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Jules Verne Jules Verne[535]

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Jules Verne Jules Verne[535]
Jules Verne



Clovis Dardentor









BeQ

Jules Verne



Clovis Dardentor

roman









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 505 : version 1.0

Du même auteur, à la Bibliothèque





Famille-sans-nom L’école des Robinsons

Le pays des fourrures César Cascabel

Voyage au centre de la Le pilote du Danube

terre Hector Servadac

Un drame au Mexique, et Mathias Sandorf

autres nouvelles Le sphinx des glaces

Docteur Ox Voyages et aventures du

Une ville flottante capitaine Hatteras

Maître du monde Cinq semaines en ballon

Les tribulations d’un Les cinq cent millions de

Chinois en Chine la Bégum

Michel Strogoff Un billet de loterie

De la terre à la lune Le Chancellor

Le Phare du bout du Face au drapeau

monde Le Rayon-Vert

Sans dessus dessous La Jangada

L’Archipel en feu L’île mystérieuse

Les Indes noires La maison à vapeur

Le chemin de France Le village aérien

L’île à hélice L’invasion de la mer

Clovis Dardentor

(Bibliothèque d’éducation et de récréation

J. Hetzel, Paris.)







Merci à Yves Le Bail pour

l’envoi du document-image.

1



Dans lequel le principal personnage de cette histoire

n’est pas présenté au lecteur





Lorsque tous les deux descendirent en gare de Cette

– train de Paris à la Méditerranée – Marcel Lornans,

s’adressant à Jean Taconnat, lui dit :

« Qu’allons-nous faire, s’il te plaît, en attendant le

départ du paquebot ?...

– Rien, répondit Jean Taconnat.

– Cependant, à s’en rapporter au Guide du

Voyageur, Cette est une ville curieuse, bien qu’elle ne

soit pas de haute antiquité, puisqu’elle est postérieure à

la création de son port, ce terminus du canal du

Languedoc, dû à Louis XIV...

– Et c’est peut-être ce que Louis XIV a fait de plus

utile pendant toute la durée de son règne ! répliqua Jean

Taconnat. Sans doute, le grand roi prévoyait que nous

viendrions nous y embarquer aujourd’hui, 27 avril

1885...

– Sois donc sérieux, Jean, et n’oublie pas que le

Midi peut nous entendre ! Ce qui me paraît sage, c’est

de visiter Cette, puisque nous sommes à Cette, ses

bassins, ses canaux, sa gare maritime, ses douze

kilomètres de quais, sa promenade arrosée par les eaux

limpides d’un aqueduc...

– As-tu fini, Marcel, de me réciter du Joanne ?...

– Une ville, continua Marcel Lornans, qui aurait pu

être une Venise...

– Et qui s’est contentée d’être un petit Marseille !

riposta Jean Taconnat.

– Comme tu dis, mon cher Jean, la rivale de la

superbe cité provençale, après elle, le premier port franc

de la Méditerranée, qui exporte des vins, des sels, des

eaux-de-vie, des huiles, des produits chimiques...

– Et qui importe, repartit Jean Taconnat en

détournant la tête, des raseurs de ton espèce...

– Et aussi des peaux brutes, des laines de La Plata,

des farines, des fruits, des morues, des merrains, des

métaux...

– Assez... assez ! s’écria le jeune homme, désireux

d’échapper à cette cataracte de renseignements qui

tombait des lèvres de son ami.

– Deux cent soixante-treize mille tonnes à l’entrée et

deux cent trente-cinq mille à la sortie, reprit

l’impitoyable Marcel Lornans, sans parler de ses

ateliers de salaison pour les anchois et les sardines, de

ses salines qui produisent annuellement de douze à

quatorze mille tonnes, de sa tonnellerie si importante

qu’elle occupe deux mille ouvriers et fabrique deux

cent mille futailles...

– Où je voudrais que tu fusses deux cent mille fois

renfermé, mon verbeux ami ! Et, de bonne foi, Marcel,

en quoi toute cette supériorité industrielle et

commerciale pourrait-elle intéresser deux braves

garçons qui se dirigent vers Oran, avec l’intention de

s’engager au 7e chasseurs d’Afrique ?...

– Tout est intéressant en voyage, même ce qui ne

l’est pas... affirma Marcel Lornans.

– Et y a-t-il assez de coton à Cette pour qu’on puisse

se boucher les oreilles ?...

– Nous le demanderons en nous promenant.

– L’Argèlès part dans deux heures, observa Jean

Taconnat, et, à mon avis, le mieux est d’aller

directement à bord de l’Argèlès ! »

Et peut-être avait-il raison. En deux heures, quelle

apparence que l’on pût visiter cette toujours

grandissante ville – du moins avec quelque profit ? Il

eût fallu se rendre à l’étang de Thau, près du grau à

l’issue duquel elle est bâtie, gravir la montagne calcaire,

isolée entre l’étang et la mer, ce Pilier de Saint-Clair au

flanc duquel la ville est disposée en amphithéâtre, et

que des plantations de pins reboiseront dans un

prochain avenir. Ne mérite-t-elle pas d’arrêter le

touriste, pendant quelques jours, cette capitale maritime

sud-occidentale, qui communique avec l’océan par le

canal du Midi, avec l’intérieur par le canal de

Beaucaire, et que deux lignes de chemin de fer, l’une

par Bordeaux, l’autre par le centre, raccordent au cœur

de la France ?

Marcel Lornans, cependant, n’insista plus, et il

suivit docilement Jean Taconnat, que précédait un

commissionnaire poussant la charrette aux bagages.

L’ancien bassin fut atteint après un assez court

trajet. Les voyageurs du train, à même destination que

les deux jeunes gens, se trouvaient déjà rassemblés.

Nombre de ces curieux qu’attire toujours un navire en

partance attendaient sur le quai, et il n’eût pas été

exagéré d’en porter le chiffre à une centaine pour une

population de trente-six mille habitants.

Cette possède un service régulier de paquebots sur

Alger, Oran, Marseille, Nice, Gênes, Barcelone.

Les passagers nous paraissent mieux avisés en

accordant la préférence à une traversée que favorise

l’abri de la côte d’Espagne et de l’archipel des Baléares

dans l’ouest de la Méditerranée. Une cinquantaine, ce

jour-là, allaient prendre passage sur l’Argèlès, navire de

dimensions modestes – huit cents à neuf cents tonneaux

– qui offrait toutes garanties désirables sous le

commandement du capitaine Bugarach.

L’Argèlès, ses premiers feux allumés, sa cheminée

expectorant un tourbillon de fumée noirâtre, était

amarré à l’intérieur du vieux bassin, le long de la jetée

de Frontignan à l’est. Au nord se dessine, dans sa forme

triangulaire, le nouveau bassin auquel vient aboutir le

canal maritime. À l’opposé est établie la batterie

circulaire qui défend le port et le môle Saint-Louis.

Entre ce môle et le musoir de la jetée de Frontignan,

une passe, d’un abord assez facile, donne accès dans le

vieux bassin.

C’était par la jetée que les passagers embarquaient

sur l’Argèlès, tandis que le capitaine Bugarach

surveillait en personne l’arrimage des colis sous les

prélarts du pont. La cale, encombrée, n’offrait plus une

place vide, avec sa cargaison de houille, de merrains,

d’huiles, de salaisons, et de ces vins coupés, que Cette

fabrique dans ses entrepôts, source d’une exportation

considérable.

Quelques vieux marins – de ces faces tannées par les

brises, les yeux brillants sous d’épais sourcils en

broussaille, les oreilles à gros ourlet rouge, se balançant

sur les hanches comme secoués d’un roulis perpétuel –

causaient à travers les fumées de leurs pipes. Ce qu’ils

disaient ne pouvait qu’être agréable à ceux de ces

passagers qu’une traversée de trente à trente-six heures

ne laisse pas d’émotionner par avance.

« Beau temps, affirmait l’un.

– Une brise du nord-est qui tiendra, selon toute

apparence, ajoutait l’autre.

– Il doit y avoir bon frais autour des Baléares,

concluait un troisième, en secouant sur la corne de son

ongle les cendres d’un culot éteint.

– Avec le vent portant, l’Argèlès ne sera pas gêné

d’enlever ses onze nœuds à l’heure, dit le maître-pilote,

qui venait prendre son poste à bord du paquebot.

D’ailleurs, sous le commandement du capitaine

Bugarach, rien à craindre. Le vent favorable est dans

son chapeau, et il n’a qu’à se découvrir pour l’avoir

grand largue ! »

Très rassurants, ces loups de mer. Mais ne connaît-

on pas le proverbe maritime : « Qui veut mentir n’a

qu’à parler du temps » ?

Si les deux jeunes gens ne prêtaient qu’une attention

médiocre à ces pronostics, si, au surplus, ils ne

s’inquiétaient en aucune façon ni de l’état de la mer ni

des aléas de la traversée, la plupart des passagers se

montraient moins indifférents ou moins philosophes.

Quelques-uns se sentaient troublés de tête et de cœur,

même avant d’avoir mis le pied à bord.

Parmi ces derniers, Jean Taconnat fit remarquer à

Marcel Lornans une famille qui, sans doute, allait

débuter sur cette scène un peu trop machinée du théâtre

méditerranéen – phrase métaphorique du plus jovial des

deux amis.

Cette famille présentait le groupe trinitaire du père,

de la mère et du fils. Le père était un homme de

cinquante-cinq ans, figure de magistrat, bien qu’il

n’appartînt pas à la magistrature debout ou assise, les

favoris en côtelettes poivre et sel, le front peu

développé, la taille épaisse, atteignant cinq pieds deux

pouces, grâce à des souliers hauts sur talon – en un mot

un de ces gros petits hommes communément désignés

sous la rubrique de « pot à tabac ». Vêtu d’un complet

quadrillé de forte étoffe diagonale, la casquette à

oreilles sur son chef grisonnant, il tenait d’une main un

parapluie engainé dans son étui luisant, de l’autre, la

couverture de voyage à dessins tigrés, roulée et cerclée

d’une double courroie de cuir.

