjà près de
quatre-vingt-douze mètres au-dessus du niveau
méditerranéen.
Des angles qu’ils occupaient dans leur
compartiment, Clovis Dardentor et Louise Elissane
n’aperçurent ce lac qu’imparfaitement. Dans tous les
cas, si vaste qu’il soit, il n’eût obtenu qu’un regard
dédaigneux de Jean Taconnat, car ses eaux étaient déjà
très basses à cette époque, et il ne tarderait pas à
s’assécher totalement sous les ardeurs de la saison
chaude.
Jusqu’alors, la direction de la ligne avait été sud-
est ; mais elle se releva vers la bourgade du Tlélat, où le
train vint bientôt stationner.
Clovis Dardentor s’était muni d’un plan de poche
sur toile à plis rectangulaires, comprenant l’itinéraire du
voyage. Cela ne saurait étonner de la part d’un homme
si pratique et si précautionné. S’adressant à ses
compagnons :
« C’est ici, dit-il, que s’embranche la ligne de Sidi-
bel-Abbès, qui nous ramènera à Oran au retour de notre
excursion.
– Mais, demanda M. Désirandelle, est-ce que cette
ligne ne se prolonge pas jusqu’à Tlemcen ?...
– Elle doit se prolonger, après s’être bifurquée à
Boukhanéfès, répondit M. Dardentor, et n’est point
encore achevée.
– Peut-être est-ce fâcheux, fit observer Mme
Elissane. Si nous avions pu...
– Bonté divine, ma chère dame, s’écria Clovis
Dardentor, c’eût été supprimer notre cheminement en
caravane ! De l’intérieur d’un wagon on ne voit rien ou
peu de chose, et on y cuit dans son jus ! Aussi me tarde-
t-il d’être arrivé à Saïda !... Est-ce que ce n’est pas votre
avis, mademoiselle Louise ?... »
Comment la jeune fille ne se serait-elle pas rangée à
l’opinion de M. Dardentor ?
À partir du Tlélat, le chemin de fer prit franchement
la direction de l’est, en traversant les petits cours d’eau
sinueux et murmurants des oueds, fidèles tributaires du
Sig. Le train redescendit vers Saint-Denis, après avoir
franchi le fleuve, lequel, sous le nom de Macta, va se
jeter dans une vaste baie entre Arzeu et Mostaganem.
Les voyageurs arrivèrent à Saint-Denis à onze
heures et quelques minutes. En cet endroit descendirent
la plupart de ceux qui faisaient le voyage de touristes.
Du reste, le programme particulier de M. Dardentor
comportait une journée et une nuit passées dans cette
bourgade, d’où l’on repartirait le lendemain vers dix
heures. Comme ses compagnes et ses compagnons s’en
remettaient à lui des détails du voyage, il était décidé à
suivre de point en point sa devise : Transire videndo.
Notre Perpignanais fut le premier à quitter le wagon,
ne doutant pas qu’il serait suivi par Agathocle, lequel
s’empresserait d’offrir la main à Louise Elissane pour
descendre sur le quai. Mais ce déplorable garçon devait
être devancé par la jeune fille, et ce fut avec l’aide de
M. Dardentor qu’elle sauta d’un pied léger.
« Ah ! fit-elle, en laissant échapper un petit cri, au
moment où elle se retournait. Vous vous êtes fait mal,
mademoiselle ?... demanda Clovis Dardentor.
– Non... non... répondit Louise, je vous remercie,
monsieur... mais je croyais... que...
– Vous croyiez ?...
– Je croyais... que messieurs Lornans et Taconnat
n’étaient pas du voyage...
– Eux ? » s’écria Clovis Dardentor d’une voix
éclatante.
Et, faisant une volte, il se trouva en présence de ses
amis, auxquels il ouvrit ses deux bras, tandis que les
jeunes gens saluaient Mme Elissane et sa fille.
« Vous... vous ?... répétait-il.
– Nous-mêmes ! répliqua Jean Taconnat.
– Et l’engagement au 7e chasseurs ?...
– Nous avons pensé qu’il serait tout aussi valable
dans une quinzaine... dit Marcel Lornans, et... dans le
but d’utiliser ce temps...
– Il nous a semblé qu’un voyage circulaire... ajouta
Jean Taconnat.
– Ah ! l’excellente idée, s’écria M. Dardentor, et
quelle joie elle nous cause à tous ! »
À tous ?... peut-être le mot était-il excessif. Pour ne
point parler de Louise, comment Mme Elissane, les
Désirandelle, envisageaient-ils l’incident ?... Avec un
réel déplaisir. Aussi, les saluts rendus aux deux
Parisiens furent-ils secs de la part des femmes, raides de
la part des hommes. Quant à Clovis Dardentor, nul
doute qu’il était de bonne foi, lorsqu’il avait dit à Mme
Elissane que ni Marcel Lornans ni Jean Taconnat ne
devaient l’accompagner. Il n’y avait donc pas lieu de lui
en vouloir. Néanmoins, peut-être se montrait-il trop
satisfait.
« En voilà une veine ! » s’écria-t-il.
– Le train allait partir, lorsque nous sommes arrivés
à la gare, expliqua Jean Taconnat. Ce que j’avais eu de
peine à décider Marcel... à moins que ce ne soit lui qui
ait eu non moins de peine à me décider... Enfin... des
hésitations jusqu’à la dernière limite... »
Bref, Clovis Dardentor et sa smala étaient à Saint-
Denis-du-Sig, la première étape du voyage, et les deux
jeunes gens furent acceptés dans la caravane. À présent,
il fallait s’enquérir d’un hôtel où l’on pourrait déjeuner,
dîner, dormir convenablement. On ne se séparerait
plus... Il n’y aurait pas deux groupes – le groupe
Dardentor, d’une part, et le groupe Lornans-Taconnat
de l’autre. Non ! par exemple ! Cette résolution fit sans
doute des contents et des mécontents, mais personne
n’en laissa rien paraître.
« Décidément, murmura Jean Taconnat, ce Pyrénéen
a pour nous des entrailles de père ! »
Si les touristes fussent débarqués à Saint-Denis-du-
Sig quatre jours plus tôt – le dimanche et non le
mercredi – ils y auraient rencontré quelques milliers
d’Arabes. En effet, c’eût été jour de marché, et la
question de l’hôtel se fût résolue dans des conditions
moins faciles. En effet, d’ordinaire, la population de
cette bourgade se réduit à six mille habitants, dont le
cinquième est d’origine juive, plus quatre mille
étrangers.
L’hôtel trouvé, on y déjeuna gaiement – une gaieté
débordante dont M. Dardentor fit surtout les frais. Dans
la pensée de glisser peu à peu à une franche intimité
avec ces compagnons de voyage auxquels ils s’étaient
imposés en somme, les deux Parisiens affectèrent de se
tenir sur une discrète réserve.
« Voyons, mes jeunes amis, observa même Clovis
Dardentor, je ne vous reconnais pas !... Vos nounous
vous ont changés en route !... Vous... si joyeux...
– Ce n’est plus de notre âge, monsieur Dardentor,
répondit Jean Taconnat. Nous ne sommes pas si jeunes
que vous...
– Ah ! les bons apôtres ! Tiens... je n’ai point aperçu
M. Oriental à la gare...
– Est-ce que ce personnage planétaire était dans le
train ? demanda Marcel Lornans.
– Oui, et, sans doute, il aura continué sur Saïda.
– Diable ! fit Jean Taconnat. Cela vaut une nuée de
sauterelles, un particulier de cette espèce-là, et il va tout
dévorer sur son passage ! »
Le déjeuner fini, puisqu’on ne devait repartir que le
lendemain matin, à neuf heures, il fut convenu que la
journée entière serait employée à visiter Saint-Denis-
du-Sig. Il est vrai, ces bourgades algériennes
ressemblent furieusement à des chefs-lieux de canton
de la mère patrie, et rien n’y manque, commissaire de
police, juge de paix, notaire, receveur des contributions,
conducteur des ponts et chaussées... et gendarmes !
Saint-Denis-du-Sig possède quelques rues assez
belles, des places régulièrement dessinées, des
plantations de vigoureuse venue – en platanes surtout –
une jolie église de ce style gothique du XIIe siècle. En
réalité, ce sont plutôt les alentours de la ville qui
méritent d’attirer les touristes.
On se promena donc aux environs. M. Dardentor fit
admirer à ces dames qui ne s’y intéressaient guère, et
aux deux cousins dont l’esprit était ailleurs – dans le
brouillard de l’avenir probablement – des terres d’une
exceptionnelle fertilité, des vignobles superbes qui
tapissaient le massif isolé auquel s’appuie la bourgade,
sorte de forteresse naturelle facile à défendre. Notre
Perpignanais appartenait à cette catégorie de gens qui
admirent uniquement parce qu’ils ne sont plus chez
eux, et auxquels il ne faudrait pas confier la rédaction
d’un Guide des Voyageurs.
Cette promenade de l’après-midi fut favorisée par
un temps à souhait. On alla, en amont de la ville, par la
rive du Sig, jusqu’à ce barrage, qui oblige les eaux à
refluer sur quatre kilomètres au-dessus, et dont la
contenance est de quatorze millions de mètres cubes,
destinés à l’arrosage des cultures industrielles. Ledit
barrage a bien cédé quelquefois, et il cédera encore,
sans doute. Mais les ingénieurs veillent, et du moment
que veillent les représentants de ce docte corps, il n’y a
rien à craindre... à les en croire.
Après cette excursion prolongée, l’excuse de la
fatigue était très admissible. Aussi, lorsque Clovis
Dardentor parla d’une visite qui exigerait un
cheminement de plusieurs heures, Mme Elissane et Mme
Désirandelle, à laquelle crut devoir se joindre son mari,
demandèrent-elles grâce.
Louise dut les accompagner à l’hôtel, sous la
protection d’Agathocle. Quelle occasion pour ce
prétendu d’offrir son bras à sa prétendue... s’il n’eût été
amputé des deux – au moral s’entend.
Marcel Lornans et Jean Taconnat n’auraient pas
mieux demandé que de rentrer avec ces dames, s’il ne
leur avait fallu se résigner à suivre M. Dardentor.
Celui-ci s’était mis dans la tête d’aller visiter, à huit
kilomètres de là, une ferme de deux mille hectares,
l’Union du Sig, dont l’origine phalanstérienne remonte
à l’année 1844. Par bonheur, le trajet put s’effectuer à
dos de mules, sans trop de retard ni de fatigue. Et, en
traversant cette campagne riche et tranquille, Jean
Taconnat de se dire : « C’est désespérant !... Il y a
quelque soixante-quatre ans, peut-être... alors que l’on
se battait à travers la brousse pour prendre possession
de la province oranaise... peut-être aurais-je pu ?... »
Bref, aucune occasion de sauvetage ne s’était
offerte, lorsque tous les trois revinrent à l’hôtel pour le
dîner. La soirée ne se prolongea pas. Chacun regagna sa
chambre dès neuf heures. Agathocle, qui ne rêvait
jamais, ne rêva pas de Louise, et Louise, dont le
sommeil était toujours embelli d’agréables rêves, ne
rêva pas d’Agathocle...
Le lendemain, à huit heures, Patrice heurta toutes les
portes d’un petit coup discret. On obéit au signal de ce
ponctuel serviteur, on prit un premier déjeuner au café
ou au chocolat, chacun selon son goût, on régla les
dépenses de l’hôtel, et l’on se rendit pédestrement à la
gare.
Cette fois, M. Dardentor et ses compagnons
occupèrent à eux seuls les huit places du compartiment.
Ce ne devait d’ailleurs être que pour un trajet très court,
entre Saint-Denis-du-Sig et la station de Perregaux.
Après un court arrêt à Mocta-Douz, hameau
européen, situé à dix-sept kilomètres de Saint-Denis, le
train stoppa huit kilomètres plus loin.
Perregaux, simple bourgade de trois mille habitants,
dont seize cents indigènes, est arrosée par l’Habra au
centre d’une plaine de trente-six mille hectares, d’une
fécondité merveilleuse. C’est en cet endroit que se
coupent le chemin de fer d’Oran à Alger, et celui
d’Arzeu, port de la côte septentrionale, qui descend
jusqu’à Saïda. Tracé du nord au sud à travers la
province, en desservant les immenses territoires où se
récolte l’alfa, il se prolongera jusqu’à Aïn-Safra,
presque à la frontière marocaine. Les touristes durent
donc changer de train à cette petite station, et, vingt et
un kilomètres plus loin, s’arrêter à la halte de Crève-
Cœur.
En effet, la ligne d’Arzeu à Saïda laisse Mascara sur
la gauche. Or, « brûler », comme on dit, ce chef-lieu
d’arrondissement, peut-être cela eût-il correspondu à
l’état d’âme de Jean Taconnat, en quête d’incendies.
Mais Clovis Dardentor aurait protesté de la belle façon,
car le programme circulaire comprenait Mascara. Aussi,
pour les vingt kilomètres qu’il y avait à franchir, des
véhicules réquisitionnés par la compagnie se tenaient-
ils devant la gare, à la disposition de sa clientèle.
Le même omnibus reçut la société Dardentor, et le
hasard, qui est un malin arrangeur de choses, fit que
Marcel Lornans se trouva placé près de Louise
Elissane. Non ! jamais vingt kilomètres ne lui parurent
si courts ! Et, pourtant, l’omnibus avait marché
lentement, attendu que la route s’élève jusqu’à la cote
de cent trente-cinq mètres au-dessus du niveau de la
mer.
Enfin, court ou non, le dernier kilomètre s’acheva
vers trois heures et demie. Conformément au plan
adopté, on devait passer à Mascara la soirée du 11, puis
la nuit, puis la journée du 12 et partir pour Saïda.
« Pourquoi ne prendrions-nous pas le train dès ce
soir ?... demanda Mme Elissane.
– Oh ! chère excellente dame, répondit M.
Dardentor, vous ne le voudriez pas, et si vous le
vouliez, si j’avais la faiblesse de vous obéir, vous me le
reprocheriez toute ma vie...
– Mère, dit Louise en riant, peux-tu exposer M.
Dardentor à encourir de si longs reproches ?...
– Et si justifiés ? ajouta Marcel Lornans, dont
l’intervention parut plaire à Mlle Elissane.
– Oui... justifiés, reprit M. Dardentor, car Mascara
est une des plus jolies villes de l’Algérie, et le temps
que nous lui consacrerons ne sera pas perdu ! Je veux
que le loup me croque depuis la nuque jusqu’à
l’échine...
– Hum !... fit Patrice.
– Tu es enrhumé ?... dit son maître.
– Non... J’ai simplement voulu chasser à temps le
loup de Monsieur...
– Animal ! »
Bref, la petite troupe se rendit aux désirs de son
chef, qui ressemblaient singulièrement à des ordres.
Mascara est une ville forte. Couchée sur le versant
méridional de la première chaîne de l’Atlas, au pied du
Chareb-er-Rih, elle domine la spacieuse plaine
d’Eghris. Trois cours d’eau y confluent, l’Oued-
Toudman, l’Aïn-Béïda, le Ben-Arrach. Prise en 1835
par le duc d’Orléans et le maréchal Clausel, puis
abandonnée presque aussitôt, elle ne fut reconquise
qu’en 1841 par les généraux Bugeaud et Lamoricière.
Avant dîner, les touristes purent reconnaître que M.
Dardentor n’avait pas exagéré. Mascara est dans une
position délicieuse, étagée sur les deux collines entre
lesquelles coule l’Oued-Toudman. La promenade
s’effectua à travers ses cinq quartiers dont quatre sont
ceints d’un boulevard planté d’arbres – ledit rempart
percé de six portes, défendu par dix tours et huit
bastions. Enfin les promeneurs s’arrêtèrent sur la place
d’armes.
« Quel phénomène !... s’écria M. Dardentor,
lorsqu’il se campa, les jambes écartées, les bras levés
au ciel, devant un arbre énorme, deux ou trois fois
centenaire.
– Une forêt à lui seul ! » répondit Marcel Lornans.
C’était un mûrier, qui mériterait d’avoir sa légende,
et sur lequel plusieurs siècles ont passé sans l’abattre.
Clovis Dardentor voulut en cueillir une feuille :
« Cette première robe à traîne des élégantes du
Paradis terrestre... dit Jean Taconnat.
– Et qui se confectionne sans couturières ! » riposta
M. Dardentor.
Enfin un excellent et copieux dîner rendit leurs
forces aux convives. On n’y épargna guère ce vin de
Mascara, qui occupe un bon coin dans la cave des
gourmets d’outre-mer. Puis, comme la veille, les dames
se retirèrent de bonne humeur. On n’exigerait pas
qu’elles fussent debout dès l’aube. MM. Désirandelle
père et fils pourraient même faire la grasse matinée. On
se reverrait à l’heure du déjeuner. L’après-midi serait
consacrée aux principaux édifices de la ville dans une
visite en commun.
Par suite de cet arrangement, le lendemain, à huit
heures, les trois inséparables furent aperçus dans le
quartier du commerce. Ses vieux instincts de négociant
et d’industriel y avaient attiré l’ancien tonnelier de
Perpignan. Ce vil flatteur de Jean Taconnat les excitait,
au grand ennui de Marcel Lornans que les moulins à
huile et à farine, les fabriques indigènes, n’intéressaient
en aucune façon. Ah ! si Mlle Elissane eût été confiée
aux soins paternels de M. Dardentor !... Mais elle n’y
était pas, et, à cette heure, c’est à peine si ses jolis yeux
ouvraient leurs fines paupières.
Pendant la promenade le long des rues de ce
quartier, quelques acquisitions furent faites par Clovis
Dardentor – entre autres une paire de ces burnous noirs,
connus sous le nom de « zerdanis », dont il comptait se
revêtir à l’occasion, tout comme le font les Arabes de
l’Afrique du Nord.
Vers midi, reconstitution de la troupe visitante au
complet. Elle se rendit aux trois mosquées de la ville –
la première celle d’Aïn-Béïda, qui date de 1761, et dans
laquelle Abd el-Kader prêchait la guerre sainte, la
seconde transformée en église pour la fabrication du
pain de l’âme, la troisième en magasin à blé pour la
fabrication du pain du corps (textuel, d’après Jean
Taconnat). Après la place Gambetta, ornée d’une
élégante fontaine à vasque de marbre blanc, on visita
successivement le beylik, qui est un ancien palais
d’architecture arabe, le bureau arabe, de construction
mauresque, le jardin public, dessiné au fond du ravin de
l’Oued-Toudman, ses riches pépinières, ses plantations
d’oliviers et de figuiers dont les fruits servent à faire
une sorte de pâte comestible. Au dîner, M. Dardentor se
fit servir une grosse miche de cette pâte qu’il déclara
excellente, et que Jean Taconnat crut devoir gratifier de
la même épithète... au superlatif.
Vers huit heures, l’omnibus reprit ses voyageurs de
la veille et quitta Mascara. Cette fois, le véhicule, au
lieu de revenir à Crève-Cœur, remonta vers la station de
Tizi, en traversant la plaine d’Eghris, dont les vignobles
produisent un vin blanc de bonne renommée.
Le train partit à onze heures. Ce soir-là, malgré que
Clovis Dardentor eût semé les pièces de quarante sols
sous les pas des employés, se produisit la dislocation de
son groupe.
En effet, le train, composé de quatre voitures, était
presque bondé. Il s’ensuivit que Mme Désirandelle, Mme
Elissane et sa fille ne purent trouver de place que dans
le compartiment réservé aux dames, et déjà occupé par
deux vieilles personnes de leur sexe. M. Désirandelle,
la bouche en cœur, essaya bien de s’y faire admettre ;
mais, sur la réclamation des deux irréductibles
voyageuses que leur âge rendait féroces, il dut chercher
ailleurs.
Clovis Dardentor le fit monter avec lui dans le
compartiment des fumeurs, tout bougonnant :
« Voilà bien ces compagnies !... En Afrique c’est
aussi stupide qu’en Europe !... Économies de voitures,
sans parler des économies d’employés ! »
Comme ce compartiment renfermait déjà cinq
voyageurs, il restait encore une place, après que MM.
Dardentor et Désirandelle se furent assis en face l’un de
l’autre.
« Ma foi, dit Jean Taconnat à son cousin, je préfère
encore être avec lui... »
Marcel Lornans n’avait pas à demander à qui
s’appliquait ce pronom personnel, et, en riant, il
répondit :
« Tu as raison... Monte à ses côtés... On ne sait
pas... »
Quant à lui, il n’était pas fâché de se caser dans une
voiture moins occupée, où il pourrait rêver à son aise.
La dernière du train contenait trois voyageurs
seulement, et il y prit place.
La nuit était obscure, sans lune, sans étoiles,
l’horizon embrumé. Du reste, le pays n’offrait rien de
curieux sur ce parcours, qui traverse les territoires de
colonisation. Rien que des fermes, des oueds, tout un
réseau liquide.
Marcel Lornans, accoté dans son coin, s’abandonna
à ces rêves que l’on fait sans dormir. Il pensait à Louise
Elissane, au charme de sa conversation, aux grâces de
sa personne... Qu’elle devînt la femme de cet
Agathocle, non ! ce n’était pas possible !... L’univers
entier protesterait... et M. Dardentor lui-même finirait
par se faire le porte-parole de l’univers...