La mère avait sur son mari l’avantage de le dominer

d’un certain nombre de centimètres – une grande

femme sèche et maigre, type échalas, face jaunâtre, l’air

hautain, à cause de sa taille sans doute, les cheveux en

bandeaux, d’un noir qui est suspect quand on touche à

la cinquantaine, la bouche pincée, les joues tachetées

d’un léger herpès, toute son importante personne

enveloppée d’une rotonde en laine brune, fourrée de

petit-gris. Un sac à fermoir d’acier pendait au bout de

son bras droit, et un manchon de fausse martre au bout

de son bras gauche.

Le fils était un garçon quelconque, majeur depuis

six mois, physionomie insignifiante, long col, ce qui,

joint au reste, est souvent un indice de stupidité native,

moustache blonde commençant à germer, yeux sans

expression avec le lorgnon à verres de myope, corps

dégingandé, mal d’aplomb, l’air veule du ruminant,

assez embarrassé de ses bras et de ses jambes – bien

qu’il eût reçu des leçons de grâce et de maintien – en un

mot, un de ces bêtas, nuls et inutiles, qui, pour

employer une locution de la langue algébrique, sont

affectés du signe « moins ».

Telle était cette famille de vulgaires bourgeois. Ils

vivaient d’une douzaine de mille francs de rente

provenant d’un double héritage, n’ayant jamais rien

fait, d’ailleurs, pour l’accroître, non plus que pour le

diminuer. Originaires de Perpignan, ils y habitaient une

antique maison sur la Popinière, qui longe la rivière de

Têt. Lorsqu’on les annonçait dans un des salons de la

Préfecture ou de la Trésorerie générale, c’était sous le

nom de : M. et Mme Désirandelle et M. Agathocle

Désirandelle.

Arrivée au quai, devant l’appontement qui donnait

accès sur l’Argèlès, la famille s’arrêta. Embarquerait-

elle immédiatement ou attendrait-elle, en se promenant,

l’instant du départ ?...

Sérieuse question, en vérité.

« Nous sommes venus trop tôt, monsieur

Désirandelle, maugrée la dame, et vous n’y manquez

jamais...

– Comme vous ne manquez jamais à récriminer,

madame Désirandelle ! » répondit le monsieur sur le

même ton.

Ce couple ne s’appelait jamais autrement que

« monsieur, madame » soit en public, soit en particulier,

ce qu’il imaginait être d’une excessive distinction.

« Allons nous installer à bord, proposa M.

Désirandelle.

– Une heure d’avance, se récria Mme Désirandelle,

quand nous en avons trente à rester sur ce bateau, qui se

balance déjà comme une escarpolette !... »

En effet, bien que la mer fût calme, l’Argèlès

éprouvait un léger roulis, dû à une certaine houle, dont

l’ancien bassin n’est pas entièrement défendu par le

brise-lames de cinq cents mètres construit à quelques

encablures de la passe.

« Si nous en sommes à avoir peur du mal de mer

dans le port, reprit M. Désirandelle, mieux eût valu ne

point entreprendre ce voyage !

– Croyez-vous donc que j’y aurais consenti,

monsieur Désirandelle, s’il ne s’était agi d’Agathocle...

– Eh bien ! puisque c’est décidé...

– Ce n’est pas une raison pour embarquer si

longtemps d’avance.

– Mais nous avons à déposer nos bagages, à prendre

possession de notre cabine, à choisir notre place dans la

salle à manger, ainsi que me l’a conseillé Dardentor...

– Vous voyez bien, riposta la dame d’un ton sec,

que votre Dardentor n’est pas encore arrivé ! »

Et elle se redressait afin d’élargir son champ visuel,

en parcourant du regard la jetée de Frontignan.

Mais le personnage désigné sous ce nom étincelant

de Dardentor n’apparaissait pas.

« Eh ! s’écria M. Désirandelle, vous le savez, il n’en

fait jamais d’autres !... On ne le verra qu’au dernier

moment !... Notre ami Dardentor s’expose toujours à ce

que l’on parte sans lui...

– Par exemple, s’exclama Mme Désirandelle, si

pareille chose survenait...

– Ce ne serait pas la première fois !

– Aussi pourquoi a-t-il quitté l’hôtel avant nous ?...

– Il a voulu rendre visite à Pigorin, un tonnelier de

ses amis, et il a promis de nous rejoindre sur le bateau.

Dès son arrivée, il montera à bord, et je parierais bien

qu’il ne restera pas à se morfondre sur le quai...

– Mais il n’est pas arrivé...

– Il ne tardera point, répliqua M. Désirandelle, qui

se dirigea d’un pas délibéré vers l’appontement.

– Qu’en penses-tu, Agathocle ? » demanda Mme

Désirandelle, en s’adressant à son fils.

Agathocle n’en pensait rien, pour cette raison qu’il

ne pensait jamais à quoi que ce fût. Pourquoi ce nigaud

se serait-il intéressé à ce mouvement maritime et

commercial, transport de marchandises, embarquement

de passagers, ce tumulte du bord qui précède le départ

d’un paquebot ? D’entreprendre un voyage en mer,

d’explorer un pays nouveau, ne provoquait aucunement

chez lui cette curiosité joyeuse, cette émotion

instinctive, si naturelle chez les jeunes gens de son âge.

Indifférent à tout, étranger à tout, apathique, sans

imagination ni esprit, il se laissait faire. Son père lui

avait dit : « Nous allons partir pour Oran », et il avait

répondu : « Ah ! » Sa mère lui avait dit : « M.

Dardentor a promis de nous accompagner », et il avait

répondu : « Ah ! » Tous deux lui avaient dit : « Nous

allons demeurer quelques semaines chez Mme Elissane

et sa fille, que tu as vues lors de leur dernier passage à

Perpignan », et il avait répondu : « Ah ! » Cette

interjection sert d’ordinaire à marquer ou la joie, ou la

douleur, ou l’admiration, ou la commisération, ou

l’impatience. Or, dans la bouche d’Agathocle, il eût été

difficile de dire ce qu’elle indiquait, si ce n’est la nullité

dans la bêtise, et la bêtise dans la nullité.

Mais, au moment où sa mère venait de l’interroger

sur ce qu’il pensait de l’opportunité de monter à bord

ou de demeurer sur le quai, voyant M. Désirandelle

mettre le pied sur l’appontement, il avait suivi son père,

et Mme Désirandelle se résigna à embarquer après eux.

Les deux jeunes gens étaient déjà installés sur la

dunette du paquebot. Toute cette agitation bruyante les

amusait. L’apparition de tel ou tel compagnon de

voyage faisait naître dans leur esprit telle ou telle

réflexion, suivant le type des individus. L’heure du

départ approchait. Le sifflet à vapeur déchirait l’air. La

fumée, plus abondante, tourbillonnait à la collerette de

la grosse cheminée, assez voisine du grand mât qui

avait été recouvert de son étui jaunâtre.

Les passagers de l’Argèlès étaient, pour la plupart,

des Français se rendant en Algérie, des soldats

rejoignant leur régiment ou leur bataillon, quelques

Arabes, quelques Marocains aussi, à destination

d’Oran. Ces derniers, dès qu’ils avaient mis le pied sur

le pont, se dirigeaient vers la partie réservée aux

secondes classes. À l’arrière se réunissaient les

passagers de première classe, auxquels étaient

exclusivement attribués la dunette, le salon et la salle à

manger qui en occupaient l’intérieur, en prenant jour

par une élégante claire-voie. Les cabines, disposées en

abord, s’éclairaient par des hublots à vitres

lenticulaires. Évidemment, l’Argèlès n’offrait ni le luxe

ni le confort des navires de la Compagnie

transatlantique ou des Messageries maritimes. Les

steamers qui partent de Marseille pour l’Algérie sont de

plus fort tonnage, de marche plus rapide,

d’aménagement mieux compris. Mais, lorsqu’il s’agit

d’une traversée si courte, y a-t-il lieu de se montrer

difficile ? Et, en réalité, ce service de Cette à Oran,

fonctionnant à des prix moins élevés, ne chômait ni de

voyageurs ni de marchandises.

Ce jour-là, si l’on comptait une soixantaine de

passagers de l’avant, il ne semblait pas que ceux de

l’arrière dussent dépasser le chiffre de vingt à trente. Un

des matelots venait de piquer deux heures et demie à

bord. Dans une demi-heure l’Argèlès larguerait ses

amarres, et les retardataires ne sont jamais nombreux au

départ des paquebots.

Dès son embarquement, la famille Désirandelle

s’était hâtée vers la porte à double battant qui donnait

accès dans la salle à manger.

« Comme ce bateau se secoue déjà ! » n’avait pu

s’empêcher de dire la mère d’Agathocle.

Le père s’était bien gardé de lui répondre. Il ne se

préoccupait uniquement que de choisir une cabine à

trois cadres, et trois places à la table de la salle à

manger à proximité de l’office. C’est par là qu’arrivent

les plats, si bien que l’on peut choisir les meilleurs

morceaux et n’être point réduit aux restes des autres.

La cabine qui eut sa préférence portait le numéro 19.

Placée à tribord, c’était l’une des plus rapprochées du

centre, où les mouvements de tangage sont moins

sensibles. Quant aux balancements du roulis, il ne

fallait point songer à s’en garer. À l’avant comme à

l’arrière, ils sont également ressentis et également

désagréables à ceux des passagers qui ne goûtent pas le

charme de ces berçantes oscillations.

La cabine arrêtée, les menus bagages déposés, M.

Désirandelle, laissant Mme Désirandelle arrimer ses

colis, revint dans la salle à manger avec Agathocle.

L’office étant à bâbord, il se dirigea de ce côté, afin de

marquer les trois places qu’il convoitait à l’extrémité de

la table.

Un voyageur était assis à ce bout, tandis que le

maître d’hôtel et les garçons s’occupaient de disposer

les couverts pour le dîner de cinq heures.

On le voit, le susdit voyageur avait déjà pris

possession de cette place et mis sa carte entre les plis de

la serviette posée sur l’assiette écussonnée du

monogramme de l’Argèlès. Et, sans doute, dans la

crainte qu’un intrus voulût lui subtiliser ce bon endroit,

il resterait assis devant son couvert jusqu’au départ du

paquebot.

M. Désirandelle lui envoya un regard oblique, en

reçut un de même nature, parvint à lire, en passant, ces

deux noms, gravés sur la carte de ce convive : Eustache

Oriental, marqua trois places en face de ce personnage,

et, suivi de son fils, quitta la salle à manger pour monter

sur la dunette.

L’heure du départ ne manquait que d’une douzaine

de minutes encore, et les passagers, attardés sur la jetée

de Frontignan, entendraient les derniers coups de sifflet.

Le capitaine Bugarach arpentait la passerelle. Sur le

gaillard d’avant, le second de l’Argèlès veillait aux

préparatifs du démarrage.

M. Désirandelle sentait s’accroître son inquiétude, et

répétait d’une voix impatiente :

« Mais il ne vient pas !... Pourquoi tarde-t-il ?... Que

fait-il donc ?... Il sait pourtant que c’est pour trois

heures précises !... Il va manquer le bateau !...

Agathocle ?...

– Et puis ?... répondit niaisement le fils

Désirandelle, sans avoir l’air de savoir pourquoi son

père s’abandonnait à cette agitation extraordinaire.

– Tu n’aperçois pas M. Dardentor ?...

– Il n’est pas arrivé ?...

– Non ! il n’est pas arrivé... À quoi penses-tu

donc ? »

Agathocle ne pensait à rien.

M. Désirandelle allait et venait d’un bout à l’autre

de la dunette, promenant son regard tantôt sur la jetée

de Frontignan, tantôt sur le quai à l’opposé du vieux

bassin. En effet, le retardataire aurait pu apparaître de

ce côté, et, en quelques coups d’avirons, un canot l’eût

amené à bord du paquebot.

Personne... personne !

« Que va dire Mme Désirandelle ! s’écria M.

Désirandelle aux abois. Elle si soigneuse de ses

intérêts !... Il faut pourtant qu’elle le sache !... Si ce

diable de Dardentor n’est pas ici dans cinq minutes, que

devenir ? »

Marcel Lornans et Jean Taconnat s’amusaient de la

détresse de ce bonhomme. Il était évident que les

amarres de l’Argèlès seraient bientôt larguées, si l’on

n’avertissait pas le capitaine, et, à supposer que celui-ci

n’accordât pas le traditionnel quart d’heure de grâce –

cela ne se fait guère, quand il s’agit du départ d’un

paquebot – on partirait sans M. Dardentor.

D’ailleurs, la haute pression de la vapeur faisait déjà

ronfler les chaudières ; de rapides volutes blanches

fusaient par le tuyau d’échappement ; le paquebot se

choquait contre ses ballons d’accostage, pendant que le

mécanicien balançait sa machine et assurait le

fonctionnement de l’hélice.

En ce moment, Mme Désirandelle apparut sur la

dunette. Plus sèche que d’ordinaire, plus pâle que

d’habitude, elle serait restée dans sa cabine, pour n’en

point sortir de toute la traversée, si, elle aussi, n’eût été

aiguillonnée par une réelle inquiétude. Pressentant que

M. Dardentor n’était pas à bord, voici que, en dépit de

ses défaillances, elle voulait demander au capitaine

Bugarach d’attendre le passager en retard.

« Eh bien ?... dit-elle à son mari.

– Il n’est pas arrivé ! lui fut-il répondu.

– Nous ne pouvons partir avant que Dardentor...

– Cependant...

– Mais allez donc parler au capitaine, monsieur

Désirandelle !... Vous voyez bien que je n’ai pas la

force de monter près de lui ! »

Le capitaine Bugarach, l’œil à tout, jetant un ordre à

l’avant, jetant un ordre à l’arrière, paraissait peu

abordable. À ses côtés, sur la passerelle, l’homme de

barre, tenant les poignées de la roue, guettait un

commandement pour actionner les drosses du

gouvernail. Ce n’était point l’instant de l’interpeller, et

pourtant, sous l’injonction de Mme Désirandelle, après

s’être péniblement hissé par la petite échelle de fer, M.

Désirandelle s’accrocha aux montants de la passerelle

tendue de toile blanche.

« Capitaine ?... dit-il.

– Que me voulez-vous ?... répondit brusquement le

« maître après Dieu » d’une voix qui roulait entre ses

dents comme la foudre entre les nuées d’orage.

– Vous comptez partir ?...

– À trois heures exactement... et il ne s’en faut plus

que d’une minute...

– Mais nous avons un de nos compagnons de

voyage qui est en retard...

– Tant pis pour lui.

– Mais ne pourriez-vous attendre ?...

– Pas une seconde.

– Mais il s’agit de M. Dardentor !... »

Et, au prononcé de ce nom, M. Désirandelle croyait

assurément que le capitaine Bugarach allait se

découvrir d’abord, s’incliner ensuite...

« Qui ça... Dardentor ?... Connais pas !

– M. Clovis Dardentor... de Perpignan...

– Eh bien ! si M. Clovis Dardentor, de Perpignan,

n’est pas à bord d’ici quarante secondes, l’Argèlès

partira sans M. Clovis Dardentor... Larguez à l’avant ! »

M. Désirandelle dégringola plutôt qu’il ne descendit

l’échelle, et déboula sur la dunette.

« On part ?... s’écria Mme Désirandelle, dont la

colère empourpra une seconde les joues déjà

blanchissantes.

– Le capitaine est un butor !... Il n’a rien voulu

entendre et ne veut pas attendre !

– Débarquons à l’instant !...

– Madame Désirandelle... c’est impossible !... Nos

bagages sont à fond de cale...

– Débarquons, vous dis-je !

– Nos places sont payées... »

À la pensée de perdre le prix d’un triple passage de

Cette à Oran, Mme Désirandelle redevint livide.

« La bonne dame amène son pavillon ! dit Jean

Taconnat.

– Alors elle va se rendre ! » ajouta Marcel Lornans.

Elle se rendait en effet, mais non sans s’épancher en

oiseuses récriminations.

« Ah ! ce Dardentor... il est incorrigible !... Jamais là

où il devrait se trouver !... Au lieu d’être venu

directement au bateau, pourquoi est-il allé chez ce

Pigorin !... Et... là-bas... sans lui... à Oran... que

verrons-nous ?...

– Nous l’attendrons chez Mme Elissane, répondit M.

Désirandelle, et il nous rejoindra par le prochain

paquebot, dût-il l’aller prendre à Marseille !...

– Ce Dardentor... ce Dardentor !... répétait la dame,

dont la pâleur s’accrut encore aux premières

oscillations de l’Argèlès. Ah ! s’il ne s’agissait de notre

fils... du bonheur et de l’avenir d’Agathocle ! »

Son avenir et son bonheur préoccupaient-ils à ce

point ce garçon si nul, ce minus habens ?...

Il n’y avait pas lieu de le supposer, à le voir si

indifférent au trouble physique et moral de ses père et

mère.

Quant à Mme Désirandelle, elle n’eut plus que la

force d’exhaler ces mots, entrecoupés de

gémissements :

« Ma cabine... ma cabine ! »

La passerelle de l’appontement venait d’être retirée

sur le quai par les hommes de service. Son avant écarté

du parapet, le paquebot prit un peu de tour pour se

mettre en direction de la passe. L’hélice patouillait à

petits coups, provoquant un remous blanchâtre à la

surface du vieux bassin. Le sifflet lançait ses notes

aiguës, afin de dégager la sortie, prévoyant le cas où

quelque navire se fût présenté du dehors.

Une dernière fois, M. Désirandelle promena un

regard désespéré sur les gens qui assistaient au départ

du paquebot, puis jusqu’à l’extrémité de la jetée de

Perpignan par laquelle eût pu accourir le retardataire...

Avec une embarcation, il aurait encore eu le temps de

regagner l’Argèlès...

« Ma cabine... ma cabine ! » murmurait Mme

Désirandelle d’une voix défaillante.

M. Désirandelle, très vexé du contretemps, très

ennuyé du tapage, aurait volontiers envoyé promener

M. Dardentor et Mme Désirandelle. Mais le plus pressé

était de réintégrer celle-ci dans la cabine qu’elle

n’aurait pas dû quitter. Il essaya de la relever du banc

sur lequel elle gisait affalée. Cela fait, il la prit par la

taille, et, avec l’aide d’une des femmes de chambre, il

la fit descendre de la dunette sur le pont. Après l’avoir

traînée à travers la salle à manger jusqu’à sa cabine, on

la déshabilla, on la coucha, on la roula dans ses

couvertures, afin de rétablir chez elle la chaleur vitale à

demi éteinte.

Puis, cette pénible opération achevée, M.

Désirandelle remonta sur la dunette, d’où son œil

furieux et menaçant parcourut les quais du vieux bassin.

Le retardataire n’était pas là, et, y eût-il été,

qu’aurait-il pu faire, si ce n’est son mea culpa, en se

frappant la poitrine !

En effet, son évolution achevée, l’Argèlès avait pris

le milieu de la passe et recevait les saluts des curieux

massés, d’une part sur le musoir de la jetée, de l’autre

autour du môle Saint-Louis. Puis, il modifia légèrement

sa direction à bâbord, afin d’éviter une goélette dont la

dernière bordée se prolongeait à l’intérieur du bassin.