« Froha... Froha !... »
Ce nom, qui semble un cri de corbeau, fut jeté par la
voix stridente du conducteur. Aucun voyageur ne
descendit du compartiment où le jeune homme se
berçait dans ses pensées. Il l’aimait... Oui ! il aimait
cette ravissante jeune fille... Cela datait du jour où il
l’avait vue pour la première fois sur le pont de
l’Argèlès... C’était ce fameux coup de foudre qui frappe
même quand le ciel est sans nuages...
« Thiersville... Thiersville ! » fut-il crié vingt
minutes après.
Le nom de cet homme d’État, donné à cette station
perdue – un hameau de quelques maisons arabes – ne
tira pas Marcel Lornans de sa rêverie, et Louise
Elissane éclipsa totalement l’illustre « Libérateur du
Territoire ».
Le train ne marchait qu’à petite vitesse, en s’élevant
vers la station de Traria, sur l’oued du même nom, et
dont l’altitude est à cent vingt-six mètres.
À cette station descendirent les trois compagnons de
Marcel Lornans, qui demeura seul dans le
compartiment.
De la position verticale, il put donc passer à la
position horizontale, tandis que le train, après la
bourgade de Charrier, longeait la base de montagnes
boisées jusqu’à la crête. Sur ses yeux s’appesantirent
alors ses paupières, bien qu’il essayât de résister aux
exigences d’un sommeil, qui eût peut-être effacé
l’image encadrée dans sa rêverie. Mais il succomba, et
le nom de Franchetti fut le dernier qu’il crut entendre.
Combien de temps dormit-il, et pourquoi, à demi
éveillé, éprouva-t-il un commencement de
suffocation ?... De sa poitrine s’échappaient des
gémissements précipités... Il étouffait... La respiration
lui manquait... Une acre fumée remplissait le
compartiment... Il s’y mêlait des lèchements de
flammes fuligineuses, qui gagnaient en dessous,
activées par la marche du train...
Marcel Lornans voulut se relever, afin de briser une
des vitres... Il retomba, à demi asphyxié...
Et, une heure plus tard, lorsque le jeune Parisien
reprit connaissance en gare de Saïda, grâce aux soins
qui lui furent donnés, quand il rouvrit les yeux, il
aperçut M. Dardentor, Jean Taconnat... et aussi Louise
Elissane...
Le feu avait pris à son wagon, et dès que le train
s’était enfin arrêté au signal du conducteur, Clovis
Dardentor n’avait pas hésité à se jeter au milieu des
flammes, risquant sa vie pour sauver celle de Marcel
Lornans.
« Ah ! monsieur Dardentor ! murmura celui-ci d’une
voix reconnaissante.
– C’est bon... c’est bon !... répondit le Perpignanais.
Croyez-vous donc que j’allais vous laisser rôtir comme
une poularde !... Votre ami Jean ou vous en auriez fait
autant pour moi...
– Certes ! s’écria Jean Taconnat. Mais voilà... cette
fois, c’est vous qui... et ce n’est pas la même chose ! »
Et plus bas, à l’oreille de son cousin :
« Décidément... pas de chance ! »
11
Qui n’est qu’un chapitre
préparatoire au chapitre suivant
L’heure était enfin venue où les divers éléments du
groupe Dardentor allaient se concréter en caravane.
Plus de ligne de chemin de fer à suivre pour aller de
Saïda à Sidi-bel-Abbès, plus de transport en wagons
traînés par la hennissante locomotive. Les routes
carrossables se substitueraient aux lignes railwayennes.
Il y avait trois cent cinquante kilomètres – soit une
centaine de lieues à faire « dans les conditions les plus
agréables », répétait M. Dardentor. On irait à cheval, à
mulet, à chameau, à dromadaire, en voiture, à la surface
de ces territoires exploités par les alfaciers, à travers ces
interminables forêts sud-oranaises, qui sur les cartes
coloriées, apparaissent comme des corbeilles
verdoyantes, baignées par le réseau des oueds de cette
montagneuse région.
Depuis le départ d’Oran, pendant ce parcours de
cent soixante-seize kilomètres, il était visible que
l’héritier des Désirandelle, figé dans sa nullité
indéniable, n’avait point approché le but vers lequel le
poussait sa famille. D’autre part, comment Mme
Elissane ne se serait-elle pas aperçue que Marcel
Lornans recherchait les occasions de rencontrer sa fille,
de faire en un mot tout ce que ne faisait pas, bien qu’il
en eût le droit, cet imbécile d’Agathocle ?... D’ailleurs,
que Louise fût sensible aux attentions du jeune homme,
oui ! peut-être... mais rien de plus, Mme Elissane en
répondait. Et, en fin de compte, elle n’était pas femme à
se déjuger... Jamais Louise, qu’elle sermonnerait au
besoin, n’oserait refuser son consentement au mariage
projeté.
Quant à Jean Taconnat, avait-il lieu d’être
satisfait ?...
« Eh bien !... non ! » s’écria-t-il ce matin-là.
Marcel Lornans était encore dans la chambre de
l’hôtel où il avait été transporté la veille, et même
étendu sur son lit, en pleine possession, il est vrai, de
ses facultés respiratoires.
« Non !... répéta-t-il, et il semble que toutes les
malchances du monde se mettent...
– Pas contre moi, lui fit observer son cousin.
– Contre toi aussi, Marcel !
– Nullement, car je n’ai jamais eu l’intention de
devenir le fils adoptif de M. Dardentor.
– Parbleu, c’est l’amoureux qui parle !
– Comment !... l’amoureux !...
– Sournois !... Il est clair comme le jour que tu
aimes Mlle Louise Elissane...
– Chut... Jean !... On pourrait t’entendre...
– Et quand on m’entendrait, qu’apprendrait-on qui
ne soit su déjà ?... Est-ce que ce n’est pas visible
comme la lune à un mètre ?... Est-ce qu’il faut la lunette
de M. Oriental pour te voir graviter ?... Est-ce que Mme
Elissane ne commence pas à s’en inquiéter ?... Est-ce
que les Désirandelle père, mère et fils ne voudraient pas
que tu fusses aux cinq cents diables ?
– Tu exagères, Jean !...
– Point !... Il n’y a que M. Dardentor à l’ignorer, et
peut-être aussi Mlle Elissane...
– Elle ?... Tu crois ?... demanda vivement Marcel
Lornans.
– Bon... calme-toi, monsieur l’asphyxié d’hier ! Est-
ce qu’une jeune fille peut se tromper à certains petits
battements qui agitent son petit cœur ?...
– Jean !...
– Quant au dédain qu’elle éprouve pour ce chef-
d’œuvre des Désirandelle qui répond au nom
d’Agathocle...
– Sais-tu, mon pauvre ami Jean, que je suis devenu
fou de Mlle Louise...
– Fou, c’est le mot, car où cela te mènera-t-il ?...
Que Mlle Elissane soit ravissante, c’est l’évidence
même, et je l’aurais adorée tout aussi bien que toi !
Mais elle est promise, et, si l’inclination n’est pas dans
ce mariage, les convenances y sont, et aussi les gros
sous, et le désir des parents d’un bord comme de
l’autre ! C’est un édifice dont on a jeté les bases depuis
l’enfance des fiancés, et tu te figures que tu vas le
renverser d’un souffle...
– Je ne me figure rien, et je laisse aller les choses...
– Eh bien !... tu as un tort, Marcel.
– Lequel ?...
– Le tort d’abandonner nos premiers projets.
– J’aime mieux te laisser la place libre, Jean !
– Et, cependant, Marcel, réfléchis donc ! Si tu
arrivais à te faire adopter...
– Moi ?...
– Oui... toi !... Et te vois-tu courtisant Mlle Elissane...
ayant un fort sac à la main au lieu du galon de cavalier
de première classe, écrasant Agathocle de ta supériorité
pécuniaire !... sans parler de l’influence que ton
nouveau père, qui est ensorcelé de Mlle Louise, mettrait
à ta disposition !... Ah ! il n’hésiterait pas, lui, à en faire
sa fille adoptive, si la providence voulait qu’elle le
sauvât d’un combat, des flots ou des flammes !
– Tu déraisonnes !
– Je déraisonne avec tout le sérieux d’une raison
transcendante, et je te donne un bon conseil.
– Voyons, Jean, tu avoueras, du moins, que j’ai bien
mal commencé ! Comment, voilà un incendie qui se
déclare dans le train, et non seulement ce n’est pas moi
qui sauve M. Dardentor, mais c’est M. Dardentor qui
me sauve...
– Eh ! parbleu, Marcel, la déveine... la désobligeante
déveine !... Et, j’y pense, c’est toi qui serais maintenant
dans les conditions voulues pour adopter le
Perpignanais !... Au fait, ça reviendrait au même !...
Adopte-le, et il dotera son père...
– Impossible ! déclara Marcel Lornans en riant.
– Pourquoi ?...
– Parce qu’il faut, dans tous les cas, que l’adoptant
soit plus âgé que l’adopté, ne fût-ce que de quelques
jours.
– Ah ! guigne de guigne, ami Marcel, comme tout
marche à rebours, et qu’il est donc difficile de se
procurer une paternité par des moyens juridiques ! »
En ce moment, une voix sonore retentit dans le
couloir sur lequel s’ouvrait la chambre.
« C’est lui ! » dit Jean Taconnat.
Clovis Dardentor parut, le verbe joyeux, le geste
démonstratif, et ne fit qu’un bond du seuil au lit de
Marcel Lornans.
« Comment, s’écria-t-il, pas encore levé ?... Est-ce
qu’il est malade ?... Est-ce que sa respiration manque
d’ampleur et de régularité ?... Faut-il que je lui insuffle
de l’air dans les poumons ?... Qu’il ne se gêne pas !...
J’ai plein la poitrine d’un oxygène supérieur dont je
possède seul le secret !
– Monsieur Dardentor... mon sauveur !... dit Marcel
Lornans en se redressant.
– Mais non... mais non !...
– Mais si... mais si ! riposta Jean Taconnat. Sans
vous, il était asphyxié !... Sans vous, il était cuit, recuit,
brûlé, incinéré !... Sans vous, il n’en resterait qu’une
poignée de cendres, et je n’aurais plus qu’à le remporter
dans une urne !...
– Pauvre garçon !... Pauvre garçon !... » répéta M.
Dardentor en levant les mains au ciel.
Puis il ajouta :
« C’est pourtant vrai que je l’ai sauvé ! »
Et il le regardait avec de bons yeux troublés, et il
l’embrassa dans un véritable accès de « périchonisme »
aigu, qui passerait peut-être à l’état chronique.
On causa.
Comment le feu avait-il pris au compartiment où
Marcel Lornans dormait d’un si parfait sommeil ?...
Probablement une flammèche envolée de la locomotive,
projetée à travers la vitre abaissée... Alors les coussins
brûlés par la flamme... l’incendie activé grâce à la
vitesse du train...
« Et ces dames ?... demanda Marcel Lornans.
– Elles vont bien et sont remises de leur épouvante,
mon cher Marcel... »
Déjà « mon cher Marcel », sembla dire Jean
Taconnat en hochant la tête.
« Car vous êtes comme mon enfant... désormais !
insista Clovis Dardentor.
– Son enfant ! murmura le cousin.
– Et, continua ce digne homme, si vous aviez vu
lle
M Elissane, lorsque le train s’est enfin arrêté, se
précipiter vers le wagon aux flammes
tourbillonnantes... oui... aussi vite que moi !... Et,
lorsque je vous ai déposé sur la voie, si vous l’aviez vue
prendre son mouchoir, y verser quelques gouttes d’un
flacon de sels, vous imbiber les lèvres !... Ah ! vous lui
avez fait une belle peur, et j’ai cru qu’elle allait perdre
connaissance !... »
Marcel Lornans, plus ému qu’il n’eût voulu le
paraître, saisit les mains de M. Dardentor, et le remercia
de tout ce qu’il avait fait pour lui... de ses soins... du
mouchoir de Mlle Louise ! Bon ! voici notre
Perpignanais qui s’attendrit, ses yeux qui deviennent
humides...
« Une goutte de pluie entre deux rayons de soleil ! »
se dit Jean Taconnat, qui contemplait ce touchant
tableau d’un air légèrement goguenard.
« Enfin, mon cher Marcel, est-ce que vous n’allez
pas démarrer de votre lit ?... demanda M. Dardentor.
– Je me levais, quand vous êtes entré.
– Si je puis vous aider...
– Merci... merci !... Jean est là...
– C’est qu’il ne faut pas m’épargner ! reprit M.
Dardentor. Vous m’appartenez maintenant !... J’ai
fichtre bien le droit de vous entourer de soins...
– Paternels, souffla Jean.
– Paternels... tout ce qu’il y a de plus paternels, et
que la queue du diable me serre la gargamelle !... »
Heureusement Patrice n’était pas là.
« Enfin, mes amis, dépêchons !... Nous vous
attendons tous les deux dans la salle à manger... Une
tasse de café, et nous irons à la gare où je désire voir de
mes yeux si rien ne manque à l’organisation de la
caravane... Puis, nous parcourrons la ville... Oh ! ce sera
vite fait – ensuite, les environs !... Et demain, entre huit
et neuf, en route à la manière arabe !... En route, les
touristes !... En route, les excursionnistes !... Vous
verrez si j’ai l’air bien ficelé, quand je suis drapé de
mon zerbani !... Un cheik... un vrai cheikh de la
Cheikardie ! »
Enfin, après avoir gratifié Marcel Lornans d’une
poignée de main si vigoureuse qu’elle le tira de son lit,
il sortit en chantonnant un refrain des montagnes
pyrénéennes.
Lorsqu’il fut dehors : « Hein ! fit Jean Taconnat, où
trouverait-on son pareil, à lui... et sa pareille, à elle...
l’un avec son zerbani africain... l’autre avec son
mouchoir aux fines senteurs !
– Jean, dit Marcel Lornans, un peu vexé, tu me
parais d’une jovialité excessive !
– C’est toi qui as voulu que je fusse gai... je le
suis ! » répondit Jean Taconnat en faisant une pirouette.
Marcel Lornans commença de s’habiller – encore un
peu pâle, mais cela se remettrait.
« Et, d’ailleurs, affirmait son cousin, est-ce que nous
ne serons pas exposés à bien d’autres aventures, lorsque
nous figurerons au 7e chasseurs... Hein, quelle
perspective ! les chutes de cheval, les coups de pied de
ce noble animal, et, pendant la bataille, une jambe de
moins, un bras disparu, la poitrine trouée, le nez en
moins, la tête emportée, et l’impossibilité où l’on est de
réclamer contre la brutalité des projectiles de douze
centimètres... et même de moins ! »
Marcel Lornans, le voyant en verve, préféra ne point
l’interrompre, et il attendit que le robinet de ses
plaisanteries fût fermé pour lui dire :
« Raille et déraille, ami Jean ! Mais n’oublie pas que
j’ai renoncé à toute tentative pour me faire adopter par
mon sauveur en le sauvant à mon tour ! Manœuvre,
combine, opère à ton aise ! Bon succès je te souhaite !
– Merci, Marcel.
– Il n’y a pas de quoi, Jean... Dardentor ! »
Une demi-heure après, tous deux entraient dans la
salle à manger de l’hôtel – une simple auberge,
proprement tenue et d’apparence engageante. Les
familles Elissane et Désirandelle étaient groupées
devant la fenêtre.
« Le voilà... le voilà ! s’écria Clovis Dardentor. Le
voilà au complet, avec toutes ses facultés respiratoires
et stomacales... fraîchement échappé à la grillade ! »
Patrice détourna légèrement la tête, car ce fâcheux
mot grillade lui semblait de nature à évoquer certaines
comparaisons regrettables.
Mme Elissane accueillit Marcel Lornans par quelques
mots assez aimables, et le félicita d’avoir échappé à cet
effroyable danger...
« Grâce à M. Dardentor, répondit Marcel Lornans.
Sans son dévouement... »
Patrice vit avec satisfaction que son maître se
contenta de serrer la main du jeune homme sans rien
répondre.
En ce qui concerne les Désirandelle, bouche pincée,
physionomie sèche, face rébarbative, à peine
s’inclinèrent-ils à l’entrée des deux Parisiens.
Quant à Louise Elissane, elle ne prononça pas une
parole ; mais son regard croisa le regard de Marcel
Lornans, et peut-être ses yeux en dirent-ils plus que
n’auraient pu dire ses lèvres.
Après le déjeuner, M. Dardentor pria les dames de
se préparer en les attendant. Puis, les deux jeunes gens
et lui, MM. Désirandelle père et fils, se dirigèrent vers
la gare.
Ainsi qu’il a été dit, le chemin de fer d’Arzeu à
Saïda s’arrête à cette dernière ville, qui forme son
terminus. Au-delà, à travers les terrains à alfa de la
Société franco-algérienne, la Compagnie du Sud
oranais a jeté sa ligne par Tafararoua jusqu’à la station
de Kralfalla, d’où partent trois embranchements : l’un,
exploité, descend par le Kreider jusqu’à Méchéria et
Aïn-Sefra ; le deuxième, en construction, desservira la
région de l’est dans la direction de Zraguet ; le
troisième, en projet, doit, par Aïn-Sfissifa, se prolonger
jusqu’à Géryville, dont l’altitude atteint près de
quatorze cents mètres au-dessus du niveau de la mer.
Mais le voyage circulaire ne comprenait pas une
pénétration si profonde vers le sud. C’est de Saïda que
les touristes allaient s’avancer à l’ouest jusqu’à Sebdou,
puis remonter au nord jusqu’à Sidi-bel-Abbès, où ils
reprendraient la ligne d’Oran.
Donc, si Clovis Dardentor se rendit à la gare de
Saïda, ce fut pour examiner les moyens de transport mis
à la disposition des excursionnistes et il eut lieu d’être
satisfait.
Des chars à bancs couverts et attelés de mules, des
chevaux, des ânes, des chameaux, n’attendaient que le
bon plaisir des voyageurs pour se mettre en route. Du
reste, aucun des autres touristes partis d’Oran n’avait
encore quitté Saïda, et il était préférable que le
personnel de la caravane fût plus nombreux pour cette
excursion à travers les territoires du Sud, bien qu’il n’y
eût aucun danger à redouter de la part des tribus
nomades.
Marcel Lornans et Jean Taconnat, parfaits écuyers,
choisirent deux chevaux qui leur parurent bons – de ces
chevaux barbes, ayant du fond, sobres et tenaces, qui
viennent des plateaux du Sud oranais. M. Désirandelle,
toute réflexion faite, se décida pour une place dans l’un
des chars à bancs, en société des trois dames.
Agathocle, peu sûr à l’étrier, trouvant aux chevaux une
allure trop fringante, jeta son dévolu sur un mulet, dont,
pensait-il, il n’aurait qu’à se louer. Quant à Clovis
Dardentor, excellent cavalier, il regarda les chevaux en
connaisseur, hocha la tête, et ne se prononça point.
Il va sans dire que la direction de la caravane était
confiée à un agent de la Compagnie. Cet agent, appelé
Derivas, avait sous ses ordres un guide du nom de
Moktani et plusieurs serviteurs arabes. Un chariot
devait emporter des provisions en quantités suffisantes
– provisions qui pourraient être renouvelées à Daya, à
Sebdou et à Tlemcen. Au surplus, il n’était point
question de camper pendant la nuit. Pour se maintenir
dans les délais prévus, la caravane n’aurait pas à
franchir plus d’une dizaine de lieues par jour, et, le soir
venu, elle s’arrêterait dans les villages ou hameaux
disséminés sur son itinéraire.
« C’est parfait, déclara M. Dardentor, et
l’organisation fait honneur au directeur des Chemins de
fer algériens. Nous n’avons qu’à le féliciter des mesures
prises. Demain à neuf heures, rendez-vous à la gare, et
puisque nous avons une journée à nous déambuler, en
route, mes amis, et visitons Saïda la Belle ! »
Au moment où ils sortaient, M. Dardentor et ses
compagnons aperçurent à cent pas une de leurs
connaissances.
M. Eustache Oriental venait à la gare pour le même
motif qui les y avait conduits.
« Le voici, le voici qui s’amène en personne ! » dit
le Perpignanais d’un ton déclamatoire, sans se douter
qu’il parlait en vers.
Nouveau salut du président de la Société
astronomique de Montélimar, mais aucune parole
d’échangée. M. Eustache Oriental semblait vouloir se
tenir à l’écart, ainsi qu’il l’avait fait à bord de l’Argèlès.
« Ainsi il sera des nôtres ?... observa Marcel
Lornans.
– Oui... et va se faire trimbaler de conserve avec
nous ! repartit M. Dardentor.
– Je pense, ajouta Jean Taconnat, que la compagnie
se sera précautionnée de vivres supplémentaires...
– Blaguez, monsieur Taconnat, blaguez ! répliqua
Clovis Dardentor. Et, pourtant, qui sait si cet astronome
ne nous sera pas utile en voyage ?... Supposez que la
caravane s’égare, est-ce qu’il ne la remettrait pas en bon
chemin... rien qu’à consulter les astres ?... »
Enfin on verrait à profiter de la présence de ce
savant, si les circonstances l’exigeaient.
Comme l’avait proposé M. Dardentor, l’avant-midi
et l’après-midi furent consacrées aux promenades à
l’intérieur et à l’extérieur de la ville.
La population de Saïda se chiffre environ par trois
mille habitants – population mixte, composée d’un
sixième de Français, d’un douzième de Juifs, et, pour le
reste, d’indigènes.
La commune, originaire d’un cercle de la
subdivision militaire de Mascara, fut fondée en 1854.