Enfin, la passe franchie, le capitaine Bugarach

manœuvra de manière à tourner le brise-lames par le

nord et à doubler le cap de Cette sous petite vapeur.

2



Dans lequel le principal personnage de cette histoire

est décidément présenté au lecteur





« Nous voici en route, dit Marcel Lornans, en route

vers...

– L’inconnu, répliqua Jean Taconnat, l’inconnu

qu’il faut fouiller pour trouver du nouveau, a dit

Baudelaire !

– L’inconnu, Jean ?... Est-ce que tu espères le

rencontrer dans une simple traversée de la France à

l’Afrique, un voyage de Cette à Oran ?...

– Qu’il ne s’agisse que d’une navigation de trente à

quarante heures, Marcel, d’un simple voyage dont Oran

doit fournir la première et peut-être l’unique étape, je ne

le conteste pas. Mais, quand on part, sait-on toujours où

l’on va ?...

– Assurément, Jean, lorsqu’un paquebot vous mène

là où vous devez aller, et à moins d’accidents de mer...

– Eh ! qui te parle de cela, Marcel ? répondit Jean

Taconnat d’un ton dédaigneux. Des accidents de mer,

une collision, un naufrage, une explosion de machine,

une robinsonnade de quelque vingt ans sur une île

déserte, la belle affaire !... Non ! L’inconnu, dont je ne

me préoccupe guère d’ailleurs, c’est l’X de l’existence,

c’est ce secret du destin que, dans les temps antiques,

les hommes gravaient sur la peau de la chèvre

Amalthée, c’est ce qui est écrit dans le grand livre de là-

haut et que les meilleures besicles ne nous permettent

pas de lire, c’est l’urne dans laquelle sont déposés les

bulletins de la vie et que tire la main du hasard...

– Mets une digue à ce torrent de métaphores, Jean,

s’écria Marcel Lornans, ou tu vas me donner le mal de

mer !

– C’est le décor mystérieux sur lequel va se lever le

rideau d’avant-scène...

– Assez, dis-je, assez ! Ne t’emballe pas ainsi dès le

début !... Ne caracole pas sur le dada des chimères !...

Ne chevauche pas à bride abattue...

– Eh !... là-bas !... Il me semble que te voici

métaphorisant à ton tour !...

– Tu as raison, Jean. Raisonnons froidement, et

voyons les choses comme elles sont. Ce que nous

voulons faire est dépourvu de tout aléa. Nous avons pris

à Cette passage pour Oran, avec un millier de francs

chacun dans notre poche, et nous allons nous engager

au 7e chasseurs d’Afrique. Il n’y a rien là que de très

sage, de très simple, et l’inconnu, avec ses fantaisistes

perspectives, ne saurait apparaître en tout cela...

– Qui sait ? » répondit Jean Taconnat en traçant de

son index un point interrogatif.

Cette conversation, qui marque de certains traits

distinctifs le caractère de ces deux jeunes gens, se tenait

à l’arrière de la dunette. Du banc ajusté contre la

rambarde à mailles de filet, leur regard, porté vers

l’avant, n’était arrêté que par le roufle de la passerelle,

qui dominait le pont entre le grand mât et le mât de

misaine du paquebot.

Une vingtaine de passagers occupaient les bancs

latéraux et les pliants, que la tente, suspendue à

l’araignée de sa drisse, abritait des rayons du soleil.

Au nombre de ces passagers figuraient M.

Désirandelle et son fils. Le premier parcourait

fébrilement le pont, les mains tantôt derrière le dos,

tantôt levées vers le ciel. Puis il allait s’accouder sur la

rambarde et contemplait le sillage de l’Argèlès, comme

si M. Dardentor, transformé en marsouin, eût été sur le

point d’apparaître au milieu des déchirures de la

blanche écume du sillage.

Lui, Agathocle, persistait à montrer la plus absolue

indifférence au mécompte dont ses parents éprouvaient

tant de surprise et d’ennui.

Des autres voyageurs, les uns, les plus insensibles

au roulis, qui d’ailleurs était faible, se promenaient,

causant, fumant, se passant de main en main la longue-

vue du bord, afin d’observer la côte fuyante, accidentée

vers l’ouest d’une superbe crête des montagnes

pyrénéennes. D’autres, moins assurés contre les

oscillations de l’Argèlès, étaient assis sur les fauteuils

d’osier dans le coin qui aurait leur préférence pendant

toute la traversée. Quelques voyageuses, enveloppées

de châles, l’air résigné à d’inévitables malaises, la mine

déconfite, avaient pris place à l’abri des roufles, plus

rapprochés du centre où les balancements du tangage se

font moins sentir, des groupes familiaux de mères avec

leurs enfants, très sympathiques à coup sûr, mais qui

regrettaient de ne pas être plus âgées d’une

cinquantaine d’heures.

Autour des passagères circulaient les femmes de

chambre du paquebot ; autour des passagers, les

mousses du bord, guettant un geste, un signe pour

accourir et offrir leurs services... indispensables et

fructueux.

De ces divers voyageurs, combien viendraient

s’asseoir à la table de la salle à manger, lorsque

sonnerait la cloche du dîner dans deux heures environ ?

C’était invariablement la question que se posait le

docteur de l’Argèlès, et il ne se trompait guère en

évaluant de soixante à soixante-dix pour cent ceux qui

manquent d’ordinaire à ce premier repas.

C’était un petit homme tout rond, tout guilleret, tout

loquace, d’une inaltérable bonne humeur, d’une activité

surprenante, en dépit de ses cinquante ans, bien

mangeant, bien buvant, possédant une invraisemblable

collection de formules et ordonnances contre le mal de

mer, à l’efficacité desquelles il n’ajoutait aucune foi.

Mais il était si prodigue de paroles consolantes, il

persuadait si délicatement sa clientèle de passage, que

les infortunées victimes de Neptune lui souriaient entre

deux haut-le-cœur...

« Cela ne sera rien... répétait-il... Ayez soin

seulement d’expirer quand vous vous sentirez monter et

d’aspirer quand vous vous sentirez descendre... Dès que

vous mettrez le pied sur la terre ferme, il n’y paraîtra

plus... C’est votre santé à venir !... Cela vous épargne

bien des maladies futures !... Une traversée vaut une

saison à Vichy ou à Uriage !... »

Les deux jeunes gens avaient tout d’abord remarqué

ce petit homme vif et pétillant – il s’appelait le docteur

Bruno – et Marcel Lornans dit à Jean Taconnat :

« Voilà un facétieux docteur, qui ne doit pas mériter

la qualification de morticole...

– Non, répondit Jean, mais uniquement pour cette

raison qu’il ne vous soigne que d’une maladie dont on

ne meurt pas ! »

Et M. Eustache Oriental, qui n’avait pas reparu sur

le pont, est-ce donc que son estomac éprouvait des

subversions regrettables, ou – pour employer une

locution de l’argot des marins – est-ce qu’il s’occupait

de « compter ses chemises » ? Il y a de ces malheureux

qui en ont ainsi des douzaines – pas dans leur valise.

Non ! Le porteur de ce nom poétique n’était pas

malade. Il ne l’avait jamais été sur mer, il ne le serait

jamais. En pénétrant dans la salle à manger par le

vestibule de la dunette, on l’eût aperçu au bon bout de

la table, assis à cette place qu’il avait choisie et qu’il ne

quitterait pas avant le dessert. Comment, dès lors, lui

contester son droit de premier occupant ?

Au reste, la présence du docteur Bruno eût suffi

pour donner de l’animation à la dunette. Faire

connaissance avec tout ce monde de passagers était à la

fois son plaisir et son devoir. Avide d’apprendre d’où

ils venaient, où ils allaient, curieux comme une fille

d’Ève, bavard comme un couple de pies ou de merles,

vrai furet introduit dans un terrier, il passait de l’un à

l’autre, il les félicitait d’avoir pris passage sur l’Argèlès,

le meilleur paquebot des lignes algériennes, le mieux

aménagé, le plus confortable, un steamer commandé

par le capitaine Bugarach et qui possédait – il ne le

disait pas, mais cela se devinait – un docteur tel que le

docteur Bruno... etc., etc. Puis, s’adressant aux

passagères, il les rassurait sur les incidents de la

traversée... L’Argèlès en était encore à savoir ce que

c’est qu’une tempête... Il filait sur la Méditerranée sans

même mouiller le nez de son étrave... etc., etc. Et le

docteur offrait des pastilles aux enfants... Ils n’avaient

pas à se gêner, les chérubins !... La cale en était pleine...

etc., etc.

Marcel Lornans et Jean Taconnat souriaient à tout

ce manège. Ils connaissaient ce type de docteur, qui

n’est pas rare dans le personnel des transports d’outre-

mer... Une véritable gazette maritime et coloniale.

« Eh ! messieurs, leur dit-il, lorsqu’il se fut assis

près d’eux, le médecin du bord a le devoir de faire

connaissance avec les passagers... Vous me permettrez

donc...

– Très volontiers, docteur, répondit Jean Taconnat.

Puisque nous sommes exposés à passer par vos mains –

j’entends passer et non trépasser – il est convenable que

nous les serrions... »

Et des poignées de main furent chaleureusement

échangées de part et d’autre.

« Si mon flair ne me trompe pas, reprit le docteur

Bruno, j’ai le plaisir de causer avec des Parisiens ?...

– En effet, répliqua Marcel Lornans, des Parisiens...

qui sont de Paris...

– De Paris... très bien... s’écria le docteur... de Paris

même... et non de la banlieue... Du centre peut-être ?...

– Du quartier de la Banque, répondit Jean Taconnat,

et, si vous tenez à ce que je précise davantage, de la rue

Montmartre, numéro 133, au quatrième étage, la porte

de gauche...

– Eh ! messieurs, repartit le docteur Bruno, il est

possible que mes questions soient indiscrètes... mais

cela tient à la fonction... un médecin a besoin de tout

savoir, même ce qui ne le regarde pas... Vous excuserez

donc...

– Vous êtes tout excusé », répondit Marcel Lornans.

Et alors, le docteur Bruno d’ouvrir largement les

ailes de son moulin à paroles. Sa langue battait comme

un claquet. Et quels gestes et quelles phrases ! racontant

ce qu’il avait déjà pu apprendre des uns et des autres,

riant de cette famille Désirandelle, de ce M. Dardentor

qui lui avait fait faux bond, vantant d’avance le dîner

qui serait excellent, assurant que l’Argèlès serait le

lendemain en vue des Baléares, où il devait relâcher

pendant quelques heures, relâche charmante pour les

touristes ; enfin, donnant libre cours à sa garrulité

naturelle, ou, pour employer un mot qui peint mieux ce

flux de verbiage, à sa logorrhée chronique.

« Et, avant d’embarquer, messieurs, vous avez eu le

temps de voir Cette ?... demanda-t-il en se levant.

– Non, docteur, à notre grand regret, répondit

Marcel Lornans.

– C’est dommage !... La ville en vaut la peine !... Et

vous avez déjà visité Oran ?...

– Pas même en rêve ! » répliqua Jean Taconnat.

Un des mousses vint, en ce moment, prévenir le

docteur Bruno de se rendre près du capitaine Bugarach.

Le docteur Bruno quitta les deux amis, non sans les

accabler de nouvelles politesses, et se promettant de

renouer une conversation où il lui restait tant de choses

à apprendre.

Ce qu’il n’avait pas appris, relativement au passé et

au présent de ces deux jeunes gens, il convient de le

résumer en quelques succinctes lignes.

Marcel Lornans et Jean Taconnat étaient cousins

germains par leurs mères, deux sœurs, Parisiennes de

naissance. Dès le bas âge, privés chacun de son père, ils

avaient été élevés dans d’assez maigres conditions de

fortune. Externes au même lycée, leurs classes

terminées, ils suivirent, Jean Taconnat, les cours des

hautes études commerciales, et Marcel Lornans les

cours de l’École de droit. Ils appartenaient à la petite

bourgeoisie du Paris commerçant, et modeste était leur

ambition. Très unis, comme l’eussent été deux frères

dans la maison commune, ils éprouvaient l’un pour

l’autre la plus profonde affection, une amitié dont rien

ne briserait les liens, bien qu’il y eût entre eux une

grande dissemblance de caractère.

Marcel Lornans, réfléchi, attentif, discipliné, avait

pris de bonne heure la vie par son côté sérieux.

Au contraire, Jean Taconnat, véritable gamin, jeune

poulain échappé, d’une jovialité permanente, aimant

peut-être un peu plus le plaisir que le travail, était le

boute-en-train, le mouvement, le bruit de la maison. S’il

s’attirait parfois des reproches pour ses vivacités

intempestives, il savait si gentiment se faire pardonner !

D’ailleurs, tout autant que son cousin, il montrait des

qualités qui rachètent bien des défauts.

Tous deux avaient le cœur bon, ouvert, franc,

honnête. Enfin l’un et l’autre adoraient leurs mères, et

l’on excusera Mmes Lornans et Taconnat de les avoir

aimés jusqu’à la faiblesse, puisqu’ils n’en avaient point

abusé.

Lorsqu’ils eurent vingt ans, le service militaire les

appela en qualité de dispensés, n’ayant qu’un an à

passer sous les drapeaux. Ce temps, ils l’accomplirent

dans un régiment de chasseurs d’une garnison voisine

de Paris. Là encore, une bonne chance voulut qu’ils ne

fussent séparés ni dans l’escadron ni dans la chambrée.

Cette existence au quartier ne leur fut point autrement

désagréable. Ils firent leur métier avec zèle et bonne

humeur. C’étaient d’excellents sujets, remarqués de

leurs chefs, aimés de leurs camarades, et auxquels le

métier militaire n’eût peut-être pas déplu, si, dès

l’enfance, leurs idées avaient été dirigées vers ce but.

Bref, que, pendant leur congé, ils eussent attrapé

quelques consignes – on est mal vu au corps, paraît-il,

quand on n’en attrape jamais – ils n’en sortirent pas

moins du régiment avec la note « bien ».

De retour à la maison maternelle, Marcel Lornans et

Jean Taconnat, âgés de vingt et un ans, comprirent que

l’heure était venue de se mettre au travail. D’accord

avec leurs mères, il fut décidé que tous deux entreraient

dans une maison de commerce de toute confiance. Là

ils s’initieraient à la pratique des affaires, et prendraient

plus tard un intérêt dans cette maison.

Mmes Lornans et Taconnat encourageaient leurs

enfants à chercher la fortune sur cette voie. C’était

l’avenir assuré pour ces deux fils qu’elles chérissaient.

Elles se réjouissaient à la pensée que, dans quelques

années, ils seraient établis, qu’ils se marieraient

convenablement, que de simples employés ils

deviendraient associés, puis patrons, quoique jeunes

encore, que leur commerce prospérerait, que le nom

honorable des grands-pères se continuerait dans les

petits-enfants, etc., etc., enfin, ces rêves que font toutes

les mères, et qui leur viennent du cœur.

Ces rêves, elles ne devaient pas en voir la

réalisation. Quelques mois après leur retour du

régiment, avant qu’ils fussent entrés dans la maison où

ils voulaient débuter, un double malheur frappa les

deux cousins dans leur plus profonde affection.

Une maladie épidémique, qui éprouva les quartiers

du centre à Paris, emporta Mme Lornans et Mme

Taconnat à quelques semaines d’intervalle.

Quelle douleur pour ces jeunes gens, atteints du

même coup de foudre, la famille réduite maintenant à

eux seuls ! Ils furent atterrés, ne pouvant croire à la

réalité d’un tel malheur !

Il fallait cependant songer à l’avenir. Ils héritaient

chacun d’une centaine de mille francs, c’est-à-dire,

avec la baisse de l’intérêt de l’argent, quelque chose

comme trois mille à trois mille cinq cents francs de

rente. Ce médiocre revenu ne permet guère de rester un

inutile et un oisif. Ils ne l’eussent pas voulu, d’ailleurs.

Mais convenait-il d’aventurer leur petite fortune dans

les affaires, si difficiles à cette époque, de la risquer

dans les aléas de l’industrie ou du commerce ? En un

mot, devaient-ils donner suite aux projets formés par

leurs mères ?... Mme Lornans et Mme Taconnat n’étaient

plus là pour les y pousser...

Il y eut un vieil ami de la famille, un officier à la

retraite, ancien chef d’escadron aux chasseurs

d’Afrique, qui intervint alors et dont ils subirent

l’influence. Le commandant Beauregard leur dit

carrément sa manière de voir : ne point exposer leur

héritage, le placer en bonnes obligations de chemins de

fer français, et s’engager, puisqu’ils n’avaient point

conservé mauvais souvenir de leur passage au

régiment... Ils arriveraient promptement sous-officiers...

Des examens les feraient entrer à l’école de Saumur...

Ils en sortiraient sous-lieutenants... Une belle,

intéressante et noble carrière s’ouvrirait devant eux...

Un officier, assuré de trois mille livres de rente, sans

compter sa solde, était, à en croire le commandant

Beauregard, dans la situation la plus enviable du

monde... Et puis l’avancement, et puis la Croix, et puis

la gloire... enfin, tout ce que peut dire un vieux soldat

d’Afrique...

Marcel Lornans et Jean Taconnat furent-ils très

convaincus que le métier militaire est de nature à

satisfaire toutes les aspirations de l’esprit et du cœur ?...

Se répondirent-ils à ce sujet aussi « carrément » que

s’était prononcé le commandant Beauregard ?...

Lorsqu’ils en causèrent seul à seul, se persuadèrent-ils

que c’était là l’unique voie à suivre, et qu’en marchant

sur la route de l’honneur, ils rencontreraient le bonheur

en chemin ?...

« Que risquons-nous d’essayer, Marcel ? dit Jean

Taconnat. Peut-être, après tout, notre bonne vieille

culotte de peau a-t-elle raison ?... Elle nous offre des

recommandations pour le colonel du 7e chasseurs, à

Oran... Partons pour Oran... Nous aurons tout le temps

de réfléchir pendant le voyage... Et une fois sur la terre

algérienne, nous signerons ou nous ne signerons pas...

– Ce qui nous aura valu une traversée... et

j’ajouterai, une dépense inutile, fit observer le sage

Marcel Lornans.

– D’accord, ô la raison même ! répondit Jean

Taconnat. Mais, au prix de quelques centaines de

francs, nous aurons foulé le sol de l’autre France ! Rien

que cette belle phrase vaut l’argent, mon brave

Marcel !... Et puis, qui sait ?...

– Que veulent dire ces mots, Jean ?...

– Ce qu’ils disent d’habitude, et rien de plus... »

Bref, Marcel Lornans se rendit sans trop de peine. Il

fut convenu que les deux cousins partiraient pour Oran,

munis des recommandations du vieux chef d’escadron

pour son ami le colonel du 7e chasseurs. Une fois à

Oran, ils se décideraient en connaissance de cause, et le

commandant Beauregard ne doutait pas que leur

décision fût conforme à ses avis.

Au total, si, à l’heure de contracter un engagement,

leur résolution se modifiait, ils en seraient quittes pour

regagner Paris, où ils choisiraient une autre carrière.

Aussi, puisque, dans ce cas, leur voyage aurait été

inutile, Jean Taconnat jugea qu’il devrait être

« circulaire ». Et qu’entendait-il par ce mot dont Marcel

Lornans ne comprit pas tout d’abord la signification ?...