Mais, dix ans avant, il ne subsistait plus que des ruines
de la vieille ville, prise et détruite par les Français. Ce
quadrilatère, entouré de murs, formait une des places
fortes d’Abd el-Kader. Depuis cette époque, la nouvelle
ville a été reconstruite à deux kilomètres au sud-est,
près du faîte entre le Tell et les hauts plateaux, à la cote
de neuf cents mètres. Elle est arrosée par le Méniarin,
qui sort d’une gorge profonde.
Il faut en convenir, Saïda la Belle n’offrait guère
aux touristes qu’un décalque de Saint-Denis-du-Sig et
de Mascara, avec son organisation moderne mélangée
aux coutumes indigènes. Toujours l’inévitable juge de
paix, le receveur de l’enregistrement, des domaines et
des contributions, le garde des forêts, le traditionnel
bureau arabe.
Et pas un monument, rien d’artistique à signaler,
aucun reste de couleur locale – ce qui ne saurait
étonner, puisqu’il s’agit d’une ville de fondation
relativement récente.
M. Dardentor ne songea point à se plaindre. Sa
curiosité fut satisfaite, ou plutôt ses instincts
d’industriel le ressaisirent devant les moulins et les
scieries, dont le tic-tac aigu et les stridences déchirantes
charmèrent ses oreilles. Tout ce qu’il put regretter, ce
fut de ne point être arrivé à Saïda un mercredi, jour de
grand marché arabe pour les laines. Au surplus, ses
dispositions au tot admirari ne devaient point faiblir
pendant l’excursion, et tel on le voyait au début, tel il se
montrerait au terme du voyage.
Les environs de Saïda, heureusement, offrent de
jolis aspects, des paysages disposés pour
l’enchantement des yeux, des points de vue pittoresques
à tenter la palette d’un peintre. Là, aussi, se développent
d’opulents vignobles, de riches pépinières où
s’épanouissent toutes les variétés de la flore algérienne.
En somme, comme dans les trois provinces de la
colonie française, la campagne saïdienne révélait ses
qualités productrices. On y compte cinq cent mille
hectares consacrés à la culture de l’alfa. Les terres y
sont de premier ordre, et le barrage de l’Oued-Méniarin
leur prodigue l’eau nécessaire. Ainsi sont assurés des
résultats superbes à ce sol que la nature a, d’autre part,
gratifié de riches carrières de marbre à veines jaunâtres.
De là, cette réflexion de M. Dardentor, qui est venue
à tant de bons esprits :
« Comment se fait-il que l’Algérie, avec ses
ressources naturelles, ne puisse se suffire à elle-
même ?...
– Il y pousse trop de fonctionnaires, répondit Jean
Taconnat, et pas assez de colons, qui y seraient étouffés
d’ailleurs. C’est une question d’échardonnage ! »
La promenade fut poursuivie jusqu’à deux
kilomètres au nord-ouest de Saïda. Là, sur un talus, à la
base duquel le Méniarin coule à trois cents pieds de
profondeur, s’élevait l’ancienne ville. Rien que des
ruines de la forteresse du fameux conquérant arabe, qui
eut le sort final de tous les conquérants.
Le groupe Dardentor rentra à l’hôtel pour l’heure du
dîner, et, après le repas, chacun alla dans sa chambre
respective terminer ses préparatifs en vue du départ.
Si Jean Taconnat dut passer encore cette journée par
profits et pertes, Marcel Lornans, lui, put inscrire un
heureux article à son actif. En effet, il avait eu
l’occasion de s’entretenir avec Louise Elissane, de la
remercier de ses soins...
« Ah ! monsieur, avait répondu la jeune fille,
lorsque je vous ai vu inanimé, respirant à peine, j’ai cru
que... Non ! je n’oublierai jamais... »
Il faut l’avouer, ces quelques mots étaient autrement
significatifs que « la belle peur », dont avait parlé M.
Dardentor.
12
Dans lequel la caravane quitte Saïda et arrive à Daya
Le lendemain, une heure avant le départ, le
personnel et le matériel de la caravane attendaient à la
gare l’arrivée des touristes. L’agent Derivas donnait ses
derniers ordres. L’Arabe Moktani finissait de seller son
cheval. Trois chars à bancs et un chariot, rangés au fond
de la cour, les conducteurs sur le siège, étaient prêts à
s’élancer au galop de leurs attelages. Une douzaine de
chevaux et de mulets s’ébrouaient et piaffaient, tandis
que deux paisibles chameaux, richement harnachés,
étaient couchés sur le sol. Cinq indigènes, engagés pour
la durée de l’excursion, accroupis en un coin, les bras
croisés, immobiles sous leurs burnous blancs, guettaient
le signal du chef.
Avec le groupe Dardentor, représenté par neuf
personnes, la caravane devait se composer de seize
excursionnistes. Sept voyageurs, partis d’Oran – M.
Oriental compris – descendus depuis deux jours à
Saïda, allaient accomplir cette tournée circulaire,
organisée dans les meilleures conditions. Aucune
voyageuse ne s’était jointe à eux. Mme et Mlle Elissane,
Mme Désirandelle, seraient seules à représenter le
contingent féminin.
Clovis Dardentor, ses compagnons et ses compagnes
que Patrice avait précédés, arrivèrent les premiers à la
gare. Peu à peu les autres touristes apparurent, la
plupart des Oranais, dont quelques-uns connaissaient
Mme Elissane.
M. Eustache Oriental, sa longue-vue au dos, son sac
à la main, salua les ex-passagers de l’Argèlès, qui lui
rendirent son salut. Cette fois, M. Dardentor alla
franchement à lui, la main ouverte, la bouche souriante.
« Vous en êtes ?... demanda-t-il.
– J’en suis, répondit le président de la Société
astronomique de Montélimar.
– Et je constate que vous n’avez pas oublié votre
lunette d’approche. Tant mieux, car ce serait le cas
d’ouvrir l’œil... et le bon... si nos guides nous fichaient
dans le moutardier ! »
Patrice détourna sa figure sévère, tandis que le
Perpignanais et le Montélimarois se secouaient l’avant-
bras avec vigueur.
Entre-temps, Marcel Lornans débarrassait Mme et
Mlle Elissane des menus objets qu’elles tenaient à la
main, M. Désirandelle veillait à ce que les bagages
fussent soigneusement déposés dans le chariot,
Agathocle faisait de sottes agaceries au mulet de son
choix, dont les longues oreilles se redressaient
frénétiquement, Jean Taconnat, pensif, interrogeait cet
avenir d’une quinzaine de jours, auquel se bornait le
voyage à travers les territoires sud-oranais.
La caravane fut rapidement formée. Le premier char
à bancs, muni de coussins moelleux, abrité sous les
rideaux de sa toiture, reçut Mme Elissane et sa fille, M.
Désirandelle et sa femme. Le second et le troisième
prirent cinq des touristes, qui préféraient la tranquillité
de ce mode de transport à l’agitation des montures.
Les deux Parisiens eurent, d’un bond, enfourché
leurs chevaux en cavaliers pour lesquels l’équitation
n’avait pas de secrets. Quant à Agathocle, il se hissa
très gauchement sur son mulet.
« Tu ferais mieux de monter dans notre char à
bancs, où ton père pourrait te céder sa place... » lui cria
Mme Désirandelle.
Et M. Désirandelle était prêt à favoriser cette
combinaison, qui aurait eu l’avantage de mettre son fils
près de Louise Elissane. Naturellement Agathocle ne
voulut rien entendre et s’obstina à chevaucher sa bête,
laquelle, non moins obstinée, se promettait sans doute
de lui jouer quelque mauvais tour.
L’agent Derivas était déjà en selle sur son cheval, et
deux des touristes sur les leurs, lorsque les regards se
dirigèrent vers Clovis Dardentor.
Ce personnage étonnant, aidé de son domestique,
venait de jeter sur ses épaules le zerbani africain. Il est
vrai, le fez ou le turban manquait à son front couronné
du casque blanc des excursionnistes ; mais ses
housseaux figuraient la botte arabe, et il avait grand air
sous cet accoutrement, approuvé de Patrice, d’ailleurs.
Peut-être le serviteur espérait-il que son maître ne
s’exprimerait plus qu’en termes choisis et avec une
élégance tout orientale.
Alors M. Dardentor alla s’achevaler contre la bosse
de l’un des deux chameaux couchés, tandis que le guide
Moktani se plaçait sur le dos de l’autre. Puis les deux
méharis se relevèrent majestueusement, et le
Perpignanais salua d’un geste gracieux ses compagnons
de voyage.
« Il n’en fait jamais d’autres ! dit Mme Désirandelle.
– Pourvu qu’il ne lui arrive pas quelque accident !
murmura la jeune fille.
– Quel homme, répétait Jean Taconnat à son cousin,
et qui ne serait honoré d’être son fils...
– En même temps que de l’avoir pour père ! »
répliqua Marcel Lornans, dont le magnifique pléonasme
fut accueilli par un éclat de rire de son cousin.
Patrice, très dignement, avait enfourché son mulet,
et l’agent Derivas donna le signal du départ.
La caravane s’était formée dans l’ordre suivant : En
tête, sur son cheval, l’agent Derivas, puis, sur leurs
chameaux, le guide Moktani et M. Dardentor, les deux
jeunes gens et les deux touristes à cheval, Agathocle
mal en équilibre sur sa monture – ensuite les trois chars
à bancs, qui se suivaient et dont l’un véhiculait M.
Eustache Oriental – enfin le chariot qui transportait les
indigènes avec les provisions, les bagages et les armes,
moins deux d’entre eux montés à l’arrière-garde.
Le trajet de Saïda à Daya ne dépassait pas cent
kilomètres. L’itinéraire, soigneusement étudié, indiquait
un hameau à mi-chemin, auquel on devait arriver vers
huit heures du soir, dans lequel on passerait la nuit, et
d’où l’on repartirait le lendemain afin d’atteindre Daya
dans la soirée. Une lieue à l’heure, en moyenne,
permettrait de transformer le voyage en une promenade
à travers ces territoires si variés d’aspect.
En quittant Saïda, la caravane abandonna
immédiatement le terrain de colonisation pour le
territoire de Béni-Méniarin. Une voie de grande
communication, qui se prolonge jusqu’à Daya, s’ouvrait
devant les touristes dans la direction de l’ouest. Il n’y
avait qu’à la suivre.
Le ciel était semé de nuages, que chassait
rapidement une brise de nord-est. La température se
tenait à une moyenne très acceptable, grâce au
rafraîchissement de l’atmosphère. Le soleil n’envoyait
que ce qu’il fallait de rayons pour produire des
oppositions d’ombre et de lumière et mettre les
paysages en valeur. La marche ne se faisait qu’au petit
trot des attelages, car la route monte de la cote neuf
cents à la cote quatorze cents.
À quelques kilomètres, la caravane laissa des ruines
sur la droite et franchit l’extrémité de la forêt de Doui-
Thabet en se dirigeant vers les sources de l’Oued-
Hounet. On côtoya alors la forêt des Djeffra-Chéraga,
dont la superficie n’est pas inférieure à vingt et un mille
hectares.
Au nord se développent de vastes exploitations
d’alfaciers, avec leurs chantiers, leurs ateliers pourvus
de presses hydrauliques pour comprimer la « stipa
tendrissima » – l’alfa, en arabe. Cette graminée, qui
résiste à la sécheresse et à la chaleur, sert à la nourriture
des chevaux et des bestiaux, et ses feuilles rondes sont
employées à la fabrication de la sparterie, des nattes,
des cordes, des tapis, des chaussures, et d’un papier très
solide.
« Au surplus, fit observer l’agent à M. Dardentor,
immenses plaines d’alfa, immenses forêts, montagnes
dont on extrait le minerai de fer, carrières qui
fournissent la pierre et le marbre, se succéderont le long
de notre route.
– Et nous ne songerons pas à nous plaindre...
répondit Clovis Dardentor.
– Surtout si les points de vue sont pittoresques,
ajouta Marcel Lornans, en pensant à tout autre chose.
– Est-ce que les cours d’eau abondent dans cette
partie de la province ?... demanda Jean Taconnat.
– Des oueds, repartit le guide Moktani, il y en a plus
que de veines dans le corps humain !...
– Trop de veines, au pluriel, murmura Jean
Taconnat, et pas assez au singulier ! »
La région que traversait l’itinéraire appartient au
Tell – nom donné à cette bande inclinée vers la
Méditerranée. C’est la plus favorisée de la province
d’Oran, où les chaleurs sont excessives et supérieures à
celles de toute l’ancienne Berbérie. Cependant la
température y est supportable, alors que sur les hauts
plateaux des pâturages et des lacs salés, puis au-delà,
dans le Sahara, où l’air se charge d’une aveuglante
poussière, le règne végétal et le règne animal sont
dévorés par les ardeurs du soleil africain.
Si le climat de la province d’Oran est le plus chaud
de l’Algérie, il en est le plus sain. Cette salubrité tient à
la fréquence des brises du nord-ouest. Peut-être aussi
cette portion du Tell oranais que la caravane allait
parcourir est-elle moins montueuse que le Tell des
provinces d’Alger et de Constantine. Mieux arrosées,
ses plaines sont plus propres à la végétation, leur sol est
de premier choix. Aussi se prêtent-elles à toutes les
cultures, plus particulièrement à celle du coton,
lorsqu’elles sont imprégnées de sel – et il y en a trois
cent mille hectares dans ces conditions.
Du reste, sous le couvert de ces immenses forêts, la
caravane devait voyager sans rien redouter des chaleurs
estivales, déjà accablantes au mois de mai. Et quelle
végétation variée, puissante, luxuriante, s’offrait aux
regards ! Quel bon air on respirait, auquel tant de
plantes odoriférantes mêlaient leurs parfums ! Partout,
en fourrés, des jujubiers, des caroubiers, des arbousiers,
des lentisques, des palmiers nains ; en bouquets, des
thyms, des myrtes, des lavandes ; en massifs, toute la
série des chênes d’une si grande valeur forestière,
chênes-lièges, chênes zéens, chênes à glands doux,
chênes verts, puis des thuyas, des cèdres, des ormes,
des frênes, des oliviers sauvages, des pistachiers, des
genévriers, des citronniers, des eucalyptus, si prospères
en Algérie, des milliers de ces pins d’Alep, sans parler
de tant d’autres essences résineuses !
Très charmés, très gais, en cet état d’âme particulier
au début de tout voyage, les excursionnistes firent avec
entrain la première étape de leur itinéraire. Les oiseaux
chantaient sur leur passage, et M. Dardentor prétendait
que c’était l’aimable Compagnie des chemins de fer
algériens qui avait organisé ce concert. Son méhari le
portait avec les ménagements dus à un si haut
personnage, et, bien que parfois un trot plus rapide le
heurtât contre les deux bosses du ruminant, il affirmait
n’avoir jamais trouvé monture plus douce et plus
régulière.
« C’est très supérieur au canasson ! » affirma-t-il.
« Cheval... pas canasson ! » aurait dit Patrice, s’il
eût été près de son maître.
« Vraiment, monsieur Dardentor, lui demanda
Louise Elissane, cet animal ne vous paraît pas trop
dur ?...
– Non, ma chère demoiselle... et c’est plutôt moi
qu’il doit trouver d’une dureté... un marbre des
Pyrénées, quoi ! »
À ce moment, les cavaliers s’étaient rapprochés des
chars à bancs et ils échangèrent divers propos. Marcel
Lornans et Jean Taconnat purent causer avec Mme
Elissane et sa fille, au grand ennui des Désirandelle qui
ne cessaient de surveiller Agathocle, en discussion
parfois avec son mulet.
« Prends garde de tomber ! lui recommandait sa
mère, lorsque ledit mulet se jetait de côté par un écart
brusque.
– S’il tombe, il se ramassera ! répondait M.
Dardentor. Allons, Agathocle, tâche de ne pas te faire
décrocher...
– J’aurais préféré le voir prendre place dans la
voiture, répétait M. Désirandelle.
– Eh bien !... où va-t-il donc ? s’écria soudain notre
Perpignanais. Est-ce qu’il retourne à Saïda ?... Hé !...
Agathocle... tu fais fausse route, mon garçon ! »
En effet, malgré les efforts de son cavalier, le mulet,
détalant d’un pas sautillant et rébarbatif, rebroussait
chemin, sans vouloir rien entendre.
Il fallut s’arrêter quelques minutes, et Patrice fut
dépêché par son maître avec ordre de ramener la bête.
« À qui s’applique cette qualification ?... demanda
Jean Taconnat à mi-voix, au cavalier ou à sa
monture ?...
– À tous les deux, murmura Marcel Lornans.
– Messieurs... messieurs... un peu d’indulgence ! »
répondit M. Dardentor, qui réprimait difficilement son
envie de rire.
Mais, très certainement, Louise entendit le propos,
et il n’est pas impossible qu’un léger sourire se soit
dessiné sur ses lèvres.
Enfin, les inquiétudes de Mme Désirandelle se
calmèrent. Patrice avait promptement rejoint Agathocle
et ramené le récalcitrant animal.
« Ce n’est pas ma faute, dit le nigaud, j’avais beau
tirer...
– Tu ne t’en tirais pas ! » riposta M. Dardentor, dont
les retentissants éclats de voix éparpillèrent les hôtes
ailés d’un épais buisson de lentisques.
Vers dix heures et demie, la caravane avait franchi
la limite qui sépare le Béni-Méniarin du Djafra-ben-
Djafour. Le passage à gué d’un petit rio tributaire de ce
Hounet, qui alimente les oueds de la région
septentrionale, s’opéra sans difficulté. Il en fut de
même, quelques kilomètres au-delà, du Fénouan, dont
les premières eaux sourdent au plus épais de la forêt de
Chéraga. Les attelages en eurent à peine jusqu’au
pâturon.
Il s’en fallait de vingt minutes que le soleil eût
atteint sa culmination méridienne, lorsque le signal
d’arrêt fut donné par Moktani. L’agréable endroit pour
une halte de déjeuner, sur la lisière des arbres, sous
l’ombrage de ces chênes verts que les plus ardents
rayons ne sauraient percer, au bord de cet Oued-
Fénouan, d’un cours si frais et si limpide !
Les cavaliers descendirent de cheval et de mulet,
puisque ces animaux n’ont pas l’habitude de s’étendre
sur le sol. Les deux méharis, pliant les genoux,
allongèrent leurs longues têtes sur l’herbe qui tapissait
la route. Clovis Dardentor et le guide prirent terre –
expression assez juste, puisque le chameau, au dire des
Arabes, est le « vaisseau du désert ».
Ces diverses bêtes allèrent paître quelques pas plus
loin, sous la surveillance des indigènes. Leur repas était
largement servi, alfa, diss, chiehh, à proximité d’un
massif de térébinthes, magnifiques échantillons des
essences forestières du Tell.
Le chariot fut déchargé des provisions emportées de
Saïda, conserves variées, viandes froides, pain frais,
fruits appétissants dans leurs paniers de verdure,
bananes, goyaves, figues, nèfles du Japon, poires,
chermolias, dattes. Et quel appétit en général, si
vivement aiguisé par le grand air !
« Cette fois, observa Jean Taconnat, il n’y aura pas
un capitaine Bugarach pour mettre son bateau dans le
creux des lames à l’heure du déjeuner !
– Comment, le capitaine de l’Argèlès aurait osé ?...
demanda M. Désirandelle.
– Eh oui ! mon excellent bon, il a osé, M.
Dardentor... et dans l’intérêt des actionnaires de la
Compagnie ! Les dividendes avant tout, n’est-ce pas, et
ce sont les passagers qui écopent !... Tant mieux pour
ceux dont le cœur est solide au poste, et qui se fichent
de l’escarpolette marine, comme un marsouin d’un
coup de mer ! »
Le nez de Patrice s’était redressé trois fois.
« Mais ici, continua M. Dardentor, le plancher ne
remue pas, et nous n’avons pas besoin d’une table de
roulis ! »
L’oreille de Patrice se rabaissa.
Le couvert avait été mis sur l’herbe. Rien ne
manquait, plats, assiettes, verres, fourchettes, cuillers,
couteaux, le tout d’une propreté réjouissante.
Il va de soi que les touristes prirent ce repas en
commun, ce qui leur permit de faire plus amplement
connaissance. Chacun s’assit à sa guise, Marcel
Lornans pas trop près de Mlle Elissane, par discrétion,
pas trop loin cependant, à côté de son sauveur, qui
l’adorait depuis qu’il l’avait arraché « aux flammes
tourbillonnantes d’un wagon en feu ! » phrase superbe,
que répétait volontiers M. Dardentor, et que saluait
Patrice au passage.
Cette fois, la table champêtre n’offrait ni bon ni
mauvais bout. Les plats n’arrivaient pas par ici pour
s’en aller par là. M. Eustache Oriental n’eut donc pas
lieu de choisir une place plutôt qu’une autre, avec ce
sans-gêne dont il avait donné tant de preuves à bord du
paquebot. Toutefois, il se tint un peu à l’écart, et, grâce
à la finesse d’œil dont il était doué, les bons morceaux
ne lui échappèrent point. Il est vrai, Jean Taconnat
parvint à lui en « chiper » quelques-uns avec l’adresse
d’un prestidigitateur. De là, une moue d’homme vexé
que ne dissimula point M. Oriental.
Ce premier repas en plein air fut très joyeux.