« J’entends, répliqua-t-il, que mieux vaut profiter de

cette occasion pour voir du pays.

– Et comment ?...

– En allant par une route et en revenant par une

autre. Cela ne coûtera pas beaucoup plus cher, et cela

sera infiniment plus agréable ! Par exemple, on irait

s’embarquer à Cette pour Oran, puis on irait à Alger

prendre le bateau de Marseille...

– C’est une idée...

– Excellente, Marcel, et ce sont tout simplement

Thalès, Pittacus, Bias, Cléobule, Périandre, Chilon,

Solon, qui parlent par ma bouche ! »

Marcel Lornans ne se fût pas permis de discuter une

résolution si indubitablement dictée par les sept sages

de la Grèce, et voilà pourquoi, à cette date du 27 avril,

les deux cousins se trouvaient à bord de l’Argèlès.

Marcel Lornans avait vingt-deux ans, et Jean

Taconnat, quelques mois de moins. Le premier, d’une

taille au-dessus de la moyenne, était plus grand que le

second – une différence de deux à trois centimètres

seulement – mais de tournure élégante, la figure

aimable, les yeux un peu voilés, empreints d’une

profonde douceur, la barbe blonde, tout disposé à la

sacrifier pour se conformer à l’ordonnance.

Si Jean Taconnat ne possédait pas les qualités

extérieures de son cousin, s’il ne représentait pas

comme lui ce que, dans le monde bourgeois, on appelle

un « beau cavalier », il ne faudrait pas croire qu’il fût

agréable de sa personne – un brun bien campé, la

moustache en croc, la physionomie pétillante, les yeux

d’une vivacité singulière, l’attitude gracieuse, et l’air si

bon enfant !

On les connaît maintenant au physique et au moral,

ces deux jeunes gens. Les voici partis pour un voyage

qui n’a rien de très extraordinaire. Ils n’ont d’autre

situation que celle de passagers de première classe sur

ce paquebot à destination d’Oran. La changeront-ils, à

leur arrivée, pour celle de cavaliers de deuxième classe

au 7e chasseurs d’Afrique ?...

« Qui sait ? » avait dit Jean Taconnat, en homme

convaincu que le hasard joue un rôle prépondérant dans

la destinée humaine.

L’Argèlès, en marche depuis vingt-cinq minutes,

n’avait pas encore donné toute sa vitesse. Le brise-

lames lui restait en arrière à un mille, et il se préparait à

évoluer dans la direction du sud-ouest.

En ce moment, le docteur Bruno, qui se trouvait vers

la dunette, saisit la longue-vue et la braqua du côté du

port sur un objet mouvant, couronné par des volutes de

fumée noire et de vapeurs blanches.

Fixer cet objet pendant quelques secondes, pousser

une exclamation de surprise, courir vers l’escalier de

tribord, s’affaler sur le pont, monter jusqu’à la

passerelle où se tenait le capitaine Bugarach,

l’interpeller d’une voix essoufflée et pressante, lui

mettre la longue-vue entre les mains, ce fut pour le

docteur Bruno l’affaire d’une demi-minute.

« Commandant, regardez ! » dit-il en indiquant

l’objet qui grossissait en se rapprochant.

Après l’avoir observé :

« Certainement c’est une chaloupe à vapeur,

répondit le capitaine Bugarach.

– Et il me semble bien que cette chaloupe cherche à

nous rattraper, ajouta le docteur Bruno.

– Ce n’est pas douteux, docteur, car, à l’avant, on

fait des signaux...

– Allez-vous donner l’ordre de stopper ?...

– Je ne sais trop si je le dois !... Que peut nous

vouloir cette chaloupe ?...

– Nous le saurons quand elle aura accosté...

– Peuh ! » fit le capitaine Bugarach, qui ne semblait

pas très désireux d’immobiliser son hélice.

Le docteur Bruno n’abandonna pas la partie.

« J’y pense, s’écria-t-il, si c’était le voyageur en

retard, courant après l’Argèlès...

– Ce monsieur Dardentor... qui a manqué le

départ ?...

– Et qui se sera jeté dans cette chaloupe pour

regagner notre bord !... »

Explication assez plausible, car il était certain que la

chaloupe, forçant de vitesse, essayait de rejoindre le

paquebot avant qu’il eût pris la haute mer. Et il pouvait

se faire, en vérité, que ce fût pour le compte de ce

retardataire dont la famille Désirandelle déplorait si

amèrement l’absence.

Le capitaine Bugarach n’était point homme à

sacrifier le prix d’une place de passager de première à

l’ennui de s’arrêter pendant quelques minutes. Il lança

bien trois ou quatre jurons d’une sonorité toute

méridionale, mais il envoya dans la chambre des

machines l’ordre de stopper.

Le paquebot courut sur son erre l’espace d’une

encablure, sa marche diminua progressivement, et il

s’arrêta. Toutefois, comme la houle du large le prenait

par le travers, son roulis s’accentuait au grand

dommage des passagers et passagères en proie déjà aux

affres du mal de mer.

Cependant, la chaloupe gagnait avec une telle

rapidité que le bas de son étrave sortait de l’eau

écumante. On commençait à distinguer un personnage,

placé à l’avant, agitant son chapeau.

En ce moment, M. Désirandelle se hasarda à monter

sur la passerelle, et là, s’adressant au docteur Bruno, qui

n’avait pas quitté le capitaine :

« Qu’attendez-vous ?... demanda-t-il.

– Cette chaloupe, répondit le docteur.

– Et que veut-elle ?...

– Nous gratifier d’un passager de plus... sans doute,

celui qui s’est attardé...

– M. Dardentor ?...

– M. Dardentor, si tel est son nom. »

M. Désirandelle saisit la longue-vue que lui

présentait le docteur, et, après nombre de tentatives

infructueuses, parvint à encadrer la chaloupe dans

l’objectif du trop mobile instrument.

« Lui... c’est bien lui ! » s’écria-t-il.

Et il se hâta d’aller apprendre la bonne nouvelle à la

mère d’Agathocle.

La chaloupe n’était plus qu’à trois encablures de

l’Argèlès que balançait une affadissante houle, tandis

que le trop-plein de la vapeur s’échappait des soupapes

avec un bruit d’assourdissante crécelle.

La chaloupe arriva bord à bord à l’instant où M.

Désirandelle, un peu pâle de la visite à sa femme,

reparaissait sur le pont.

Aussitôt une échelle de corde à échelons de bois,

déroulée par-dessus le bastingage, retomba contre le

flanc du paquebot.

Le passager s’occupait alors de régler le patron de la

chaloupe, et il est présumable qu’il le fit royalement,

car il fut salué de l’un de ces « Merci, Votre

Excellence ! » dont les lazzarones semblent seuls avoir

le secret.

Quelques secondes plus tard, ledit personnage, suivi

de son domestique qui portait une valise, enjambait le

bastingage, sautait sur le pont, et, la physionomie

joyeuse, souriant et se déhanchant avec grâce, saluait à

la ronde.

Puis, avisant M. Désirandelle, qui se préparait à lui

adresser des reproches :

« Et oui... me voilà, gros père ! » s’écria-t-il, en lui

envoyant une bonne claque par le travers du ventre.

3



Dans lequel l’aimable héros de cette histoire

commence à se poser au premier plan





M. Dardentor – de son prénom Clovis – avait reçu le

jour, quarante-cinq ans avant le début de cette histoire,

place de la Loge, n° 4, dans l’ancienne Ruscino,

devenue capitale du Roussillon, aujourd’hui chef-lieu

des Pyrénées-Orientales, la célèbre et patriotique

Perpignan.

Le type de Clovis Dardentor n’est pas rare en cette

bonne ville de province. Qu’on se figure un homme

d’une taille au-dessus de la moyenne, carré des épaules,

vigoureux de charpente, le système musculeux

dominant le système nerveux, en parfaite eusthénie –

c’est-à-dire pour ceux qui ont oublié le grec, en complet

équilibre de ses forces – la tête ronde, les cheveux ras

poivre et sel, la barbe brune en éventail, le regard vif, la

bouche grande, la denture superbe, le pied sûr, la main

adroite, bien trempé moralement et physiquement, bon

enfant quoique de nature impérieuse, de belle humeur,

d’une faconde intarissable, très débrouillard, très

expéditif, enfin méridional autant que peut l’être un

individu qui n’est pas originaire de cette Provence dans

laquelle tout le Midi français se résume et s’absorbe.

Clovis Dardentor était célibataire, et, vraiment, on

ne concevrait pas un tel homme apparié dans les liens

conjugaux, ni qu’une quelconque lune de miel se fût

jamais levée sur son horizon. Ce n’est pas qu’il se

montrât misogyne, car il se plaisait dans la société des

femmes, mais il était misogame au plus haut degré. Cet

ennemi du mariage ne concevait pas qu’un homme, sain

d’esprit et de corps, lancé dans les affaires, eût le temps

d’y songer. Le mariage ! il ne l’admettait ni

d’inclination, ni de convenance, ni d’intérêt, ni

d’argent, ni de raison, ni sous le régime de la

communauté, ni sous le régime de la séparation de

biens, ni d’aucune des façons usitées en ce bas monde.

Au surplus, de ce qu’un homme soit resté

célibataire, il ne s’en suit pas qu’il ait vécu dans

l’oisiveté. Cela n’eût pas été à dire de Clovis Dardentor.

S’il était riche de deux beaux millions, ils ne venaient

ni de patrimoine ni d’héritages. Non ! il les avait bel et

bien gagnés par son travail. Intéressé dans de

nombreuses sociétés commerciales et industrielles, dans

les tanneries, les marbreries, les bouchonneries, les vins

de Rivesaltes, il avait toujours, avec une entente

supérieure, réalisé des bénéfices considérables. Mais

c’était à cette industrie de la tonnellerie, si importante

dans la région, qu’il avait consacré le plus de son temps

et de son intelligence. Retiré des affaires à quarante ans,

après fortune faite, bien renté, il n’aurait pas voulu être

de ces thésauriseurs soucieux d’économiser leurs

rentes. Depuis sa retraite, il vivait largement, ne

dédaignant pas les voyages, surtout celui de Paris, où il

allait fréquemment. Doué d’une santé à toute épreuve, il

possédait un de ces estomacs que lui eût envié le

volatile si renommé sous ce rapport, parmi les coureurs

de l’Afrique méridionale.

La famille de notre Perpignanais se réduisait à lui

seul. La longue lignée de ses aïeux venait finir en sa

personne. Pas un ascendant, pas un descendant, pas un

collatéral – à moins que ce ne fût au vingt-sixième ou

au vingt-septième degré, puisque, disent les

statisticiens, tous les Français le sont à ce degré-là, rien

qu’en remontant à l’époque de François Ier. Mais, on en

conviendra, de ces collatéraux il n’y a pas à se

préoccuper. Et, d’ailleurs, chaque homme, en remontant

au début de l’ère chrétienne, ne possède-t-il pas cent

trente-neuf quatrillions d’aïeux – pas un de plus, pas un

de moins ?...

Clovis Dardentor n’en était pas autrement fier.

Toutefois, s’il se trouvait aussi dépourvu de famille

qu’on puisse l’être, il n’y voyait sans doute aucun

inconvénient, vu que jamais il n’avait songé à s’en créer

une par les procédés qui sont à la portée de tout le

monde. Bref, le voici embarqué pour Oran, et puisse-t-il

débarquer sain et sauf dans le chef-lieu de la grande

province algérienne !

Une des raisons majeures pour lesquelles il

convenait que l’Argèlès fût favorisé d’une navigation

superbe, c’était la présence à son bord du Perpignanais.

Jusqu’à ce jour, lorsqu’il allait en Algérie – un pays qui

lui plaisait – il partait de Marseille, et c’était pour la

première fois qu’il venait d’accorder sa préférence à la

ligne de Cette. Ayant fait l’honneur à l’un de ses

paquebots de lui confier le transport de sa personne, il

importait que ce voyage lui donnât toute satisfaction, en

d’autres termes qu’il fût conduit à bon port, après une

traversée aussi courte qu’heureuse.

Dès qu’il eut mis le pied sur le pont, Clovis

Dardentor se retourna vers son domestique :

« Patrice, va t’assurer de la cabine 13 », dit-il.

Et Patrice de répondre :

« Monsieur sait qu’elle a été retenue par dépêche, et

il ne doit concevoir aucune inquiétude à ce sujet.

– Eh bien ! descends-y ma valise et choisis-moi une

place à table aussi bonne que possible... pas trop loin du

capitaine. J’ai déjà l’estomac dans les pattes ! »

Cette locution sembla sans doute à Patrice

médiocrement distinguée, et peut-être aurait-il préféré

que son maître eût dit « dans les talons », car une moue

désapprobatrice se dessina sur ses lèvres. Quoi qu’il en

soit, il se dirigea vers la dunette.

En ce moment, Clovis Dardentor aperçut le

commandant de l’Argèlès qui venait de quitter la

passerelle, et il l’aborda sans façon en ces termes :

« Hé ! hé ! capitaine, comment n’avez-vous pas eu

la patience d’attendre un de vos passagers en retard ?...

Sa machine lui démangeait donc, à votre paquebot,

qu’il lui tardait de se gratter avec son hélice ? »

Cette métaphore n’a rien de très maritime, mais

Clovis Dardentor n’était pas marin, et, dans son langage

imagé, il disait les choses comme elles lui venaient, en

phrases tantôt abominablement pompeuses, tantôt

regrettablement vulgaires.

« Monsieur, répondit le capitaine Bugarach, nos

départs ont lieu à heure fixe, et les règlements de la

compagnie ne nous permettent pas d’attendre...

– Oh ! je ne vous en veux pas ! répliqua Clovis

Dardentor en tendant la main au capitaine.

– Ni moi non plus, répondit celui-ci, bien que j’aie

été forcé de stopper...

– Eh bien ! stoppez là ! » s’écria notre Perpignanais.

Et il secoua la main du capitaine Bugarach avec la

vigueur d’un ancien tonnelier qui a manié le davier et la

doloire.

« Savez-vous bien, ajouta-t-il, que si ma chaloupe

n’avait pu rattraper votre paquebot, elle eût continué

jusqu’en Algérie... et que si je n’avais pas trouvé cette

chaloupe, je me serais jeté à l’eau du haut du quai, et

vous aurais suivi à la nage ! Voilà comme je suis, brave

capitaine Bugarach ! »

Oui ! voilà comme était Clovis Dardentor, et les

deux jeunes gens, qui prenaient plaisir à entendre cet

original, furent honorés d’un salut qu’ils rendirent en

souriant.

« Bon type ! » murmura Jean Taconnat.

En ce moment, l’Argèlès laissa arriver d’un quart et

se mit en direction du cap d’Agde.

« À propos, capitaine Bugarach, une question de la

plus haute importance ? reprit M. Dardentor.

– Parlez.

– À quelle heure le dîner ?...

– À cinq heures.

– Dans quarante-cinq minutes alors... Pas plus tôt,

mais pas plus tard !... »

Et M. Dardentor fit une pirouette, après avoir

consulté sa magnifique montre à répétition, qu’une

épaisse chaîne d’or rattachait à la boutonnière de son

gilet en bonne étoffe diagonale à gros boutons

métalliques.

Assurément, pour employer une locution justifiée

par toute sa personne, ce Perpignanais avait « beaucoup

de chic », avec son chapeau mou penché sur l’oreille

droite, son macfarlane quadrillé, sa jumelle en

bandoulière, sa couverture de voyage tombant de son

épaule à sa ceinture, sa culotte bouffante, ses guêtres à

ardillons de cuivre, et ses bottines de chasse à double

semelle.

Et voici sa voix coquelinesque qui retentit de

nouveau disant : « Si j’ai manqué le départ, je ne raterai

pas le dîner, mon cher capitaine, et pour peu que votre

maître coq ait soigné son menu, vous me verrez le

mastiquer en mesure... »

Soudain ce flux de paroles, se détournant de son

cours, se dirigea vers un autre interlocuteur.

M. Désirandelle, qui était allé avertir Mme

Désirandelle de l’arrivée de leur compagnon de voyage

si malencontreusement retardé, venait d’apparaître.

« Eh ! ce cher ami ! s’écria Clovis Dardentor. Et

me

M Désirandelle ?... Où est donc l’excellente dame ?...

Et le plus beau des Agathocle ?... »

– Soyez sans crainte, Dardentor, répondit M.

Désirandelle, nous n’étions pas en retard, et l’Argèlès

n’a pas été obligé de partir sans nous !

– Des reproches, mon bon ?...

– Ma foi... vous les méritez bien !... Quelle

inquiétude vous nous avez causée !... Nous voyez-vous

débarquant à Oran chez Mme Elissane... sans vous ?...

– Eh ! j’ai assez maronné, Désirandelle... C’est la

faute à cet animal de Pigorin !... Il m’a retenu avec ses

échantillons de vieux Rivesaltes... Il a fallu guster et

déguster... et quand j’ai paru à l’extrémité du vieux

bassin, l’Argèlès débouquait de la passe... Mais me

voici, et il est inutile de récriminer sur la chose, ni de

rouler des yeux de saumon expirant... Ça finirait par

augmenter le roulis !... Et votre femme ?...

– Elle est sur son cadre... un peu...

– Déjà ?...

– Déjà, soupira M. Désirandelle, dont les paupières

tremblotaient, et moi-même...

– Cher bon, un conseil d’ami ! dit Clovis Dardentor.

N’ouvrez pas la bouche comme vous le faites... Tenez-

la fermée le plus possible... ou ce serait tenter le

diable...

– Parbleu, balbutia M. Désirandelle, vous en parlez

à votre aise !... Ah ! cette traversée jusqu’à Oran !... Ni

Mme Désirandelle ni moi nous ne nous y serions risqués,

si l’avenir d’Agathocle n’eût été en jeu !... »

Il s’agissait, en effet, de son avenir à cet unique

héritier des Désirandelle. Chaque soir, Clovis

Dardentor, qui était un vieil ami de cette famille, venait

faire son bésigue ou son piquet dans la maison de la rue

de la Popinière. Il avait presque vu naître cet enfant, il

l’avait vu grandir – physiquement, du moins – car

l’intelligence était restée chez lui en arrière de la

croissance. Agathocle fit au lycée ces mauvaises études

qui sont le lot ordinaire des paresseux et des ineptes. De

vocation pour ceci plutôt que pour cela, il n’en montrait

aucune. Ne rien faire dans la vie lui paraissait être

l’idéal d’une créature humaine. Avec ce qui lui

reviendrait de ses parents, il devait un jour avoir une

dizaine de mille francs de rente. C’est déjà quelque

chose, mais on ne s’étonnera pas que M. et Mme

Désirandelle eussent rêvé pour leur fils un avenir mieux

renté. Ils connaissaient cette famille Elissane, qui, avant

d’habiter l’Algérie, demeurait à Perpignan. Mme

Elissane, veuve d’un ancien négociant, âgée de

cinquante ans alors, jouissait d’une assez belle aisance,

grâce à la fortune que lui avait laissée son mari, lequel,

après s’être retiré des affaires, était allé se fixer en

Algérie. La veuve n’avait qu’une fille de vingt ans. Un

joli parti, Mlle Louise Elissane ! disait-on, jusque dans

le Sud oranais, et aussi dans les Pyrénées-Orientales,

ou, du moins, dans la maison de la rue de la Popinière.

Un mariage entre Agathocle Désirandelle et Louise

Elissane, qu’aurait-on pu imaginer de mieux assorti ?...