N’étaient-ils pas toujours d’une gaieté contagieuse ceux
que présidait notre Perpignanais, débordant comme un
gave de ses montagnes. La conversation ne tarda pas à
s’étendre. On parla du voyage, des inattendus qu’il
réservait sans doute, des hasards d’un itinéraire en cette
contrée intéressante.
À ce propos, pourtant, Mme Elissane demanda s’il
n’y avait rien à craindre des fauves de la région ?
« Des fauves ? répondit Clovis Dardentor. Peuh !
Est-ce que nous ne sommes pas en nombre ?... Est-ce
que le chariot aux bagages ne porte pas carabines,
revolvers et des munitions suffisantes ?... Est-ce que
mes jeunes amis Jean Taconnat et Marcel Lornans n’ont
pas l’habitude des armes à feu, puisqu’ils ont servi ?...
Et, parmi nos compagnons, n’en est-il pas qui aient déjà
remporté des prix de tir ?... Quant à moi, sans me
vanter, je ne serais pas gêné d’envoyer à quatre cents
mètres une balle, conique ou non, dans le fin fond de
mon claque-oreilles !...
– Hum ! fit Patrice, à qui ne plaisait guère cette
façon de désigner un chapeau.
– Mesdames, dit alors l’agent Derivas, vous pouvez
être rassurées au sujet des fauves. Il n’y a point
d’attaque à redouter, puisque nous ne voyageons que le
jour. C’est la nuit, seulement, que les lions, les
panthères, les guépards, les hyènes quittent leurs
tanières. Or, le soir venu, notre caravane sera toujours à
l’abri dans quelque village européen ou arabe.
– Bast ! reprit Clovis Dardentor, je me moque de
vos panthères comme d’un matou crevé, et, quant à vos
lions, ajouta-t-il, en visant une bête imaginaire de son
bras tendu en guise de carabine, pan !... pan !... dans la
boîte aux cervelas ! »
Patrice s’empressa d’aller quérir une assiette que
personne ne lui avait demandée.
Du reste, l’agent disait vrai : l’agression de bêtes
féroces était peu à redouter pendant le jour. Quant aux
autres habitants de ces forêts, chacals, singes avec ou
sans queue, renards, mouflons, gazelles, autruches,
inutile de s’en préoccuper, ni même des scorpions et
vipères cérastes, rares dans le Tell.
Il serait superflu de mentionner que ce repas fut
arrosé des bons vins d’Algérie, principalement le blanc
de Mascara, sans parler du café et des liqueurs au
dessert.
À une heure et demie, la marche recommença dans
le même ordre. La route pénétrait alors plus
profondément à travers la forêt de Tendfeld, et l’on
perdit de vue les larges exploitations des alfaciers. Sur
la droite se dessinaient ces hauteurs connues sous le
nom de Montagnes-de-Fer, d’où l’on tire un excellent
minerai. Non loin, d’ailleurs, existent des puits
d’origine romaine, qui servaient à son extraction.
Ces sentiers, qui coupent la zone forestière de la
province, étaient fréquentés par les ouvriers employés
aux mines ou dans les chantiers d’alfa. La plupart
présentaient ce type maure, où se mélange le sang des
antiques Lybiens, Berbères, Arabes, Turcs, Orientaux,
aussi bien ceux qui habitent les basses plaines que ceux
qui vivent au milieu des montagnes, sur les hauts
plateaux, à la limite du désert. Ils passaient en troupes,
et, de leur part, il n’y avait pas lieu de craindre les
attaques rêvées par Jean Taconnat.
Le soir, vers sept heures, les touristes atteignirent le
croisement de la grande route avec le chemin
carrossable des alfaciers, lequel se détache de la route
de Sidi-bel-Abbès à Daya, et se prolonge au sud
jusqu’aux territoires de la Compagnie franco-
algérienne.
Là apparut un hameau, où, conformément à son
itinéraire, la caravane devait passer la nuit. Trois
maisons, assez proprement tenues, avaient été préparées
pour la recevoir. Après le dîner, les lits furent partagés à
la convenance de chacun, et cette première étape d’une
douzaine de lieues procura aux voyageurs dix heures
d’un bon sommeil.
Le lendemain matin, la caravane se remit en marche
et chemina de manière à enlever dans la journée cette
seconde étape qui s’arrêterait à Daya.
Mais, avant de partir, M. Dardentor, prenant à
l’écart M. et Mme Désirandelle, avait eu la conversation
suivante :
« Ah çà ! mes bons amis, et votre fils... et Mlle
Louise ?... Il me semble que ça ne va guère !... Que
diable ! il faut qu’il pousse sa pointe !
– Que voulez-vous, Dardentor, répondit M.
Désirandelle, c’est un garçon si discret... dans la réserve
de qui...
– Dans la réserve ! s’écria le Perpignanais qui sauta
sur le mot. Allons donc ! il n’est pas même dans la
territoriale ! Voyons, est-ce qu’il ne devrait pas toujours
être à côté de votre voiture, le flemmard, et, pendant les
haltes, s’occuper de sa fiancée, lui parler gentiment, lui
faire compliment sur sa bonne humeur et sa bonne
mine... enfin tout le chapelet des riens qu’on dévide aux
jeunes filles ?... Il n’ouvre pas le bec, ce satané
Agathocle !...
– Monsieur Dardentor, répliqua Mme Désirandelle,
voulez-vous que je vous dise quelque chose, moi... tout
ce que j’ai sur le cœur ?...
– Allez-y, chère dame !...
– Eh bien ! vous avez eu tort d’amener avec vous
ces deux Parisiens !...
– Jean et Marcel ?... répondit le Perpignanais.
D’abord, je ne les ai point amenés, et ils se sont amenés
tout seuls !... Personne ne pouvait les empêcher...
– Tant pis, car c’est très fâcheux !
– Et pourquoi ?...
– Parce que l’un d’eux fait plus attention qu’il ne
convient à Louise... et Mme Elissane n’est pas sans avoir
remarqué cette attitude !...
– Et lequel ?...
– Ce monsieur Lornans... ce fat... que je ne puis
souffrir !
– Ni moi ! ajouta M. Désirandelle.
– Quoi ! s’écria Dardentor, mon ami Marcel... celui
que j’ai arraché aux flammes tourbillonnantes... »
Mais il conserva la fin de la phrase in petto.
« Voyons, mes amis, reprit-il, cela ne tient pas
debout !... Marcel Lornans ne s’occupe pas plus de
notre chère Louise qu’un hippopotame d’un bouquet de
violettes !... L’excursion terminée, Jean Taconnat et lui
reviendront à Oran, où ils doivent s’engager au
7e chasseurs !... Vous avez rêvé tout cela !... Et puis, si
Marcel n’était pas venu, je n’aurais pas eu l’occasion
de... »
Et sa phrase finit par ces trois mots : « wagon en
feu ! »
En vérité, il était de bonne foi, ce digne homme, et
cependant, si « ça n’allait pas avec Agathocle »,
impossible de nier que « ça allait avec Marcel ».
Vers neuf heures, la caravane entra dans la plus
vaste forêt de la région, la forêt de Zègla, que la grande
route traverse diagonalement, en s’abaissant vers Daya.
Elle ne compte pas moins de soixante-huit mille
hectares.
À midi, la deuxième étape fut achevée, et, ainsi
qu’on l’avait fait la veille, on déjeuna à l’ombre fraîche
des arbres, sur les bords de l’Oued-Sefioum.
Et telle était la disposition d’esprit de M. Dardentor,
qu’il ne songea même pas à observer si Marcel Lornans
se montrait ou non attentionné près de Mlle Elissane.
Pendant ce déjeuner, Jean Taconnat remarqua que M.
Eustache Oriental tirait de son sac diverses confiseries
dont il n’offrit rien à personne, et qu’il sembla déguster
avec la sensualité d’un fin gourmet. Comme toujours, il
avait visé les meilleurs morceaux pendant le repas.
« Et il n’a pas besoin de sa longue-vue pour les
découvrir », dit Jean Taconnat à M. Dardentor.
Dans l’après-midi, vers trois heures, voitures,
chevaux, chameaux et mulets firent halte devant les
ruines berbères de Taourira, qui intéressèrent deux des
touristes, plus archéologues que les autres.
En poursuivant sa route au sud-ouest, la caravane
pénétra sur le territoire de Djafra-Thouama et
Mehamid, arrosé par l’Oued-Taoulila. Il ne fut pas
même nécessaire de dételer les voitures pour le franchir
en un passage guéable.
Le guide, d’ailleurs, se montrait fort intelligent – de
cette intelligence qui prévoit les bons pourboires,
lorsque le voyage s’est accompli à la satisfaction
générale.
Enfin la bourgade de Daya, à l’extrémité de la petite
forêt de ce nom, apparut dans la pénombre du
crépuscule, vers huit heures du soir.
Une assez bonne auberge donna l’hospitalité à tout
ce monde un peu fatigué.
Avant de se mettre au lit, l’un des Parisiens dit à
l’autre :
« Enfin, Marcel, si nous étions attaqués par des
fauves, et si nous avions le bonheur de sauver M.
Dardentor des griffes d’un lion ou d’une panthère, est-
ce que ça ne compterait pas ?...
– Si, répond Marcel Lornans, qui s’endormait déjà.
Je te préviens pourtant que, dans une attaque de ce
genre, ce n’est pas lui que je songerais à sauver...
– Parbleu ! » fit Jean Taconnat.
Et quand il fut couché, lorsqu’il entendit certains
rugissements retentir autour de la bourgade :
« Taisez-vous, sottes bêtes, qui passez le jour à
dormir ! s’écria-t-il.
Puis, avant de fermer les yeux :
« Allons, il est écrit que je ne parviendrai pas à
devenir le fils de cet excellent homme... ni même son
petit-fils ! »
13
Dans lequel la reconnaissance et le désappointement de
Jean Taconnat se mélangent à dose égale
Daya, l’ancienne Sidi-bel-Khéradji des Arabes –
maintenant une ville entourée d’un mur crénelé,
défendue par quatre bastions – commande cette entrée
des hauts plateaux oranais.
Afin de reposer les touristes des fatigues de ces deux
premiers jours, le programme avait prévu vingt-quatre
heures de halte dans ce chef-lieu d’annexe. La caravane
ne devait donc en repartir que le lendemain.
Du reste, il n’y aurait eu aucun inconvénient à y
prolonger le séjour, car le climat de cette bourgade, à
près de quatorze cents mètres d’altitude, au flanc de
montagnes boisées, au milieu d’une forêt de pins et de
chênes de quatorze mille hectares, jouit d’une salubrité
exceptionnelle, qui est à juste titre très recherchée des
Européens.
Dans cette ville de seize à dix-sept cents habitants,
indigènes en presque totalité, les Français s’y réduisent
aux officiers et soldats de ce poste militaire.
Il n’y a pas lieu de s’étendre sur cette halte que les
excursionnistes firent à Daya. Les dames ne se
promenèrent pas en dehors de la ville. Les hommes
s’aventurèrent un peu plus loin, sur la pente des
montagnes, à l’intérieur de belles forêts. Quelques-uns
descendirent même vers la plaine, jusqu’à ces bois
marécageux qui portent le même nom que la bourgade,
et dans lesquels poussent les bétoums, les pistachiers,
les jujubiers sauvages.
Toujours attirant, toujours admirant, ce fut M.
Dardentor qui entraîna ses compagnons pendant toute
cette journée. Peut-être Marcel Lornans eût-il préféré
rester avec Mme et Mlle Elissane, dût-il subir
l’insupportable présence des Désirandelle. Mais le
sauveur ne pouvait se séparer du sauvé. Quant à Jean
Taconnat, sa place n’était-elle pas tout indiquée près du
Perpignanais, dont il ne s’écarta pas d’une semelle.
Un seul ne prit point part à cette excursion, ce fut
précisément Agathocle, grâce à l’intervention de Clovis
Dardentor qui sermonna M. et Mme Désirandelle. Il
fallait que leur fils demeurât près de Louise Elissane,
puisque ces dames ne les accompagnaient pas... Une
explication franche éclaircirait la situation des deux
fiancés... Le moment était venu de provoquer cette
explication... etc. Et, par ordre, Agathocle était resté.
Eut-elle lieu cette explication ?... on ne sait.
Néanmoins, le soir même, M. Dardentor, prenant
Louise à part, lui demanda si elle était bien reposée, de
manière à repartir le lendemain...
« Dès la première heure, monsieur Dardentor,
répondit la jeune fille, dont le visage reflétait encore un
indéfinissable ennui.
– Agathocle vous a tenu compagnie toute la journée,
ma chère demoiselle !... Vous aurez pu causer plus à
l’aise... C’est à moi que vous devez...
– Ah ! c’est à vous, monsieur Dardentor...
– Oui... j’ai eu cette excellente idée, et je ne doute
pas que vous ne soyez satisfaite...
– Oh ! monsieur Dardentor ! »
Ce ah ! et ce oh ! en disaient long – si long même
qu’une conversation de deux heures n’en eût pas dit
davantage. Cependant notre Perpignanais ne s’en tint
pas là, il pressa Louise, et en tira l’aveu qu’elle ne
pouvait souffrir Agathocle.
« Diable ! murmura-t-il en s’en allant, cela ne va pas
tout seul ! Bah ! le dernier mot n’est pas prononcé !...
Insondable, le cœur des jeunes filles, et comme j’ai eu
raison de ne pas piquer une tête dans un de ces puits-
là ! »
Ainsi raisonna Clovis Dardentor, mais il ne lui vint
point à l’esprit que Marcel Lornans eût pu faire du tort
au fils Désirandelle. À son avis, la nullité flagrante,
l’inconsciente sottise de son prétendu, suffisaient à
expliquer le dédain de Louise Elissane.
Le lendemain, la bourgade de Daya fut laissée en
arrière dès sept heures. Bêtes et gens, tous étaient frais
et dispos. Temps des plus favorables, ciel embrumé au
lever de l’aube, et qui ne tarderait pas à se dégager. Au
surplus, pas de pluie en perspective. Les nuages se
condensent si rarement à la surface de la province
oranaise qu’en vingt ans la moyenne de la hauteur des
pluies n’a pas donné un mètre – moitié de ce qui est
tombé dans les autres provinces de l’Algérie.
Heureusement, si l’eau ne vient pas du ciel, elle vient
du sol, grâce aux multiples ramifications des oueds.
La distance entre Daya et Sebdou est d’environ
soixante-quatorze kilomètres, en suivant la route
carrossable qui conduit de Ras-el-Ma à Sebdou par El-
Gor. Cette distance est allongée de cinq lieues de Daya
à Ras-el-Ma. Toutefois le mieux est encore d’accepter
cet allongement plutôt que de s’aventurer en ligne
droite à travers les plantations d’alfa de l’Ouest et les
cultures indigènes. Ce pays accidenté n’offre plus aux
voyageurs le salutaire ombrage des forêts limitrophes
du Sud.
Depuis Daya, la route descend vers Sebdou. En
partant de bon matin, avec une plus rapide allure des
attelages, la caravane comptait atteindre El-Gor dans la
soirée. Forte étape, sans doute, uniquement coupée par
le déjeuner de midi, et dont méharis, chevaux et mulets
auraient pu seuls se plaindre, mais ils ne se plaindraient
pas.
Donc, l’ordre habituel fut maintenu au milieu d’une
contrée où abondent les sources, Aïn-Sba, Aïn-Bahiri,
Aïn-Sissa, affluents de l’Oued-Messoulen, et aussi les
ruines berbères, romaines, marabouts arabes. Les
touristes, dans les deux premières heures, enlevèrent les
vingt kilomètres jusqu’à Ras-el-Ma, une station de
chemin de fer en construction que Sidi-bel-Abbès
détache vers la région des hauts plateaux. C’était le
point le plus au sud qu’ils dussent atteindre pendant ce
voyage circulaire.
Il n’y avait plus qu’à suivre la longue courbe qui
relie Ras-el-Ma à El-Gor, qu’il ne faut pas confondre
avec une station dudit chemin de fer.
Courte halte en cet endroit, où travaillaient alors les
ouvriers de la voie ferrée – laquelle, depuis la station de
Magenta, longe la rive gauche de l’Oued-Hacaïba, en
remontant de la cote neuf cent cinquante-cinq à la cote
onze cent quatorze.
On pénétra d’abord dans une petite forêt de quatre
mille hectares, la forêt de Hacaïba, que cet oued sépare
du bois de Daya, et dont les eaux sont retenues par un
barrage en amont de Magenta.
À onze heures et demie, il y eut arrêt sur la lisière
opposée de la forêt.
« Messieurs, dit l’agent Derivas, après avoir conféré
avec le guide Moktani, je vous propose de déjeuner en
ce lieu.
– Une proposition qui est toujours bien accueillie,
lorsque l’on meurt de faim ! répondit Jean Taconnat.
– Et nous en mourons ! ajouta M. Dardentor. J’ai le
coffre d’un vide !...
– Voici précisément un rio qui nous fournira une eau
claire et fraîche, observa Marcel Lornans, et pour peu
que l’endroit convienne à ces dames...
– La proposition de Moktani, reprit M. Derivas, doit
d’autant plus être acceptée que, jusqu’à la forêt
d’Ourgla, c’est-à-dire pendant douze à quinze
kilomètres à travers les plantations d’alfa, l’ombrage
nous fera défaut...
– Nous acceptons, répliqua M. Dardentor, approuvé
par ses compagnons. Mais que ces dames ne s’effraient
pas d’un bout de cheminement en plein soleil. Elles
seront abritées dans leurs chars à bancs... Quant à nous,
il suffira que nous regardions en face l’astre du jour
pour lui faire baisser les yeux...
– Plus forts que des aigles ! » ajouta Jean Taconnat.
On déjeuna, comme la veille, avec les provisions du
chariot dont une partie avait été renouvelée à Daya, et
qui assuraient le voyage jusqu’à Sebdou.
Une plus grande intimité existait déjà entre les
divers membres de la caravane, à l’exception de M.
Eustache Oriental, lequel se tenait toujours à part. Il n’y
avait qu’à se réjouir, d’ailleurs, de la façon dont
s’accomplissait cette excursion, et à féliciter la
compagnie qui avait tout prévu, à la complète
satisfaction de sa clientèle.
Marcel Lornans se distingua par ses prévenances.
Instinctivement, M. Dardentor se sentait fier de lui,
comme un père l’eût été de son fils. Il cherchait même à
le faire valoir, et ce cri du cœur lui échappa :
« Hein ! mesdames, ai-je été bien avisé de sauver ce
cher Marcel, de l’arracher...
– Aux flammes tourbillonnantes d’un wagon en
feu ! ne put s’empêcher de répondre Jean Taconnat.
– Parfait !... parfait ! s’écria M. Dardentor. Elle est
de moi cette phrase, qui se déroule en mots ronflants et
superbes ! Est-elle à ton gré, Patrice ? »
Patrice répondit avec un sourire :
« Elle a vraiment une belle allure, et lorsque
monsieur s’exprime de cette façon académique...
– Allons, messieurs, dit le Perpignanais en levant
son verre, à la santé de ces dames... et à la nôtre aussi !
N’oublions pas que nous sommes dans le pays des
Béni-Pompe-Toujours !
– Ça ne pouvait pas durer ! » murmura Patrice en
baissant la tête.
Inutile de mentionner que M. et Mme Désirandelle
trouvaient Marcel Lornans de plus en plus
insupportable, un bellâtre, un faiseur de grâces, un
poseur, un infatué, et ils se promettaient bien de
désabuser M. Dardentor sur son compte – chose
difficile, sans doute, au point où en était cet homme
expansif.
À midi et demi, les paniers, les bouteilles, la
vaisselle furent replacés dans le chariot, et l’on se
disposa à partir.
Mais, à ce moment, fut remarquée l’absence de M.
Eustache Oriental.
« Je ne vois plus M. Oriental... » dit l’agent Derivas.
Personne n’apercevait ce personnage, bien qu’il eût
pris part au repas avec son exactitude et son appétit
ordinaires.
Qu’était-il devenu ?...
« Monsieur Oriental ?... cria Clovis Dardentor de sa
voix puissante. Où donc est-il passé, ce coco-là avec
son télescope de poche ?... Hé ! monsieur Oriental... »
Nulle réponse.
« Ce monsieur, dit Mme Elissane, nous ne pouvons
cependant pas l’abandonner... »
Évidemment, cela ne se pouvait pas. On se mit donc
à sa recherche, et bientôt, à l’angle de la forêt,
l’astronome se montra, sa longue-vue braquée vers le
nord-ouest.
« Ne le troublons pas, conseilla M. Dardentor,
puisqu’il est en train d’interroger l’horizon ?... Savez-
vous que ce particulier-là est capable de nous rendre de
grands services !... Rien qu’en prenant la hauteur du
soleil, si notre guide venait à s’égarer, il nous remettrait
en direction...
– Du garde-manger... acheva Jean Taconnat.
– Parfaitement ! »
Une vaste exploitation d’alfa occupe cette partie du
territoire d’Ouled-Balagh que les excursionnistes
traversaient en remontant vers El-Gor. À peine si le
chemin, bordé de graminées innombrables, se
développant à perte de vue, offrait passage aux voitures.
On ne put s’avancer qu’en file indienne.
Une chaleur tremblotante pesait sur ces larges
espaces. Il fallut clore les chars à bancs. Si jamais
Marcel Lornans maudit l’astre radieux, ce fut bien ce
jour-là, puisque la jolie figure de Louise Elissane
disparut derrière les rideaux. Quant à Clovis Dardentor,
au grand dommage de ses glandes sudoripares, achevalé
entre les deux bosses de son méhari, « bédouinant
comme un vrai fils de Mahomet », il n’avait pu faire
baisser les yeux du soleil, paraît-il, et, s’épongeant le
crâne, peut-être regrettait-il le tabourka arabe qui l’eût
protégé contre ses rayons incendiaires.
« Tudieu ! s’écria-t-il, il est chauffé à blanc ce poêle
mobile qui se trimbale d’un bout de l’horizon à l’autre !
Aussi, comme il vous tape sur la coloquinte !
– La tête... s’il plaît à Monsieur ! » fit observer
Patrice.
Vers le nord-ouest s’arrondissaient les hauteurs
boisées de la forêt d’Ourgla, tandis qu’au sud
apparaissait l’énorme massif des hauts plateaux.
À trois heures, on atteignit la forêt dans laquelle la
caravane allait retrouver, sous l’impénétrable plafond
des chênes verts, un air saturé de senteurs fraîches et
vivifiantes.
Cette forêt d’Ourgla est l’une des plus spacieuses de
la région, puisqu’elle ne mesure pas moins de soixante-
quinze mille hectares. La route la traverse sur une
longueur de onze à douze kilomètres. Largement percée
pour les charrois que le gouvernement effectue à
l’époque des coupes, elle permit aux touristes de se
réunir à leur convenance. Les rideaux des voitures
furent relevés, les cavaliers se rapprochèrent. De joyeux
propos s’échangèrent d’un groupe à l’autre. Et M.
Dardentor de répéter, en quêtant des félicitations que
personne ne lui refusa – sauf les Désirandelle, plus
maussades que jamais :
« Hein ! mes amis, quel est le brave homme qui
vous a conseillé ce délicieux voyage ?... Êtes-vous
contente, madame Elissane, et vous, ma chère
demoiselle Louise ?... Hésitiez-vous assez, cependant, à
quitter votre habitation de la rue du Vieux-Château !...
Voyons !... Est-ce que cette magnifique forêt ne dégote
pas les rues d’Oran ?... Est-ce le boulevard Oudinot ou
la promenade de Létang qui pourraient piger avec
elle ?...
Non ! ils n’auraient pas pu « piger », ô Patrice !
d’autant que, en ce moment, une troupe de petits singes
faisait escorte, gambadant entre les arbres, sautant de
branche en branche, criant et grimaçant à qui mieux
mieux. Or, voici que M. Dardentor, désireux de montrer
son adresse – et il était fort adroit, vantardise à part –
émit l’idée d’abattre un de ces gracieux animaux d’un
coup de carabine. Or, comme d’autres auraient voulu
l’imiter, sans doute, c’eût été le massacre de toute la
bande simienne. Mais les dames intercédèrent, et le
moyen de résister à Mlle Louise Elissane, demandant
grâce pour ces jolis échantillons de la faune algérienne !
« Et puis, murmura Jean Taconnat, qui se haussa sur
ses étriers jusqu’à l’oreille de M. Dardentor, à viser un
singe, vous risqueriez d’attraper Agathocle !...
– Oh ! monsieur Jean, répondit le Perpignanais...
Vraiment, vous l’accablez, ce garçon !... Ce n’est pas
généreux ! »
Et, comme il regardait le fils Désirandelle que son
mulet, par un écart brusque, venait d’envoyer à quatre
pas en arrière, sans grand mal, il ajouta :
« D’ailleurs, un singe ne serait pas tombé...
– C’est juste, répliqua Jean, et je demande pardon
aux quadrumanes de ma comparaison ! »
Il importait, si l’on voulait atteindre El-Gor avant la
nuit, de donner un fort coup de collier pendant les
dernières heures de cette après-midi.
Les attelages furent donc mis au trot – allure qui
provoqua de nombreuses secousses.
Si la route était carrossable pour des charrois
d’alfaciers ou de bûcherons, elle laissait à désirer pour
une caravane de touristes. Cependant, malgré les cahots
des voitures et les faux pas des montures sur un sol
coupé d’ornières ou bossue de racines, on n’entendit
aucune plainte.
Les dames, principalement, avaient hâte d’être
arrivées à El-Gor, c’est-à-dire en un lieu où elles
seraient en sûreté. La pensée de cheminer à travers la
forêt après le coucher du soleil ne leur souriait guère.
D’avoir rencontré des bandes de singes, des troupes
d’antilopes ou de gazelles, c’était charmant. Mais,
parfois, retentirent des hurlements lointains, et lorsque
les tanières ont lâché leurs fauves au milieu des
ténèbres...
« Mesdames, dit Clovis Dardentor dans l’intention
de les rassurer, ne vous effrayez pas de ce qui n’a rien
d’effrayant ! Si nous étions surpris par l’obscurité en
pleins bois, le beau malheur, en vérité !... Je vous
organiserais un campement à l’abri des voitures, et l’on
coucherait à la belle étoile !... Je suis sûr que vous
n’auriez pas peur, mademoiselle Louise ?...
– Avec vous... non, monsieur Dardentor.
– Voyez-vous cela... avec M. Dardentor ! Hein !
mesdames !... Cette chère enfant a confiance en moi...
et elle a raison.
– Quelque confiance qu’on puisse avoir en votre
valeur, répondit Mme Désirandelle, nous préférons ne
point être forcés de la mettre à l’épreuve ! »
Et la mère d’Agathocle prononça ces mots d’un ton
sec, qui eut l’approbation tacite de son mari.
« N’ayez aucune crainte, mesdames, dit Marcel
Lornans. Le cas échéant, M. Dardentor pourrait
compter sur nous tous, et nous sacrifierions notre vie
avant...
– Belle avance, riposta M. Désirandelle, si nous
perdions la nôtre après !
– Trop de logique, mon vieil ami ! s’écria Clovis
Dardentor. En somme, je n’imagine pas quel danger...
– Le danger d’être attaqués par une bande de
malfaiteurs ?... répondit Mme Désirandelle.
– Je crois qu’il n’y a rien à redouter de ce chef,
affirma l’agent Derivas.
– Qu’en savez-vous ? reprit la dame, qui ne voulait
pas se rendre. D’ailleurs, ces fauves qui courent la
nuit...
– Rien à craindre non plus ! s’écria M. Dardentor.
On se garderait avec des sentinelles postées aux angles
du campement, des feux entretenus jusqu’au lever du
jour... On donnerait la carabine de Gastibelza à
Agathocle, et on le placerait...
– Je vous prie de laisser Agathocle où il est ! riposta
aigrement Mme Désirandelle.
– Soit, qu’il y reste ! Mais M. Marcel et M. Jean
feraient bonne faction...
– Quoique nous n’en doutions pas, conclut Mme
Elissane, le mieux est d’atteindre El-Gor.
– Alors, en avant, chevaux, mulets et méharis !
clama Clovis Dardentor. Qu’ils ouvrent le compas et
tricotent des guibolles ! »
« Jamais cet homme-là ne peut finir d’une façon
convenable ! » pensa Patrice.
Et il cingla son mulet d’un coup de houssine, dont il
n’eût pas été fâché de gratifier son maître.
Enfin, la caravane marcha d’un si bon trot que, vers
six heures et demie, elle s’arrêtait sur la lisière opposée
de la forêt d’Ourgla. Cinq à six kilomètres seulement la
séparaient d’El-Gor, où elle arriverait avant la nuit.
En cet endroit se présenta un passage de rivière, un
peu moins facile que les précédents.
Un oued assez large coupait la route. Le Sâr,
tributaire de l’Oued-Slissen, avait subi une crue, due
sans doute à l’épanchement du trop-plein d’un barrage
établi quelques kilomètres au-dessus. Les gués que la
caravane avait déjà franchis entre Saïda et Daya
mouillaient à peine les jambes des attelages, et autant
dire qu’ils étaient à sec. Cette fois, il y avait de quatre-
vingts à quatre-vingt-dix centimètres d’eau, mais ce
n’était pas pour embarrasser le guide, qui connaissait ce
gué.
Moktani choisit donc une place où la déclivité de la
grève permettait aux chars à bancs et au chariot de
s’engager à travers le lit de l’oued. Comme l’eau ne
devait guère dépasser le moyeu des roues, les caisses ne
seraient pas atteintes, et les voyageurs étaient assurés
d’être transportés sans dommage sur la rive gauche,
distante de cent mètres environ.
Le guide prit la tête, suivi de l’agent Derivas et de
Clovis Dardentor. Du haut de sa gigantesque monture,
celui-ci dominait la surface de la rivière, semblable à un
monstre aquatique de l’époque antédiluvienne.
Des deux côtés du char à bancs, dans lequel les
dames étaient assises, chevauchaient Marcel Lornans à
gauche, Jean Taconnat à droite. Suivaient les deux
autres voitures que les touristes n’avaient pas quittées.
Les indigènes, montés dans le chariot, formaient
l’arrière de la caravane.
Il faut dire que, sur la volonté de sa mère
expressément formulée, Agathocle avait dû abandonner
son mulet et se hisser dans le chariot. Mme Désirandelle
ne voulait pas que son fils fût exposé au désagrément
d’un bain forcé dans le Sâr, au cas que le récalcitrant
animal se fût livré à quelque fantaisie cabriolante dont
son cavalier eût été victime assurément.
Les choses allèrent sans encombre dans la direction
que tenait Moktani. Comme le lit s’approfondissait
graduellement, les attelages s’enfonçaient au fur et à
mesure. Toutefois l’eau ne leur monta pas jusqu’au
ventre, même lorsqu’ils eurent atteint le milieu de
l’oued. Si les cavaliers relevaient leurs jambes, M.
Dardentor et le guide, perchés sur les méharis, n’avaient
point à prendre cette précaution.
La moitié de la distance avait donc été franchie,
lorsqu’un cri se fit entendre.
Ce cri, c’était Louise Elissane qui l’avait jeté en
voyant disparaître Jean Taconnat, dont le cheval venait
de manquer des quatre pieds à la fois.
En effet, sur la droite du gué se creusait une
dépression, profonde de cinq à six mètres, que le guide
eût dû éviter en se tenant plus en amont.
Au cri de Mlle Elissane, la caravane s’arrêta.
Jean Taconnat, bon nageur, n’aurait couru aucun
danger, s’il se fût dégagé des étriers. Mais, surpris par
la chute, il n’en eut pas le temps, et fut renversé contre
le flanc de son cheval, qui se débattait avec violence.
Marcel Lornans poussa vivement sa monture vers la
droite, au moment où son cousin disparaissait.
« Jean... cria-t-il, Jean ?... »
Et, bien qu’il ne sût pas nager, il allait essayer de lui
porter secours, au risque de se noyer lui-même, quand il
vit qu’un autre l’avait précédé. Cet autre, c’était Clovis
Dardentor.
Du dos de son méhari, après s’être débarrassé du
zerbani qui l’enveloppait, le Perpignanais venait de se
jeter dans le Sâr, et nageait vers l’endroit où l’eau
bouillonnait encore.
Immobiles, haletants, épouvantés, tous regardaient
le courageux sauveteur... N’avait-il pas trop présumé de
ses forces ?... N’aurait-on pas à compter deux victimes
au lieu d’une ?...
Au bout de quelques secondes, Clovis Dardentor
reparut, traînant Jean Taconnat, à demi suffoqué, et
qu’il était parvenu à dégager de ses étriers. Il le tenait
par le collet, il lui relevait la tête au-dessus de l’eau,
tandis que, de sa main restée libre, il le ramenait vers le
gué.
Quelques instants plus tard, la caravane gravissait la
berge opposée. On descendait des voitures et des
chevaux, on s’empressait autour du jeune homme, qui
ne tarda pas à reprendre connaissance, alors que Clovis
Dardentor se secouait comme un terre-neuve tout
mouillé d’un sauvetage.
Jean Taconnat comprit alors ce qui s’était passé, à
qui il devait la vie, et, tendant la main à son sauveteur,
au lieu du remerciement tout indiqué :
« Pas de chance ! » dit-il.
Cette réponse ne fut comprise que de l’ami Marcel.
Puis, derrière un massif d’arbres, à quelques pas de
la rive, Clovis Dardentor et Jean Taconnat, auxquels
Patrice apporta quelques vêtements tirés de leurs
valises, se changèrent de la tête aux pieds.
La caravane se remit en route après une courte halte,
et, à huit heures et demie du soir, elle terminait sa
longue étape au hameau d’El-Gor.
14
Dans lequel Tlemcen n’est pas visitée avec
le soin que mérite cette charmante ville
Sebdou, un chef-lieu de cercle, une commune mixte
de seize cents habitants – à peine quelques douzaines de
Français – est située au milieu d’un pays dont les sites
sont de toute beauté, le climat d’une salubrité
exceptionnelle, la campagne d’une fertilité
incomparable. On dit même qu’elle fut la Tafraoua des
indigènes !... Et, pourtant, Jean Taconnat s’en « fichait
comme un esturgeon d’un cure-dents », ainsi que
l’aurait pu dire Clovis Dardentor, au risque de froisser
les délicatesses de son fidèle serviteur.
En effet, ce pauvre Jean n’avait décoléré ni depuis
l’arrivée à El-Gor, ni depuis l’arrivée à Sebdou ?
Pendant le restant de la journée que la caravane passa
dans cette petite bourgade, il ne fut pas possible de le
tirer de sa chambre. Marcel Lornans dut l’abandonner à
lui-même. Il ne voulait voir ni recevoir personne. Cette
reconnaissance qu’il devait, en somme, au courageux
Perpignanais, il s’estimait incapable de la ressentir,
encore moins de l’exprimer. S’il eût sauté au cou de son
sauveur, quelle envie féroce il aurait eue de l’étrangler.
Il résulte de ceci que seuls M. Dardentor et Marcel
Lornans, sans parler de quelques autres touristes,
fidèles au programme du voyage, visitèrent
consciencieusement Sebdou. Les dames, mal remises
encore de leur émotion et de leurs fatigues, avaient pris
la résolution de consacrer cette journée au repos –
résolution dont fut fort marri Marcel Lornans, car il ne
rencontra Louise Elissane qu’au déjeuner et au dîner.
Au surplus, Sebdou n’offrait rien de très curieux, et
une heure eût suffi à parcourir cette bourgade.
Cependant Clovis Dardentor y trouva ce contingent
habituel de fours à chaux, de tuileries, de moulins, qui
fonctionnent dans presque toutes les villes de la
province oranaise. Ses compagnons et lui firent le tour
de la muraille bastionnée qui ceint la bourgade, laquelle
fut pendant quelques années un poste avancé de la
colonie française. Mais, comme ce jour-là, jeudi, il y
avait grand marché arabe, notre Perpignanais prit un vif
intérêt à ce mouvement commercial.
Bref, la caravane partit le lendemain 19 mai, et de
bonne heure, afin d’enlever les quarante kilomètres qui
séparent Sebdou de Tlemcen. En sortant, au-delà de
l’Oued-Merdja, un affluent de la Tafna, elle longea une
large exploitation d’alfaciers, elle traversa des aïns aux
eaux limpides, elle franchit de moyennes forêts, elle fit
halte pour le déjeuner dans un caravansérail situé à
quinze cents mètres d’altitude, puis, par le village de
Terni et les Montagnes-Noires, au-delà de l’Oued-
Sakaf, elle atteignit Tlemcen.
Après cette rude étape, un bon hôtel reçut tout ce
monde, qui devait y séjourner trente-six heures.
Durant la route, Jean Taconnat s’était tenu à l’écart,
répondant à peine aux démonstrations quasi paternelles
de M. Dardentor. À son désappointement se mêlait une
certaine dose de honte. Lui, l’obligé de celui dont il
voulait faire le sien ! Aussi, ce matin-là, après avoir
boudé depuis la veille, sauta-t-il hors de son lit, et
réveilla-t-il Marcel Lornans en l’apostrophant de la
sorte :
« Eh bien !... qu’en dis-tu ? »
Le dormeur n’en pouvait rien dire par la raison que
sa bouche n’était pas plus ouverte que ses yeux.
Et son cousin allait, venait, gesticulait, croisait les
bras, se dépensait en récriminations bruyantes. Non ! il
ne prendrait plus les choses gaiement, comme il l’avait
promis ! Il était décidé à les prendre au tragique.
Enfin, sur la question qui lui fut de nouveau posée,
le Parisien, se redressant, ne trouva que ceci à
répondre :
« Ce que je dis, Jean, c’est que tu te calmes !
Lorsque la malchance se prononce si catégoriquement,
le mieux est de se soumettre...
– Ou de se démettre ! riposta Jean Taconnat. Je la
connais, celle-là, et je n’en ferai pas ma devise ! Non,
en vérité, c’est trop fort ! Quand je songe que sur trois
des conditions imposées par le Code, il s’en est présenté
deux, les flots et les flammes ! Et cet inqualifiable
Dardentor qui aurait pu être enveloppé par les flammes
du train, qui aurait pu disparaître sous les flots du Sâr,
et que peut-être toi ou moi nous eussions sauvé... c’est
lui qui a joué ce rôle de sauveteur !... Et c’est toi,
Marcel, que l’incendie, et moi, Jean, que la noyade ont
choisis pour victimes !...
– Veux-tu mon avis, Jean ?...
– Va, Marcel.
– Eh bien ! je trouve cela drôle.
– Ah !... tu trouves cela drôle ?...
– Oui... et je pense que si le troisième incident se
produisait, par exemple un combat pendant la dernière
partie du voyage, je me trompe fort, ou ce serait M.
Dardentor qui nous sauverait tous les deux à la fois ! »
Jean Taconnat frappait du pied, repoussait les
chaises, tapait sur les vitres de la fenêtre à les briser, et
– ce qui semblera assez singulier – c’est que cette
fureur fût réellement sérieuse chez un fantaisiste tel que
lui !
« Vois-tu, mon vieux Jean, reprit Marcel Lornans, tu
devrais renoncer à te faire adopter par M. Dardentor,
comme j’y ai renoncé pour mon compte...
– Jamais !
– D’autant que maintenant qu’il t’a sauvé, il va
t’adorer comme il m’adore, cet émule de l’immortel
Perrichon !
– Je n’ai pas besoin de ses adorations, Marcel, mais
de son adoption, et, que Mahomet m’étrangle, si je ne
trouve pas le moyen de devenir son fils !
– Et de quelle façon t’y prendras-tu, puisque la
chance se déclare invariablement en sa faveur ?...
– Je lui préparerai des traquenards... Je le pousserai
dans le premier torrent que nous rencontrerons... Je
mettrai, s’il le faut, le feu à sa chambre, à sa maison...
Je recruterai une bande de Bédouins ou de Touaregs qui
nous attaqueront en route... Enfin, je lui tendrai des
pièges...
– Et sais-tu ce qui arrivera de tes pièges, Jean ?...
– Il arrivera...
– Que c’est toi qui tomberas dedans, et que tu en
seras tiré par M. Dardentor, le protégé des bonnes fées,
le favori de la Providence, le prototype de l’homme
chanceux, auquel tout a réussi dans la vie, et pour qui la
roue de dame Fortune a toujours tourné dans le bon
sens...
– Soit, mais je saurai bien saisir la première
occasion de lui fausser sa manivelle !
– Du reste, Jean, nous voici à Tlemcen...
– Eh bien ?...
– Eh bien ! avant trois ou quatre jours, nous serons à
Oran, et ce que nous aurons à faire de plus sage, ce sera
de jeter toutes nos velléités d’avenir... dans le panier
aux oublis, et d’aller signer notre engagement... »
Au prononcé de cette phrase, la voix de Marcel
Lornans s’était visiblement altérée.
« Dis donc, mon pauvre ami, reprit Jean Taconnat,
je croyais que Mlle Louise Elissane...
– Oui... Jean... oui !... Mais... pourquoi songer ?...
Un rêve qui ne saurait jamais être une réalité !... Du
moins, je garderai de cette jeune fille un souvenir
ineffaçable...
– Tu es si résigné que cela, Marcel ?...
– Je le suis...
– À peu près autant que moi à ne pas devenir le fils
adoptif de M. Dardentor ! s’écria Jean Taconnat. Et, s’il
faut te dire toute ma pensée, il me semble que, de nous
deux, c’est toi qui aurais le plus de chance de réussir...
– Tu es fou !
– Non... car enfin le guignon n’est pas acharné
contre toi, que je sache, et je crois qu’il serait plus
facile à Mlle Elissane de devenir Mme Lornans qu’à Jean
Taconnat de devenir Jean Dardentor, bien que pour moi
il ne s’agisse que d’un simple changement de nom ! »
Tandis que les deux jeunes gens s’abandonnaient à
une conversation qui dura jusqu’au déjeuner, Clovis
Dardentor, aidé de Patrice, s’occupait de sa toilette. La
visite de Tlemcen et des environs ne devait commencer
que dans l’après-midi.
« Eh bien ! Patrice, demanda le maître au serviteur,
que penses-tu de ces deux jeunes gens ?...
– M. Jean et M. Marcel ?...
– Oui.
– Je pense que l’un aurait péri dans les flammes et
l’autre dans les flots, si Monsieur ne se fût dévoué, au
risque de sa vie, pour les arracher à une mort terrible !
– Et c’eût été dommage, Patrice, car tous deux
méritent une longue et heureuse existence ! Avec leur
caractère aimable, leur bonne humeur, leur intelligence,
leur esprit, ils feront du chemin en ce monde, n’est-ce
pas, Patrice ?...
– Mon avis est exactement celui de Monsieur... Mais
Monsieur me permettra-t-il une observation qui m’est
inspirée par mes réflexions personnelles ?...
– Je te le permets... si tu ne tricotes pas trop tes
phrases !
– Est-ce que ?... Peut-être Monsieur contestera-t-il la
justesse de mon observation ?...
– Va donc, sans chipoter, et ne tourne pas pendant
une heure autour du pot !
– Le pot... le pot !... fit Patrice, déjà choqué du
« tricotage » qui visait ses périodes favorites.
– Lâcheras-tu ta bonde ?...
– Monsieur consentirait-il à me formuler son
opinion sur le fils de M. et Mme Désirandelle ?...
– Agathocle ?... C’est un brave garçon... un peu... et
pas assez... et surtout trop... qui ne demande pourtant
qu’à partir du pied gauche ! Une de ces natures de
jeunes gens qui ne se révèlent qu’après le mariage !
Peut-être est-il en bois... Donne-moi mon peigne à
moustaches...
– Voici le peigne de Monsieur.
– Mais du bois dont on fait les meilleurs maris. On
lui a choisi un parti excellent, et je suis certain que le
bonheur est assuré dans ce ménage sous tous les
rapports !... À propos je ne vois pas encore poindre ton
observation, Patrice...
– Elle poindra naturellement, lorsque Monsieur aura
bien voulu répondre à la seconde question que sa
condescendance m’autorise à lui poser...
– Pose, propose et dépose !
– Que pense Monsieur de Mlle Elissane ?...
– Oh ! charmante, délicieuse, et bonne, et bien faite,
et spirituelle, et intelligente, à la fois rieuse et sérieuse...
les mots me manquent... comme la brosse à tête !... Où
est fourrée ma brosse à tête ?...
– Voici la brosse à tête de Monsieur.
– Et si j’étais marié, je voudrais en avoir une
pareille...
– Brosse ?...
– Non, triple nigaud !... une femme comme cette
chère Louise !... Et je le répète, Agathocle pourra se
vanter d’avoir eu la veine de tirer un fameux numéro !
– Ainsi, Monsieur croit pouvoir affirmer que ce
mariage... est chose faite ?...
– C’est comme si l’écharpe du maire les avait cordés
l’un à l’autre ! D’ailleurs, nous ne sommes venus à
Oran que pour cela ! Sans doute, j’espérais que les deux
futurs se seraient plus intimement rapprochés dans ce
voyage. Bon ! la chose s’arrangera, Patrice ! Les jeunes
filles, ça hésite un brin... c’est dans leur caractère !
Rappelle-toi ce que je te dis... avant trois semaines,
nous danserons à la noce, et si je ne leur pince pas un
joli cavalier seul, un peu bien déhanché !... »
Patrice ne digéra pas sans une visible répulsion ce
déhanchement dans une cérémonie aussi solennelle !
« Allons... me voici prêt, déclara M. Dardentor, et je
ne sais rien encore de ton observation inspirée par des
réflexions personnelles...
– Personnelles, et je m’étonne que cette observation
ait pu échapper à la perspicacité de Monsieur...
– Mais, nom d’un tonneau ! va donc comme ça te
pousse !... Ton observation ?...
– Elle est si juste que Monsieur la fera de lui-
même... après une troisième question...
– Une troisième !
– Si Monsieur ne désire pas...
– Eh ! arrive donc au fait, animal ! On dirait que tu
cherches à me rendre enragé !
– Monsieur sait bien que je suis incapable d’aucune
tentative de ce genre contre sa personne !
– Veux-tu la déballer, oui ou non, ta troisième
question ?...
– Est-ce que Monsieur n’a pas remarqué les façons
d’être de M. Marcel Lornans depuis le départ
d’Oran ?...
– Ce cher Marcel ?... En effet, il a semblé fort
reconnaissant du petit service que j’ai été assez heureux
pour lui rendre... et aussi à son cousin... moins
démonstratif...
– Il s’agit de M. Marcel Lornans et non de M. Jean
Taconnat, répondit Patrice. Monsieur n’a-t-il pas
constaté que Mlle Elissane paraît lui plaire infiniment,
qu’il s’occupe d’elle plus qu’il ne convient vis-à-vis
d’une jeune fille déjà engagée dans les demi-liens des
fiançailles, et que M. et Mme Désirandelle en ont conçu
un véritable et légitime ombrage, non sans motif ?...
– Tu as vu cela, Patrice ?...
– N’en déplaise à Monsieur.
– Oui... on m’a déjà parlé... cette bonne Mme
Désirandelle... je crois !... Bah ! c’est pure
imagination...
– J’ose affirmer à Monsieur que Mme Désirandelle
n’est pas la seule à s’être aperçu...
– Vous ne savez ce que vous dites, ni les uns ni les
autres ! s’écria Clovis Dardentor. Et, d’ailleurs, quand
cela serait, à quoi aboutirait ?... Non ! ce mariage
d’Agathocle et de Louise, j’ai promis de le pistonner, je
le pistonnerai, et il se fera !
– Bien que je regrette d’être en contradiction avec
Monsieur, je dois persister dans ma manière de voir...
– Persiste... et joue un air de clarinette par là-
dessus !
– Tel qui accuse les gens d’être aveugles !... fit
observer sèchement Patrice.
– Mais cela n’a pas le sens commun, futailles que
vous êtes !... Marcel... un garçon que j’ai arraché aux
flammes tourbillonnantes... rechercher Louise !... C’est
aussi bête que si tu prétendais que ce goinfre d’Oriental
songe à demander sa main.
– Je n’ai point parlé de M. Eustache Oriental,
répondit Patrice, et M. Eustache Oriental n’a rien à voir
en cette affaire, toute spéciale à M. Marcel Lornans.
– Où est mon tube ?...
– Le tube de Monsieur ?...
– Oui... mon chapeau ?...
– Voici le chapeau de Monsieur, et non son...
répondit Patrice indigné.
– Et, retiens bien ceci, Patrice, c’est que tu ne sais ce
que tu dis, c’est que tu n’y connais goutte, et que tu te
fourres l’index dans la prunelle jusqu’au-dessus du
coude ! »
Puis, M. Dardentor, prenant son chapeau, laissa
Patrice retirer comme il le pouvait le doigt qu’il s’était
enfoncé à une telle profondeur.
Cependant, peut-être notre Perpignanais se sentait-il
un peu ébranlé... Ce rossard d’Agathocle qui ne faisait
aucun progrès... Les Désirandelle qui s’avisaient de lui
battre froid, à lui, comme s’il eût été responsable des
idées de Marcel Lornans, en admettant qu’elles fussent
telles... Certains menus faits qui lui revinrent à la
mémoire... Enfin il se promit d’ouvrir l’œil et le bon.
Ce matin-là, pendant le déjeuner, Clovis Dardentor
ne remarqua rien de suspect. Négligeant un peu Marcel
Lornans, il reporta toutes ses aménités sur Jean
Taconnat, son « dernier sauvetage », qui répondait
mollement.
Quant à Louise Elissane, elle se montra très
affectueuse pour lui, et peut-être soupçonna-t-il enfin
qu’elle était bien trop charmante pour ce niais dont on
voulait faire son mari... et qu’ils semblaient s’accorder
comme le sucre et le sel...
« Monsieur Dardentor ?... dit Mme Désirandelle,
lorsqu’on fut au dessert.
– Excellente amie... répondit M. Dardentor.
– Il n’y a pas de chemin de fer entre Tlemcen et
Sidi-bel-Abbès ?...
– Si... mais il est en construction...
– C’est regrettable !
– Et pourquoi ?...
– Parce que M. Désirandelle et moi, nous eussions
préféré le prendre pour retourner à Oran...
– Par exemple ! s’écria Clovis Dardentor. La route
est superbe jusqu’à Sidi-bel-Abbès ! Aucune fatigue à
craindre... ni aucun danger... pour personne... »
Et il sourit à Marcel Lornans qui ne vit pas son
sourire, et à Jean Taconnat, dont les dents grincèrent
comme si elles avaient envie de le mordre.
« Oui, reprit M. Désirandelle, nous sommes très
éprouvés par le voyage, et il est regrettable qu’on ne
puisse l’abréger... Mme Elissane et Mlle Louise de même
que nous, auraient... »
Avant que la phrase eût été achevée, Marcel
Lornans avait regardé la jeune fille qui avait regardé le
jeune homme. Cette fois, M. Dardentor dut se dire :
« Ça y est ! » Et, se rappelant cette délicieuse pensée du
poète, que « Dieu a donné à la femme la bouche pour
parler et les yeux pour répondre », il se demanda quelle
réponse avaient faite les yeux de Louise.
« Mille et mille diables !... » murmura-t-il.
Puis :
« Que voulez-vous, mes amis, le chemin de fer ne
fonctionne pas encore, et pas moyen de disloquer la
caravane !
– Ne pourrait-on partir aujourd’hui même ?... reprit
me
M Désirandelle.
– Aujourd’hui ! s’exclama M. Dardentor. Filer sans
avoir visité cette magnifique Tlemcen, ses entrepôts, sa
citadelle, ses synagogues, ses mosquées, ses
promenades, ses environs, toutes les merveilles que m’a
signalées notre guide ?... C’est à peine si deux jours
suffiraient...
– Ces dames sont trop fatiguées pour entreprendre
cette excursion, Dardentor, répondit froidement M.
Désirandelle, et je leur tiendrai compagnie. Un tour
dans la ville, c’est tout ce que nous ferons !... Libre à
vous... avec ces messieurs... que vous avez sauvés du
tourbillon des flots et des flammes... de visiter à fond...
cette magnifique Tlemcen !... Quoi qu’il arrive, n’est-ce
pas, il est convenu que nous partirons demain, dès la
première heure ! »
C’était formel, et Clovis Dardentor, un peu
estomaqué des railleries de M. Désirandelle, vit se
rembrunir à la fois les visages de Marcel Lornans et de
Louise Elissane. Sentant, d’ailleurs, qu’il ne fallait
point insister, il quitta ces dames, après avoir lancé un
dernier regard à la jeune fille attristée :
« Venez-vous, Marcel, venez-vous, Jean ?...
proposa-t-il.
– Nous vous suivons, répondit l’un.
– Il finira par nous tutoyer ! » murmura l’autre, non
sans quelque dédain.
Dans les conditions qui leur étaient faites, il ne
restait qu’à se mettre à la remorque de Clovis
Dardentor. Quant au fils Désirandelle, il avait déjà pris
la clef des champs, et, pendant cette journée, on put le
voir, en compagnie de M. Eustache Oriental, fréquenter
les magasins de comestibles et les boutiques de
confiseries. Nul doute que le président de la Société
astronomique de Montélimar n’eût reconnu en lui des
dispositions naturelles pour les occupations de fine
bouche.
Les deux jeunes gens, étant donné leur état moral,
ne pouvaient que fort médiocrement s’intéresser à cette
curieuse Tlemcen, la Bab-el-Gharb des Arabes, située
au milieu du bassin de l’Isser, dans le demi-cercle de la
Tafna. Et pourtant, elle est si jolie, qu’on l’appelle la
Grenade africaine. L’ancienne Pomaria des Romains
délaissée au sud-est, remplacée par la Tagrart à l’ouest,
est devenue la moderne Tlemcen. Mais, son Joanne à la
main, M. Dardentor eut beau répéter qu’elle était déjà
florissante au XVe siècle, industrieuse, commerçante,
artiste, scientifique sous l’influence des races berbères,
qu’elle comptait alors vingt-cinq mille familles, qu’elle
était actuellement la cinquième ville de l’Algérie, avec
sa population de vingt-cinq mille habitants, dont trois
mille Français et trois mille juifs, qu’après avoir été
prise par les Turcs en 1553, par les Français en 1836,
puis cédée à Abd el-Kader, elle fut définitivement
reprise en 1842, qu’elle constituait un chef-lieu
stratégique de grande importance sur la frontière
marocaine – oui ! malgré tous ses efforts, il fut à peine
écouté et n’obtint que de vagues réponses.
Et le digne homme de se demander s’il n’eût pas
mieux fait de laisser ces deux « chagrino-chagrini »
dans leur coin à se morfondre !... Mais non ! il les
aimait et se défendit de marquer aucune mauvaise
humeur.
Certes, plus d’une fois, M. Dardentor eut envie de
questionner Marcel Lornans, de le plaquer au mur, de
lui crier :
« Est-ce vrai ?... Est-ce sérieux ?... Mais ouvrez-moi
donc votre bouquin de cœur que je lise dedans !... »
Il ne le fit pas. À quoi bon ?... Ce jeune homme sans
fortune que n’accepterait jamais la pratique et
intéressée Mme Elissane !... Et puis... lui... l’ami des
Désirandelle...
Il advint de tout ceci que notre Perpignanais ne tira
pas ce qu’il attendait de cette ville, située dans une
position vraiment admirable, sur une terrasse à huit
cents mètres d’altitude, au flanc des coupures à pic du
mont Terni qui se détache des massifs du Nador, d’où
la vue s’étend sur les plaines de l’Isser et de la Tafna,
sur les vallées inférieures dont les vergers succèdent
aux jardins, une zone de verdure de douze kilomètres,
riche en orangeries et en olivettes, véritable forêt de
noyers séculaires, de térébinthes aux puissantes
floraisons, sans parler de la variété des arbres à fruits,
des plantations d’oliviers par centaines de mille.
Inutile d’ajouter que tous les rouages de
l’administration française fonctionnent à Tlemcen avec
une régularité de machine Corliss. En ce qui concerne
ses établissements industriels, M. Dardentor eût pu
choisir entre les moulins à farine, les huileries, les
tissages, principalement ceux qui fabriquent l’étoffe des
burnous noirs. Il fit même l’acquisition d’une délicieuse
paire de babouches dans un magasin de la place
Cavaignac.
« Elles me paraissent un peu petites pour vous,
observa Jean Taconnat d’un ton railleur.
– Parbleu !
– Et un peu cher ?
– On a de la monnaie !
– Alors vous les destinez ?... demanda Marcel
Lornans.
– À une gentille personne », répondit M. Dardentor
avec un fin, très fin clignement de l’œil.
Voilà ce que n’aurait pu se permettre Marcel
Lornans, et, pourtant, tout l’argent du voyage, il eût été
heureux de le dissiper en cadeaux pour la jeune fille.
Si c’est à Tlemcen que se rencontre le commerce de
l’Ouest et des tribus marocaines, grains, bétail, peaux,
tissus, plumes d’autruche, la ville offre également aux
amateurs de l’antique de précieux souvenirs. Çà et là,
nombreux débris de l’architecture arabe, les ruines de
ses trois vieilles enceintes que remplace le mur
moderne de quatre kilomètres et percé de neuf portes,
des quartiers mauresques à ruelles voûtées, quelques
spécimens des soixante mosquées qu’elle possédait
autrefois. Il fallut bien que les deux jeunes gens eussent
un regard pour cette vénérable citadelle, le Méchouar,
ancien palais du XIIe siècle, et aussi cette Kissaria,
devenue une caserne de spahis, où se réunissaient les
marchands génois, pisans, provençaux. Puis, les
mosquées avec leur profusion de minarets blancs, leurs
colonnettes en mosaïque, leurs peintures et leurs
faïences – la mosquée de Djema-Kébir, celle d’Abdul-
Hassim, dont les trois travées reposent sur des piliers
d’onyx, et dans laquelle les gamins arabes piochent la
lecture, l’écriture et le calcul, au lieu même où mourut
Boabdil, le dernier des rois de Grenade.
Ensuite le trio traversa des rues et franchit des
places régulièrement dessinées, un quartier hybride où
contrastaient des maisons indigènes et européennes,
d’autres quartiers modernes. Et partout des fontaines, et
la plus jolie, celle de la place Saint-Michel. Enfin, ce
fut l’esplanade de Méchouar, ombragée de quatre rangs
d’arbres, qui offrit aux touristes, jusqu’au moment de
rentrer à l’hôtel, une incomparable vue sur la campagne
environnante.
Quant aux alentours de Tlemcen, ses hameaux
agricoles, les koubbas de Sidi-Daoudi et de Sidi-Abd-
es-Salam, la retentissante cascade d’El-Ourit, par
laquelle le Saf-Saf se précipite de quatre-vingts mètres,
et tant d’autres attractions, Clovis Dardentor dut se
borner à les admirer dans le texte officiel de son
Joanne.
Oui ! il aurait fallu plusieurs jours pour étudier
Tlemcen et ses environs. Mais, de proposer cette
prolongation à des gens qui n’aspiraient qu’à s’en aller
par le plus vite et par le plus court, c’eût été peine
perdue. Quelque autorité que notre Perpignanais eût sur
ses compagnons de voyage – autorité diminuée,
d’ailleurs – il ne l’osa pas.
« Maintenant, mon cher Marcel et mon cher Jean,
que pensez-vous de Tlemcen ?...
– Une belle ville, se contenta de répondre le premier
distraitement.
– Belle... oui... ajouta le second du bout des lèvres.
– Hein ! mes gaillards, ai-je bien fait de vous
rattraper, vous, Marcel, par votre collet, et vous, Jean,
par le fond de votre culotte ! Que de choses superbes
vous n’auriez jamais vues...
– Vous avez risqué votre vie, monsieur Dardentor,
dit Marcel Lornans, et croyez que notre
reconnaissance...
– Ah çà ! monsieur Dardentor, demanda Jean
Taconnat, en coupant la parole à son cousin, est-ce que
c’est votre habitude de sauver les...
– Eh ! la chose m’est arrivée plus d’une fois, et je
pourrais me coller sur le torse un joli emplâtre de
médailles ! C’est ce qui fait que, malgré mon envie de
devenir un papa adoptif, vous le savez, je n’ai jamais pu
adopter personne !
– C’est même vous qui étiez dans les conditions,
observa Jean Taconnat, pour être...
– Comme vous dites, mon bébé ! riposta Clovis
Dardentor. Mais il s’agit de se tirer les pieds... »
On rentra à l’hôtel. Le dîner fut maussade. Les
convives avaient l’air de gens qui ont bouclé leurs
valises et que le train attend. Au dessert, le
Perpignanais se décida à offrir les jolies petites
babouches à leur destinataire.
« En souvenir de Tlemcen, chère demoiselle ! » dit-
il.
Mme Elissane ne put qu’acquiescer par un sourire à
la gracieuse attention de M. Dardentor, tandis que, dans
le groupe Désirandelle, madame se pinçait les lèvres, et
monsieur haussait les épaules.
Quant à Louise, son visage se rasséréna, un éclair de
contentement brilla dans ses yeux, et elle dit :
« Merci, monsieur Dardentor. Voulez-vous me
permettre de vous embrasser ?...
– Parbleu... je ne les ai achetées que pour cela ! Un
baiser par babouche !... »
Et la jeune fille embrassa de bon cœur M.
Dardentor.
15
Dans lequel une des trois conditions imposées par
l’article 345 du Code civil est enfin remplie
À vrai dire, il était peut-être temps de terminer ce
voyage, si convenablement organisé par la Compagnie
des Chemins de fer algériens. Bien commencé, il
menaçait de mal finir – tout au moins pour le groupe
Dardentor.
En quittant Tlemcen, la caravane était réduite de
moitié. Plusieurs des touristes avaient désiré prolonger
de quelques jours cette halte dans une ville qui méritait
de les retenir. L’agent Derivas demeurant avec eux, M.
Dardentor et les siens, sous la conduite du guide
Moktani, avaient seuls pris direction vers Sidi-bel-
Abbès, dès l’aube du 21 mai.
Il convient de mentionner, en outre, la présence de
M. Eustache Oriental, qui avait hâte sans doute de
regagner Oran. Que son intention fût de rédiger un
rapport scientifique sur cette excursion, cela ne
laisserait pas d’étonner M. Dardentor et les autres. En
effet, il ne s’était jamais servi que de sa longue-vue
pour relever des positions, et ses autres instruments
étaient restés au fond de sa valise.
La caravane ne se composait donc plus que de deux
chars à bancs. Le premier emportait les dames et M.
Désirandelle. Le second contenait M. Oriental,
Agathocle, fatigué de son peu accommodant mulet,
deux indigènes pour le service, les bagages et les
provisions de réserve. En somme, il ne s’agissait plus
que d’un déjeuner entre Tlemcen et le village de
Lamoricière, où l’on ferait halte pour la nuit, et, le
lendemain, d’un déjeuner entre Lamoricière et Sidi-bel-
Abbès, où le guide comptait arriver vers huit heures du
soir. Là s’achèverait le voyage en caravane, et le
chemin de fer ramènerait à Oran l’avant-garde des
excursionnistes.
Il va sans dire que M. Dardentor et Moktani ne
s’étaient point séparés de leurs méharis, excellentes
bêtes dont ils n’avaient pas à se plaindre, ni les deux
Parisiens de leurs chevaux qu’ils ne quitteraient pas
sans regrets.
Entre Tlemcen et Sidi-bel-Abbès, une route
nationale traverse cette partie de l’arrondissement et
rejoint au Tlélat celle qui met Oran en communication
avec Alger. De Tlemcen à Sidi-bel-Abbès, la distance
est de quatre-vingt-douze kilomètres, qui peuvent
aisément se franchir en deux jours.
La caravane cheminait donc à travers un pays plus
varié que la région sud-oranaise de Saïda à Sebdou.
Moins de forêts, mais de vastes exploitations agricoles,
des terrains de colonisation, et le capricieux réseau des
affluents du Chouly et de l’Isser. C’est un des grands
fleuves de l’Algérie, ce dernier, c’est l’artère vivifiante
dont le cours de deux cents kilomètres se poursuit
jusqu’à la mer, en suivant une vallée où les cotonniers
prospèrent, grâce aux déversements des hauts plateaux
et du Tell.
Mais quel changement dans le moral de ces
touristes, si unis au départ d’Oran en chemin de fer, et
au départ de Saïda en caravane ! Une manifeste froideur
glaçait leurs rapports. Les Désirandelle et Mme Elissane
causaient à part dans leur char à bancs, et Louise devait
entendre des choses peu faites pour lui plaire. Marcel
Lornans et Jean Taconnat, s’abandonnant à leurs tristes
pensées, marchaient en arrière du Perpignanais, lui
répondant à peine, lorsqu’il s’arrêtait pour les attendre.
Infortuné Dardentor ! tout le monde semblait
maintenant lui en vouloir : les Désirandelle, parce qu’il
ne suppliait pas Louise d’agréer Agathocle, Mme
Elissane, parce qu’il ne décidait pas sa fille à ce
mariage convenu de longue date, Marcel Lornans, parce
qu’il aurait dû intervenir en faveur de celui qu’il avait
sauvé, Jean Taconnat, parce qu’il l’avait sauvé, au lieu
de lui avoir donné lieu à un sauvetage ! Enfin, Clovis
Dardentor n’était plus qu’un bouc émissaire, monté sur
un chameau. Seul lui restait le fidèle Patrice qui
semblait dire : « Oui... voilà où en sont les choses, et
votre serviteur ne se trompait pas ! »
Mais il ne formulait pas cette pensée, il ne lui
donnait pas une consistance littéraire, crainte d’une
repartie dardentorienne, dont il eût été froissé dans tout
son être.
Eh bien ! décidément, Clovis Dardentor finirait par
les envoyer tous à l’ours !
« Voyons, Clovis, se disait-il, est-ce que tu leur dois
quelque chose à ces pierrots-là ?... Est-ce que tu vas te
mettre martel en tête, parce que cela ne marche pas à
leur gré ?... Est-ce ta faute si Agathocle n’est qu’un
serin, si ses père et mère le regardent comme un phénix,
si Louise a fini par estimer cet oiseau-là à sa juste
valeur, car, enfin, il faut bien se rendre à l’évidence !...
Que Marcel aime la jeune fille, je commence à m’en
douter !... Mais, par les deux bosses de mon méhari, je
ne peux pourtant pas leur crier à tous deux : « Amenez-
vous, mes enfants, que je vous bénisse !... » Et jusqu’à
ce joyeux Jean, qui a perdu toute sa belle humeur, toute
sa fantaisie, noyée dans les eaux du Sâr !... On dirait
qu’il m’en veut de l’avoir tiré de là !... Ma parole, ils
sont tous à fourrer dans le même sac à geigneurs !... Eh
bien !... »
Patrice venait de descendre du char à bancs avec
l’intention de parler à son maître, et lui dit : « Je crains,
Monsieur, que le temps ne se mette à la pluie, et peut-
être vaudrait-il...
– Mieux vaut un mauvais temps que pas du tout !
– Que pas du tout ?... répliqua Patrice, rendu rêveur
par cet axiome fantaisiste. Si donc Monsieur...
– Zut ! »
Atterré de cette locution de gavroche, Patrice
remonta dans le char à bancs plus vite qu’il en était
descendu.
Pendant la matinée, par une pluie chaude que
versaient des nuages orageux, on fit la douzaine de
kilomètres qui séparent Tlemcen de l’Aïn-Fezza. Puis,
l’averse ayant cessé, on déjeuna au lieu de halte, dans
une gorge boisée, rafraîchie par les nombreuses
cascades du voisinage – déjeuner sans intimité, où
régnait une visible gêne. On eût dit les convives d’une
table d’hôte, qui ne se sont jamais vus avant de
s’asseoir devant leur assiette, et qui ne se reverront
jamais après l’avoir vidée. Sous les yeux fulgurants des
Désirandelle, Marcel Lornans évitait de regarder Louise
Elissane. Quant à Jean Taconnat, ne comptant plus sur
les hasards de la route – une route nationale, avec ses
talus en bon état, ses bornes militaires, ses tas de
cailloux bien alignés, ses cantonniers au travail – il
maudissait la malencontreuse administration qui avait
civilisé ce pays.
À plusieurs reprises, cependant, Clovis Dardentor
essaya de réagir, il voulut ressaisir le lien rompu, il
lança quelques fusées, mais ses artifices, comme s’ils se
ressentaient de l’averse, firent long feu.
« Décidément, ils m’embêtent ! » murmurait-il.
On se remit en route vers onze heures, on franchit
sur un pont le Chouly, rapide affluent de l’Isser, on
côtoya une petite forêt, des carrières de pierre, les
ruines d’Hadjar-Roum, et, sans incident, on atteignit
vers six heures du soir l’annexe de Lamoricière.
Après un si bref séjour à Tlemcen, il ne pouvait être
question de poser dans cet Ouled-Mimoun de deux
cents habitants, qui porte le nom de l’illustre général.
Remarquable surtout par sa fraîche et fertile vallée, on
n’y trouva aucun confortable dans l’unique auberge de
l’endroit. On y servit même des œufs à la coque qui
auraient pu être mis à la broche. Par bonheur, l’agent
M. Derivas n’était pas là, ce qui évita de justes
récriminations. En revanche, les touristes furent
honorés d’une sérénade indigène. Peut-être eussent-ils
refusé ce concert ; mais, sur les instances de M.
Dardentor, dont il eût été imprudent de surexciter la
mauvaise humeur, ils se résignèrent.
Cette sérénade fut donnée dans la grande salle de
l’auberge, et elle valait la peine d’être entendue.
C’était une « nouba » réduite à trois espèces
d’instruments arabes, le « tébeul », gros tambour que
font résonner sur sa double face deux minces baguettes
de bois, la « rheïta », flûte en partie métallique, dont la
sonorité est comparable à celle du biniou, le « nouara »,
composé de deux demi-calebasses tendues d’une peau
sèche. D’habitude, si cette nouba est accompagnée de
danses gracieuses, les danses, ce soir-là, ne figurèrent
pas au programme.
Lorsque la petite fête eut pris fin :
« Enchanté... je suis enchanté ! » déclara M.
Dardentor d’une voix rébarbative.
Et, personne n’ayant osé émettre une opinion
contraire, il fit complimenter par Moktani ces musiciens
indigènes qu’il gratifia d’un pourboire très convenable.
Notre Perpignanais avait-il été aussi satisfait qu’il en
donnait l’assurance ? C’est une question. Il y eut, dans
tous les cas, un des auditeurs dont la satisfaction fut
complète, on peut l’affirmer. Oui ! pendant cette nouba,
l’un des deux cousins – on devine lequel – avait pu se
placer près de Mlle Elissane. Et sait-on s’il ne lui révéla
pas alors les trois mots gravés au fond de son cœur, qui
trouvèrent écho dans celui de la jeune fille ?...
Le lendemain, de bonne heure, départ des touristes,
impatients d’arriver au terme du voyage. Après
Lamoricière et jusqu’à Aïn Tellout, on suivit, sur une
dizaine de kilomètres, le tracé du chemin de fer en
projet. À ce point, la route l’abandonne, et remonte
directement vers le nord-est, où elle coupe, à quelques
kilomètres de Sidi-bel-Abbès, le chemin de fer en
construction, qui descend vers le Sud oranais.
Il y eut d’abord à traverser de larges exploitations
d’alfa et de vastes champs de culture qui se
développaient jusqu’à l’horizon. Fréquemment des
puits se rencontraient le long de la route, bien que les
premières eaux des oueds Mouzen et Zehenna fussent
déjà abondantes. Les véhicules et les chevaux allaient
aussi vite que possible, afin d’enlever cette étape de
quarante-cinq kilomètres dans une seule journée. Il
n’était plus question de s’attarder en causeries joyeuses,
et, d’ailleurs, rien de curieux sur ce parcours, pas même
des ruines romaines ou berbères.
La température était élevée. Heureusement, un écran
de nuages modérait les ardeurs du soleil, qui eussent été
insoutenables à la surface de cette région déboisée.
Partout, des champs sans arbres, des plaines sans
ombrages. Même cheminement, qui se poursuivit de la
sorte jusqu’à la halte du déjeuner.
Il était onze heures, lorsque la caravane s’arrêta au
signal du guide Moktani. En se portant à quelques
kilomètres vers la gauche, la lisière de la forêt des
Ouled-Mimoun lui eût offert un endroit propice. Mais il
ne convenait pas de s’allonger de ce détour.
Les provisions furent tirées des paniers. On s’assit
sur le bord de la route en groupes divers. Il y eut le
groupe Désirandelle-Elissane, et il fallait bien que
Louise lui appartînt. Il y eut le groupe Jean-Marcel, et
le jeune homme, en ne cherchant pas à s’approcher de
la jeune fille, montra une discrétion dont celle-ci dut lui
être reconnaissante. Depuis Lamoricière, il est probable
que tous deux avaient fait plus de chemin que la
caravane, et vers un but qui n’était pas précisément
Sidi-bel-Abbès... Enfin, il y eut le groupe Dardentor,
lequel ne se fût composé que du personnage de ce nom,
si notre Perpignanais n’eût accepté, faute de grives, la
compagnie de M. Oriental.
Ils se trouvèrent l’un près de l’autre, et ils causèrent.
De quoi ?... De tout... du voyage qui allait s’achever, et,
en réalité, sans encombre... Nuls retards, des accidents
sans gravité depuis le départ... Santé parfaite des
touristes, peut-être un peu fatigués... plus
particulièrement les dames... Encore cinq à six heures
de marche jusqu’à Sidi-bel-Abbès, et l’on n’aurait plus
qu’à se caser dans un wagon de première classe à
destination d’Oran.
« Et vous êtes satisfait, monsieur Oriental ?...
demanda Clovis Dardentor.
– Très satisfait, monsieur Dardentor, répondit le
Montélimarrois. Ce voyage était fort bien organisé, et la
question de nourriture a été résolue d’une manière très
acceptable, même dans les plus infimes villages.
– Cette question me paraît avoir tenu une place
importante dans votre esprit ?...
– Très importante, en effet, et j’ai pu me procurer
divers échantillons de produits comestibles dont
j’ignorais l’existence.
– Pour mon compte, monsieur Oriental, ces
préoccupations de boustifaille...
– Hum !... fit Patrice, qui servait son maître.
– ... Me laissent à peu près le gaster indifférent,
continua Clovis Dardentor.
– À mon avis, elles doivent, au contraire, occuper le
premier rang dans l’existence, repartit M. Oriental.
– Eh bien ! cher monsieur, permettez-moi d’avouer
que si nous avions attendu de vous quelques services,
ce n’aurait point été des services culinaires, mais des
services astronomiques.
– Astronomiques ?... répéta M. Oriental.
– Oui... par exemple, si notre guide se fût égaré...
s’il avait fallu recourir à des observations pour
retrouver la route... grâce à vous, qui auriez pris la
hauteur du soleil...
– J’aurais pris la hauteur du soleil ?...
– Sans doute... pendant le jour... ou celle des étoiles
pendant la nuit... Vous savez bien... les déclinaisons...
– Quelles déclinaisons ?... Rosa, la rose ?...
– Ah ! charmant ! » s’écria M. Dardentor.
Et il partit d’un gros rire, qui ne produisit aucun
effet de répercussion dans les autres groupes.
« Enfin... reprit-il, je veux dire qu’au moyen de vos
instruments... votre sextant... comme les marins... le
sextant qui est dans votre valise...
– J’ai un sextant... dans ma valise ?
– C’est probable... car la longue-vue, c’est bon pour
les paysages... Mais quand il s’agit du passage du soleil
au méridien ?...
– Je ne comprends pas...
– Enfin n’êtes-vous pas président de la Société
astronomique de Montélimar ?
– Gastronomique, cher monsieur. Société
gastronomique ! » répondit fièrement M. Oriental. Et
cette réponse, qui expliquait bien des choses
inexplicables jusqu’alors, parvint à dérider Jean
Taconnat, après que M. Dardentor l’eut répétée.
« Mais c’est cet animal de Patrice, qui nous a dit, à
bord de l’Argèlès... s’écria-t-il.
– Comment, Monsieur n’est pas astronome ?...
demanda le digne serviteur.
– Non... gastronome... on te dit, gas-tro-nome !
– J’aurai mal compris le maître d’hôtel, répliqua
Patrice, et cela peut arriver à tout le monde de mal
comprendre !
– Et... j’ai pu croire... s’écria notre Perpignanais, j’ai
pu prendre M. Oriental pour... tandis que c’était un...
Vrai !... C’est à s’en gondoler l’échine !... Tiens, prends
tes cliques, tes claques, tes cloques, Patrice, et fiche-
moi le camp ! »
Patrice s’en alla, tout confus de sa méprise, et
encore plus humilié de l’algarade inconvenante qu’elle
lui avait value en des termes si vulgaires. Se gondoler
l’échine... C’était la première fois que son maître
employait devant lui pareille locution... ce serait la
dernière, ou Patrice quitterait son service et chercherait
une place chez un membre de l’Académie française, au
langage châtié – pas chez M. Zola, par exemple... si
jamais...
Jean Taconnat s’approcha.
« Vous lui pardonnerez, monsieur Dardentor, dit-il.
– Et pourquoi ?...
– Parce qu’il n’y a pas là de quoi pendre un homme.
Après tout, un gastronome, c’est un astronome paré des
plumes du g. »
Et Clovis Dardentor s’esclaffa de cette
calembredaine au point de compromettre sa digestion.
« Ah ! ces Parisiens, à eux le pompon !... Ce qu’ils
vous dégotent !... s’écria-t-il. Non ! jamais on n’aurait
trouvé cela à Perpignan, et, pourtant, ils ne sont pas
bêtes, les Perpignanais ! Oh ! non !
– D’accord, se dit in petto Jean Taconnat, mais ils
ont trop la bosse du sauvetage ! »
Chariots et montures se remirent en route. Aux
exploitations d’alfa avaient succédé les terrains de
colonisation. Vers deux heures, au trot des attelages, le
hameau de Lamtar était atteint – précisément à la
jonction d’un petit embranchement qui réunit le chemin
de grande communication de Aïn-Temouchent à la
route nationale de Sidi-bel-Abbès. À trois heures,
arrivée au pont de Mouzen, à l’endroit où conflue
l’oued de ce nom avec un de ses affluents, puis, à
quatre heures, au carrefour où les deux routes précitées
se rencontrent un peu au-dessous de Sidi-Kraled, à
quelques kilomètres seulement de Sidi-Lhassen, après
avoir suivi le cours du Mekerra, nom que prend le Sig
en cette région.
Sidi-Lhassen n’est qu’une annexe de six cents
habitants environ, pour la plupart Allemands et
indigènes, et il n’était pas question d’y faire halte.
Soudain – il était quatre heures et demie – le guide,
qui marchait en tête, fut brusquement arrêté par un écart
de son méhari. En vain l’excita-t-il de la voix, l’animal
refusa d’avancer et se rejeta en arrière.
Presque aussitôt, les chevaux des deux jeunes gens
s’ébrouaient, se cabraient, poussaient un hennissement
de frayeur, et, malgré l’éperon, malgré la bride,
reculaient vers les chars à bancs dont l’attelage donnait
des signes identiques d’épouvante.
« Qu’y a-t-il donc ? » demanda Clovis Dardentor.
Sa monture, renâclant et humant quelque émanation
lointaine, venait de s’accroupir.
À cette question répondirent deux formidables
rugissements, sur la nature desquels il n’y avait pas à se
méprendre. C’était à une centaine de pas, dans le bois
de pins, que ces rugissements avaient retenti.
« Des lions ! » s’écria le guide.
On imagine aisément de quel effroi trop justifié fut
saisie la caravane. Ces fauves dans le voisinage, en
plein jour, ces fauves qui s’apprêtaient à bondir sans
doute...
Mme Elissane, Mme Désirandelle, Louise, effarées,
sautèrent à bas de leur voiture, dont les mules
cherchaient à briser les traits, afin de s’enfuir.
La première idée – purement instinctive – qui vint
aux deux dames, à MM. Désirandelle père et fils, à M.
Eustache Oriental, fut de rebrousser chemin, et de se
réfugier dans le dernier hameau, à plusieurs kilomètres
de là...
« Restez tous ! » cria Clovis Dardentor, d’une voix
si impérieuse qu’elle obtint une obéissance passive.
D’ailleurs, Mme Désirandelle venait de perdre
connaissance. Quant aux chevaux et aux chameaux, le
conducteur et les indigènes les avaient entravés en un
tour de main, afin qu’ils ne pussent s’échapper à travers
la campagne.
Marcel Lornans, lui, s’était précipité vers le second
char à bancs ; puis, aidé de Patrice, il en rapporta les
armes, carabines et revolvers, qui furent aussitôt
chargés.
M. Dardentor et Marcel Lornans prirent les
carabines, Jean Taconnat et Moktani saisirent les
revolvers. Tous se tenaient groupés au pied d’un
bouquet de térébinthes, sur le talus à gauche de la route.
Sur cette campagne déserte, aucun secours à
attendre.
Les rugissements éclatèrent de nouveau, et, presque
à l’instant, apparut sur la lisière du bois un couple de
fauves.
C’étaient un lion et une lionne, de taille colossale,
dont la robe jaunâtre se détachait vivement sur la
sombre verdure des pins d’Alep.
Ces animaux allaient-ils se jeter sur la caravane
qu’ils regardaient de leurs yeux flamboyants ?... Ou
bien, inquiets du nombre, rentreraient-ils sous bois et
livreraient-ils passage ?...
Tout d’abord, ils firent quelques pas, sans se hâter,
ne troublant plus l’air que par des ronflements sourds.
« Que personne ne bouge, répéta M. Dardentor, et
qu’on nous laisse faire ! »
Marcel Lornans jeta un regard sur Louise. La jeune
fille, la figure pâle, les traits contractés, mais se
possédant, essayait de rassurer sa mère. Puis, Jean
Taconnat et lui vinrent se ranger près de Clovis
Dardentor et de Moktani, à une dizaine de pas en avant
du bouquet de térébinthes.
Une minute après, comme les deux fauves s’étaient
rapprochés, une première détonation retentit. Le
Perpignanais avait tiré sur la lionne, mais, cette fois,
son adresse habituelle l’avait mal servi, et la bête,
seulement effleurée au cou, bondit en poussant des cris
rauques. Et, comme au même instant, le lion s’élançait,
Marcel Lornans, épaulant sa carabine, fit feu.
« Maladroit que je suis ! » s’était écrié M.
Dardentor, à la suite de son coup infructueux.
Marcel Lornans n’eut pas pareil reproche à mériter,
car le lion fut atteint au défaut de l’épaule. Il est vrai,
son épaisse crinière amortit la balle, qui ne le frappa pas
mortellement, et, dans un redoublement de rage, il se
précipita sur la route, sans s’arrêter devant trois balles
du revolver de Jean Taconnat.
Tout cela s’était passé en quelques secondes, et les
deux carabines n’avaient pu être rechargées, lorsque les
fauves retombèrent près du bouquet de térébinthes.
Marcel Lornans et Jean Taconnat furent renversés
par la lionne, dont les griffes se levaient sur eux,
lorsqu’une balle de Moktani détourna soudain l’animal
qui, revenant à la charge, fonça sur les deux jeunes gens
à terre.
La carabine de M. Dardentor retentit une seconde
fois. La balle troua la poitrine de la lionne, sans lui
traverser le cœur, et si les deux cousins ne se fussent
lestement mis hors de portée, ils n’en seraient pas sortis
sains et saufs.
Cependant la lionne, quoique grièvement blessée,
était redoutable encore. Le lion, qui venait de la
rejoindre, se précipita avec elle vers le groupe, où
l’effarement des chevaux et des attelages ajoutait au
désordre et à l’épouvante.
Moktani, saisi par le lion, fut traîné pendant une
dizaine de pas, tout couvert de sang. Jean Taconnat, son
revolver à la main, Marcel Lornans, sa carabine
rechargée, revinrent vers le talus. Mais, à ce moment,
deux coups, tirés presque à bout portant, achevèrent la
lionne, qui retomba inanimée, après un dernier
soubresaut.
Le lion, au dernier degré de la fureur, emporté par
un bond de vingt pieds, vint tomber sur Clovis
Dardentor, lequel ne pouvant faire usage de son arme,
roulé à terre, risquait d’être écrasé sous le poids de la
bête...
Jean Taconnat courut vers lui, à trois pas du lion –
et, soyez sûr qu’il ne songeait guère aux conditions
imposées par le Code civil pour l’adoption – il pressa la
gâchette de son revolver, dont le dernier coup rata...
À cet instant, les chevaux et les attelages, au
paroxysme de l’épouvante, rompant leurs entraves,
s’enfuirent à travers la campagne. Moktani, dans
l’impossibilité d’utiliser son arme, s’était traîné
jusqu’au talus, tandis que M. Désirandelle, M. Oriental
et Agathocle se tenaient devant les dames...
Clovis Dardentor n’avait pu se relever, et la patte du
lion allait s’abattre sur sa poitrine, lorsqu’un coup de
feu éclata...
L’énorme fauve, le crâne perforé, rejeta la tête en
arrière, et retomba mort à côté du Perpignanais...
C’était Louise Elissane qui, après avoir ramassé le
revolver de Moktani, avait tiré à bout portant sur
l’animal...
« Sauvé... sauvé par elle !... s’écria M. Dardentor, et
ils n’étaient pas en peau de mouton, et ils n’avaient pas
de roulettes aux pattes, ces lions-là ! »
Puis il se releva d’un bond que n’eût pas désavoué
ce roi des animaux étendu sur le sol.
Ainsi, ce que n’avaient pu faire ni Jean Taconnat ni
Marcel Lornans, cette jeune fille venait de le faire, elle !
Il est vrai, ses forces l’abandonnèrent soudain et, prise
de faiblesse, elle fût tombée, si Marcel Lornans ne l’eût
reçue dans ses bras pour la rapporter à sa mère.
Tout danger avait disparu, et qu’aurait pu dire M.
Dardentor de plus que les premiers mots qui lui étaient
partis du cœur à l’adresse de Louise Elissane ?...
Aussi, aidé des indigènes, notre Perpignanais
s’occupa-t-il avec Patrice de rattraper les mules et les
chevaux en fuite. Il y réussit en peu de temps, car ces
animaux, calmés après la mort des fauves, revinrent
d’eux-mêmes sur la route.
Moktani, assez grièvement blessé à la hanche et au
bras, fut déposé dans l’un des chars à bancs, et Patrice
dut prendre sa place entre les deux bosses camelliennes
de son méhari, où il se montra sportsman non moins
distingué que s’il eût chevauché un pur-sang arabe.
Lorsque Marcel Lornans et Jean Taconnat furent
remontés à cheval, le second dit au premier :
« Eh bien !... il nous a encore sauvés tous les deux,
ce terre-neuve des Pyrénées-Orientales !... Décidément,
il n’y a rien à faire avec un pareil homme !
– Rien ! » répondit Marcel Lornans.
La caravane se remit en marche. Une demi-heure
plus tard, elle atteignait Sidi-Lhassen, et, à sept heures,
descendait au meilleur hôtel de Sidi-bel-Abbès.
Tout d’abord, un médecin fut appelé près de
Moktani afin de lui donner ses soins, et il reconnut que
les blessures du guide n’auraient pas de suites graves.
À huit heures, on dîna en commun – dîner
silencieux, pendant lequel, comme par un tacite accord,
les convives ne firent aucune allusion à l’attaque des
fauves.
Mais, au dessert, M. Dardentor, se levant, et
s’adressant à Louise d’un ton sérieux qu’on ne lui
connaissait guère :
« Chère demoiselle, dit-il, vous m’avez sauvé...
– Oh ! monsieur Dardentor, répondit la jeune fille
dont les joues se colorèrent d’une vive rougeur.
– Oui... sauvé... et sauvé dans un combat où, sans
votre intervention, j’aurais perdu la vie !... Aussi, avec
la permission de madame votre mère, puisque vous
remplissez les conditions exigées par l’article 345 du
Code civil, mon plus vif désir serait-il de vous
adopter...
– Monsieur... répliqua Mme Elissane, assez interdite
de cette proposition...
– Pas d’objection, répliqua le Perpignanais, car si
vous ne consentez pas...
– Si je ne consens pas ?...
– Je vous épouse, chère madame, et Mlle Louise
deviendra ma fille tout de même ! »
16
Dans lequel un dénouement convenable termine ce
roman au gré de M. Clovis Dardentor
Le lendemain, à neuf heures du matin, le train de
Sidi-bel-Abbès emportait la fraction de cette caravane,
qui, après un voyage de quatorze jours, allait revenir à
son point de départ.
Cette fraction comprenait M. Clovis Dardentor, Mme
et Mlle Elissane, les époux Désirandelle et leur fils
Agathocle, Jean Taconnat et Marcel Lornans, sans
compter Patrice, lequel aspirait à reprendre sa vie
tranquille et régulière dans la maison de la place de la
Loge, à Perpignan.
Restaient à Sidi-bel-Abbès, par convenance ou
nécessité, le guide Moktani qui allait être
consciencieusement soigné, après avoir été rémunéré
royalement par M. Dardentor, et les indigènes attachés
au service de la Compagnie des chemins de fer
algériens.
Et M. Eustache Oriental ?... Eh bien ! le président de
la Société gastronomique de Montélimar n’était pas
homme à quitter Sidi-bel-Abbès, sans avoir étudié, au
point de vue comestible, une cité à laquelle on a donné
le surnom de « Biscuitville ».
C’est une commune importante de dix-sept mille
habitants, soit quatre mille Français, quinze cents Juifs,
le surplus indigène. Ce chef-lieu d’arrondissement, qui
faillit être capitale de la province oranaise, est l’ancien
domaine des Beni-Amor, lesquels durent repasser la
frontière et se réfugier au Maroc. Quant à la ville
moderne, datant de 1843, jolie et prospère, avec ses
fertiles alentours arrosés par les irrigations du Mekerra,
elle est bâtie sur un escarpement du Tessala et s’enfouit
dans la verdure à une altitude de quatre cent soixante-
douze mètres.
Quoi qu’il en soit et malgré tant de causes
d’attraction, ce fut M. Dardentor, cette fois, qui montra
le plus de hâte à partir. Non ! jamais il ne s’était senti si
désireux de rentrer à Oran.
En effet, on ne saurait s’étonner si la demande qu’il
avait faite à Mme Elissane d’adopter sa fille eût été
acceptée en principe et sans que cette excellente dame
fût dans l’obligation de devenir la femme de M.
Dardentor. Un père adoptif, riche de deux millions,
résolu à rester célibataire, cela ne se refuse sous aucune
des latitudes de notre monde sublunaire... Sans doute,
un peu de résistance s’était produit chez Mme Elissane
pour la forme et par discrétion, mais cela n’avait pas
duré. Quant à la jeune fille, elle eut beau dire :
« Réfléchissez, monsieur Dardentor !
– C’est tout réfléchi, ma chère enfant, lui fut-il
répondu.
– Vous ne pouvez sacrifier ainsi...
– Je le peux et je le veux, fillette !
– Vous vous repentirez...
– Jamais, fifille à son papa ! »
Et, en fin de compte, Mme Elissane, femme pratique,
ayant compris les avantages de la combinaison – ce qui
n’était pas difficile – avait du fond du cœur remercié M.
Dardentor.
Du reste, les Désirandelle ne se tenaient pas de joie.
Quelle grosse dot apporterait Louise à son mari !...
Quelle fortune un jour !... Quelle héritière !... Et tout
cela pour Agathocle, car, maintenant, ils n’en doutaient
pas, leur ami, leur compatriote, Clovis Dardentor, ne
pourrait faire autrement que de mettre son influence
paternelle au service de ce brave garçon !... Ce devait
être sa pensée secrète... et leur fils deviendrait le gendre
du riche Perpignanais...
Donc, tout ce monde était d’accord pour revenir à
Oran dans le plus court délai. En ce qui concerne Jean
Taconnat et Marcel Lornans, voici ce qu’il y avait à
dire :
Et, d’abord, le premier, définitivement revenu de ce
pays des rêves où l’avait égaré son imagination, s’écria
ce matin-là :
« Ma foi, vive le Dardentor, et, puisque ce n’est pas
nous qui devenons ses fils, je suis ravi que cette
charmante Louise devienne sa fille !... Et toi,
Marcel ?... »
Le jeune homme ne répondit pas.
« Mais, reprit Jean Taconnat, est-ce que cela compte
au point de vue légal ?...
– Quoi ?...
– Un combat contre des lions...
– Que ce soit contre des bêtes ou contre des
hommes, un combat est toujours un combat, et il n’est
pas niable que Mlle Elissane a sauvé M. Dardentor.
– Eh ! j’y pense, Marcel, il est heureux que ni toi ni
moi n’ayons participé au sauvetage de ce brave homme
avec Mlle Louise Elissane...
– Et pourquoi ?...
– Parce qu’il aurait peut-être voulu nous adopter
tous les trois... Dans ce cas, elle fût devenue notre
sœur... et tu n’aurais pas pu songer...
– En effet, répondit Marcel Lornans agacé, la loi
défend les mariages entre les... D’ailleurs... je n’y songe
plus...
– Pauvre ami !... pauvre ami !... tu l’aimes bien ?...
– Oui... Jean... de toute mon âme !...
– Quel malheur que ce ne soit pas toi qui aies sauvé
ce bi-millionnaire !... Il t’aurait choisi pour son fils... et
alors... »
Oui ! quel malheur, et les deux jeunes gens ne
laissaient pas d’être assez tristes, lorsque le train, après
avoir contourné, par le nord, l’important massif de
Tessala, prit direction vers Oran à toute vapeur.
Donc, M. Dardentor n’avait rien vu de Sidi-bel-
Abbès, ni ses moulins à eau et à vent, ni ses plâtreries,
ses tanneries, ses briqueteries. Il n’avait exploré ni son
quartier civil, ni son quartier militaire, ni déambulé le
long de ses rues à angles droits, plantées de superbes
platanes, ni bu à ses nombreuses et fraîches fontaines,
ni franchi les quatre portes de son mur d’enceinte, ni
visité sa magnifique pépinière à la porte de Daya !
Bref, après avoir longé le Sig pendant une vingtaine
de kilomètres, passé par le hameau des Trembles et la
bourgade de Saint-Lucien, rejoint, à Sainte-Barbe du
Tlélat, la ligne d’Alger à Oran, la locomotive, au terme
d’un parcours de soixante-dix-huit kilomètres, s’arrêta
vers midi dans la gare du chef-lieu.
Il était enfin terminé ce voyage circulaire,
additionné de quelques incidents que la Compagnie des
chemins de fer algériens n’avait point prévus à son
programme, et dont les touristes ne perdraient jamais le
souvenir.
Et, tandis que M. Dardentor et les deux Parisiens
regagnaient leur hôtel de la place de la République, Mme
Elissane, sa fille, les Désirandelle rentraient dans
l’habitation du Vieux-Château, après quatorze jours
d’absence.
Avec M. Dardentor, les choses « ne traînaient pas »
– qu’il soit permis d’employer cette locution assez
vulgaire, dût Patrice s’en offusquer. Il mena rondement
cette affaire d’adoption dont les formalités ne laissent
pas d’être compliquées. S’il n’avait pas cinquante ans,
s’il n’avait pas rendu des services à Louise pendant sa
minorité, il était constant que Louise Elissane l’avait
sauvé dans un combat, conformément à l’article 345 du
Code civil. Donc, les conditions imposées à l’adoptant
et à l’adopté étaient remplies.
Et, durant cette période, comme notre Perpignanais
était sans cesse appelé à la rue du Vieux-Château, il
trouva plus pratique d’accepter de venir s’installer chez
Mme Elissane.
Cependant, ce que l’on put observer, c’est que
durant ladite période, Clovis Dardentor, si expansif, si
communicatif jusqu’alors, devint plus réservé, presque
taciturne. Les Désirandelle s’en inquiétèrent, bien qu’ils
ne pussent mettre en suspicion la serviabilité de leur
ami. D’ailleurs, sur l’injonction de ses père et mère,
Agathocle faisait l’empressé près d’une jeune héritière
qui posséderait un jour plus de centaines de mille francs
qu’elle ne comptait d’années alors, et il ne la quittait
plus.
Toutefois, de cet état de choses, il résulta que
Marcel Lornans et Jean Taconnat furent singulièrement
délaissés de leur ancien sauveteur. Depuis que celui-ci
avait abandonné l’hôtel, ils ne le voyaient que rarement,
lorsqu’ils le rencontraient par les rues, toujours affairé,
une serviette sous le bras, contenant de volumineuses
liasses. Oui ! pas de doute, le « périchonisme » de
Clovis Dardentor à l’égard des deux Parisiens était en
décadence. Le Pyrénéen ne semblait plus se rappeler
qu’il les avait sauvés, deux fois individuellement, des
flots tumultueux et des flammes tourbillonnantes, et une
fois ensemble dans le combat contre les fauves.
Il s’ensuit qu’un beau matin, Jean Taconnat crut
devoir s’exprimer en ces termes :
« Mon vieux Marcel, il faut se décider ! Puisque
nous sommes venus ici pour être soldats, soyons
soldats !... Quand veux-tu que nous allions au bureau du
sous-intendant, puis au bureau du recrutement ?...
– Demain », répondit Marcel Lornans.
Et, le lendemain, lorsque Jean Taconnat renouvela
sa proposition, il obtint la même réponse.
Ce qui attristait le plus Marcel Lornans, c’est que les
occasions lui manquaient de revoir Mlle Elissane. La
jeune fille ne sortait guère. Les réceptions à la maison
de la rue du Vieux-Château avaient cessé. On annonçait
comme prochain le mariage de M. Agathocle
Désirandelle et de Mlle Louise Elissane. Marcel Lornans
se désespérait.
Un matin, Clovis Dardentor vint à l’hôtel rendre
visite aux deux jeunes gens.
« Eh bien ! mes amis, demanda-t-il sans autre
préambule, et votre engagement ?...
– Demain, répondit Marcel Lornans.
– Oui... demain, ajouta Jean Taconnat, demain sans
faute, cher et rare monsieur Dardentor !
– Demain ?... repartit celui-ci. Mais non... mais
non... que diable !... Vous avez tout le temps de vous
incruster dans le 7e chasseurs !... Attendez... rien ne
presse !... Je veux que vous assistiez tous les deux à la
fête que je donnerai...
– Pour le mariage de M. Désirandelle et de Mlle
Elissane ?... demanda Marcel Lornans, dont la figure
s’altéra visiblement.
– Non, répondit M. Dardentor, la fête de l’adoption,
avant le mariage... Je compte sur vous... Bonsoir ! »
Et il les quitta sur ce mot, tant il était pressé.
En effet, notre Perpignanais avait dû élire domicile
dans le canton d’Oran, dont le juge de paix devait
dresser l’acte d’adoption. Puis s’étaient présentées,
devant ledit juge, les parties : Mme et Mlle Elissane,
d’une part, M. Clovis Dardentor de l’autre, munies de
leurs actes de naissance et des pièces relatant
l’accomplissement des conditions exigées pour
l’adoptant et pour l’adopté.
Le juge de paix, après avoir reçu les consentements,
avait libellé le contrat. Dans les dix jours, une
expédition fut dressée par le greffier de la justice de
paix. On y joignit les actes de naissance, de
consentement, les certificats qui s’y rattachaient, et
finalement le dossier arriva entre les mains du
procureur de la République par l’intermédiaire d’un
avoué.
« Que d’allées et venues, que de broutilles, que de
bricoles ! répétait Dardentor. C’est à se retrousser la
rate. »
Puis, sur le vu des pièces, le tribunal de première
instance prononça qu’il y avait lieu d’adopter. Puis, le
jugement et le dossier furent transmis à la cour d’Alger
dont l’arrêt déclara également qu’il y avait lieu à
l’adoption. Et, pour tout cela, des semaines, des
semaines ! Et les deux Parisiens qui passaient chaque
matin devant le bureau militaire, sans y entrer...
« Allons, se répétait volontiers M. Dardentor, le plus
court, pour avoir un enfant, c’est encore de se marier ! »
Enfin, l’adoption admise, l’arrêt de la cour fut
affiché en certains lieux désignés et à tel nombre
d’exemplaires que ledit arrêt indiquait, par les soins de
la partie la plus diligente – Clovis Dardentor en
l’espèce – lequel effectua cette publication par des
copies sur des placards imprimés, revêtus du timbre
fiscal.
Enfin, enfin, enfin, expédition de l’arrêt à l’officier
de l’état civil de la Municipalité d’Oran, lequel
l’inscrivit sur le registre des naissances à la date de sa
présentation – formalité qui doit être remplie dans le
délai de trois mois, faute de quoi l’adoption serait
comme non avenue.
On n’attendit pas trois mois ni même trois jours,
veuillez le croire !
« Ça y est ! » s’écria M. Dardentor.
Le tout demanda un débours de trois cents francs
environ, et M. Dardentor eût consenti à en verser le
double ou le triple pour aller plus vite.
Bref, le jour de la cérémonie arriva, et la fête
annoncée eut lieu dans le grand salon de l’hôtel. La
salle à manger de Mme Elissane n’aurait pu contenir les
invités. Là se retrouvèrent Jean Taconnat, Marcel
Lornans, les amis, les connaissances, et même M.
Eustache Oriental, de retour à Oran, et auquel notre
Perpignanais avait adressé une invitation épulatoire, qui
fut accueillie comme elle le méritait.
Mais, à l’extrême surprise des uns et à l’extrême
satisfaction des autres, les Désirandelle ne figuraient
point au nombre des convives. Non ! depuis la veille,
décontenancés, furieux, maudissant M. Dardentor
jusque dans les générations les plus éloignées qui
formeraient les descendants de sa fille adoptive, ils
étaient partis à bord de l’Argèlès, où le capitaine
Bugarach et le docteur Bruno n’eurent point à se ruiner
pour eux en nourriture, car Agathocle lui-même en
avait perdu l’appétit.
Est-il nécessaire de dire que le repas fut magnifique,
plein d’entrain et de bonne humeur, que Marcel
Lornans y retrouva Louise Elissane dans tout l’éclat de
sa beauté, que Jean Taconnat avait fait une complainte
sur le départ du « Petit Gagathocle », mais qu’il n’osa la
chanter par convenance, que M. Eustache Oriental,
attablé jusqu’aux oreilles, mangea de tout, mais avec
modération, et qu’il but de tout, mais avec discrétion.
Oui ! elle fut splendide et remarquable, l’allocution
de M. Dardentor avant le dessert. Combien les
Désirandelle avaient été bien inspirés en s’embarquant
la veille, et quelle mine auraient-ils faite à cet instant
solennel...
« Mesdames et messieurs, je vous remercie d’avoir
bien voulu prendre part à cette cérémonie qui vient de
couronner le plus cher de mes désirs. »
Patrice put espérer, par le début, que ce laïus
s’achèverait d’une façon convenable.
« Sachez, d’ailleurs, que si le dîner vous a paru bon,
le dessert sera meilleur encore, et cela, grâce à
l’apparition d’un plat nouveau qui ne figure pas sur le
menu ! »
Patrice commença à ressentir quelque inquiétude.
« Ah ! ah !... un plat nouveau !... fit M. Eustache
Oriental, en se pourléchant.
– Je n’ai pas, continua M. Dardentor, à vous
présenter notre charmante Louise, que son excellente
mère m’a permis d’adopter, et qui, tout en restant sa
fille, est devenue la mienne... »
Ici unanimes applaudissements, et aussi quelques
larmes dans les yeux féminins de l’auditoire.
« Or, avec le consentement de sa mère, c’est notre
Louise que je viens offrir au dessert, comme un mets de
la table des dieux... »
Déconvenue de M. Eustache Oriental, qui rentra sa
langue.
« Et à qui, mes amis ?... À l’un de nos convives... à
ce brave garçon de Marcel Lornans, qui, de ce fait,
deviendra mon fils...
– Et moi ?... ne put s’empêcher de crier Jean
Taconnat.
– Tu seras mon neveu, fiston ! Et, maintenant, en
avant la musique ! Boum !... boum !... Pif... paf !... et
toutes les pétarades d’une noce à tout casser ! »
Patrice s’était voilé la face de sa serviette.
Faut-il ajouter que Marcel Lornans fut marié la
semaine suivante en grande cérémonie avec Louise
Elissane, et que jamais ni son nom ni celui de Jean
Taconnat ne figurèrent sur les contrôles du 7e chasseurs
d’Afrique ?...
Mais, dira-t-on, cela finit comme un vaudeville... Eh
bien ! qu’est ce récit, sinon un vaudeville sans couplets,
et avec le dénouement obligatoire du mariage à l’instant
où le rideau baisse ?...
Table
I. Dans lequel le principal personnage de cette
histoire n’est pas présenté au lecteur ................... 5
II. Dans lequel le principal personnage de cette
histoire est décidément présenté au lecteur........ 27
III. Dans lequel l’aimable héros de cette histoire
commence à se poser au premier plan ............... 48
IV. Dans lequel Clovis Dardentor dit des choses
dont Jean Taconnat compte faire son profit....... 65
V. Dans lequel Patrice continue à trouver que
son maître manque parfois de distinction .......... 86
VI. Où les incidents multiples de cette histoire
se poursuivent à travers la ville de Palma........ 111
VII. Dans lequel Clovis Dardentor revient du
château de Bellver plus vite qu’il n’y est allé .. 131
VIII. Dans lequel la famille Désirandelle vient
prendre contact avec la famille Elissane.......... 153
IX. Dans lequel le délai s’écoule sans résultat ni
pour Marcel Lornans ni pour Jean Taconnat ... 172
X. Dans lequel s’offre une première et sérieuse
occasion sur le chemin de fer d’Oran à
Saïda ................................................................ 201
XI. Qui n’est qu’un chapitre préparatoire au
chapitre suivant................................................ 226
XII. Dans lequel la caravane quitte Saïda et
arrive à Daya.................................................... 244
XIII. Dans lequel la reconnaissance et le
désappointement de Jean Taconnat se
mélangent à dose égale .................................... 265
XIV. Dans lequel Tlemcen n’est pas visitée avec
le soin que mérite cette charmante ville........... 284
XV. Dans lequel une des trois conditions
imposées par l’article 345 du Code civil est
enfin remplie.................................................... 306
XVI. Dans lequel un dénouement convenable
termine ce roman au gré de M. Clovis
Dardentor ......................................................... 327
Cet ouvrage est le 505ème publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.