Or, avant de se marier, il faut se connaître, et, si

Agathocle et Louise s’étaient vus enfants, ils n’avaient

conservé nul souvenir l’un de l’autre. Donc, puisque

Oran ne venait pas à Perpignan, Mme Elissane n’aimant

point à se déplacer, c’était à Perpignan d’aller à Oran.

De là, ce voyage, bien que Mme Désirandelle éprouvât

les symptômes du mal de mer, rien qu’en regardant les

lames déferler sur une grève, et que M. Désirandelle, en

dépit de ses prétentions, n’eût pas le cœur plus solide.

C’est alors qu’on songea à Clovis Dardentor. Ce

Perpignanais avait l’habitude des voyages. Il ne refusait

pas d’accompagner ses amis. Peut-être ne se faisait-il

pas d’illusion sur la valeur de ce garçon qu’on voulait

marier. Mais, à son avis, quand il s’agit de se

transformer en mari, tous les hommes se valent. Si

Agathocle plaisait à la jeune héritière, cela irait tout

seul. Il est vrai, Louise Elissane était charmante... Bref,

lorsque les Désirandelle auront débarqué à Oran, il sera

temps de la présenter au lecteur, et libre à lui de se

mettre sur les rangs pour évincer Agathocle.

On sait maintenant à quel propos ce groupe

perpignanais avait pris passage sur l’Argèlès et

pourquoi il affrontait une traversée méditerranéenne.

En attendant l’heure du dîner, Clovis Dardentor

monta sur la dunette où se trouvaient ceux des

voyageurs de première classe que le roulis n’avait pas

encore renvoyés dans leurs cabines. M. Désirandelle,

dont la pâleur augmentait, l’y suivit et vint s’affaler sur

un banc.

Agathocle s’approcha.

« Eh ! mon garçon, tu as meilleure bobine que ton

père ! dit M. Dardentor. Ça boulote ?... »

Agathocle répondit que « ça boulotait ».

« Tant mieux, et tâche d’aller jusqu’au bout du

bout ! Ne va pas déballer là-bas avec une physionomie

de papier mâché ou une mine de citrouille en

marmelade ! »

Non !... Pas à craindre, cela !... La mer ne lui faisait

rien, à ce garçon.

Clovis Dardentor n’avait pas jugé opportun de

descendre à la cabine de Mme Désirandelle. La bonne

dame savait qu’il était à bord, cela suffisait. Les

consolations qu’il lui eût apportées n’auraient produit

aucun effet salutaire. Et puis, M. Dardentor appartenait

à cette catégorie de gens abominables, toujours enclins

à plaisanter les victimes du mal de mer. Sous prétexte

qu’ils ne l’ont pas, ils ne veulent pas admettre qu’on

puisse l’avoir ! On devrait les pendre tout bonnement à

la grande vergue !

L’Argèlès se trouvait à la hauteur du cap d’Agde,

lorsqu’un coup de cloche retentit à l’avant. On venait de

piquer cinq heures – l’heure du dîner.

Jusqu’alors, le tangage et le roulis du paquebot

n’avaient pas été très accentués. La houle, quoique un

peu courte, n’occasionnait qu’un balancement très

supportable au plus grand nombre des passagers.

L’Argèlès, la recevant presque par l’arrière, se déplaçait

avec elle. Il y avait donc lieu d’espérer que les convives

ne feraient pas défaut à la salle à manger.

Les passagers et même cinq ou six passagères

descendirent par le double escalier de la dunette, et

gagnèrent les places retenues à la table.

M. Eustache Oriental occupait la sienne, manifestant

déjà une vive impatience. Depuis deux heures qu’il était

là !... Tout donnait à croire, cependant, que, le dîner

fini, cet accapareur de bonnes places remonterait sur le

pont, et qu’il ne resterait pas rivé à cette chaise jusqu’à

l’arrivée au port.

Le capitaine Bugarach et le docteur Bruno se

tenaient au fond de la salle. Ils ne manquaient jamais à

ce devoir d’en faire les honneurs. Clovis Dardentor,

MM. Désirandelle père et fils, se dirigèrent vers le haut

bout de la table. Marcel Lornans et Jean Taconnat,

désireux d’étudier ces divers types de Perpignanais, se

placèrent auprès de M. Dardentor. Les autres convives

s’installèrent à leur convenance – en tout une vingtaine

– quelques-uns dans le voisinage de M. Oriental, à

proximité de l’office d’où venaient les plats sur les

ordres du maître d’hôtel.

M. Clovis Dardentor fit immédiatement

connaissance avec le docteur Bruno, et on peut être

assuré que, grâce à ces deux enragés discoureurs, la

conversation ne languirait pas autour du capitaine

Bugarach.

« Docteur, dit M. Dardentor, je suis heureux... très

heureux de vous serrer la main, fût-elle truffée de

microbes comme celles de tous vos confrères...

– N’ayez crainte, monsieur Dardentor, répondit le

docteur Bruno sur le même ton de belle humeur, je

viens de me laver à l’eau boriquée.

– Bast ! ce que je me moque des microbes et des

microbiens ! s’écria M. Dardentor. Jamais je n’ai été

malade, ni un jour ni une heure, mon cher Esculape !...

Jamais je n’ai été enrhumé, même cinq minutes !...

Jamais je n’ai avalé ni une tisane ni une pilule !... Et

vous me permettrez de croire que je ne commencerai

pas à me médicamenter en vertu de vos ordonnances !...

Oh ! la compagnie des médecins m’est fort agréable !...

Ce sont de braves gens, qui n’ont qu’un tort, celui de

vous détraquer la santé rien qu’en vous tâtant le pouls

ou en vous regardant la langue !... Ceci dit, enchanté de

me mettre à table auprès de vous, et, si le dîner est bon,

je lui ferai honneur à belles dents ! »

Le docteur Bruno ne se tint pas pour battu, quoiqu’il

eût trouvé plus loquace que lui. Il répliqua sans trop

chercher à défendre le corps médical contre un

adversaire si bien armé. Puis, le potage ayant fait son

apparition, chacun ne songea plus qu’à satisfaire un

appétit aiguisé par l’air vif de la mer.

Au début, les oscillations du paquebot ne furent

point pour gêner les convives, à l’exception de M.

Désirandelle, qui était devenu blanc comme sa

serviette. On ne sentait ni ces mouvements

d’escarpolette qui compromettent l’horizontalité, ni ces

élévations et abaissements qui dérangent la verticalité.

Si cet état de choses ne se modifiait point durant le

repas, les divers services se succéderaient sans

dommage jusqu’au dessert.

Mais, soudain, voici que le cliquetis de la vaisselle

commença. Les suspensions de la salle à manger se

balancèrent sur la tête des convives, à leur grand ennui.

Roulis et tangage se combinèrent pour provoquer un

désarroi général parmi les passagers, dont les sièges

prenaient d’inquiétantes inclinaisons. Plus de sûreté

dans le mouvement des bras et des mains. Les verres se

portaient difficilement à la bouche, et, le plus souvent,

les fourchettes piquaient les joues ou le menton...

La plupart des convives n’y purent résister. M.

Désirandelle fut un des premiers à quitter la table avec

une précipitation significative. Afin d’aller respirer l’air

frais du dehors, nombre d’autres le suivirent – une vraie

débandade, malgré les avis du capitaine Bugarach, qui

répétait :

« Cela ne sera rien, messieurs... cette embardée de

l’Argèlès ne durera pas !... »

Et Clovis Dardentor de s’écrier :

« Les voilà qui se carapatent à la file indienne !

– C’est toujours comme cela ! repartit le capitaine

en clignant de l’œil.

– Non ! reprit notre Perpignanais, je ne comprends

pas que l’on n’ait pas plus de cœur au ventre ! »

En admettant que cette expression ne soit pas

contraire aux lois de l’organisme humain, et si

véritablement le cœur peut se déplacer comme l’indique

cette locution populaire, celui de ces braves gens ne

tendait pas à descendre, mais à remonter plutôt vers

leurs lèvres. Bref, au moment où le maître d’hôtel fit

circuler les hors-d’œuvre la table ne comptait plus

qu’une dizaine de convives intrépides. Parmi eux

figuraient, sans parler du capitaine Bugarach et du

docteur Bruno, habitués à ce remue-ménage des dining-

rooms, Clovis Dardentor, fidèle au poste, Agathocle

que la fuite de son père laissait fort indifférent, les deux

cousins Marcel Lornans et Jean Taconnat, nullement

troublés dans leurs fonctions digestives, et enfin, à

l’autre bout, l’impassible M. Eustache Oriental,

guettant les plats, interrogeant les garçons, ne songeant

guère à se plaindre de ces inopportunes secousses de

l’Argèlès, puisqu’il avait le choix des morceaux.

Cependant, après cet exode des convives dérangés

dès le début du dîner, le capitaine Bugarach avait jeté

un singulier regard au docteur Bruno, lequel lui

répondit par un singulier sourire. Ce sourire et ce regard

semblaient s’être compris, et, comme en un fidèle

miroir, ils se réfléchissaient sur l’impassible figure du

maître d’hôtel.

Et à cet instant, Jean Taconnat poussa son cousin du

coude, et dit à voix basse :

« C’est le coup du « nez dans la plume » !...

– Ce que cela m’est égal, Jean !...

– Et à moi ! » riposta Jean Taconnat en faisant

glisser sur son assiette une savoureuse tranche de

saumon d’un rose tendre, dont M. Oriental n’avait point

disposé à son profit.

Ce « coup du nez dans la plume », voici en quoi il

consiste très simplement :

Il est des capitaines – pas tous – mais il en est,

paraît-il, qui, dans un but compréhensible, modifient

quelque peu la direction du paquebot juste au

commencement du repas – oh ! un léger changement de

la barre, rien de plus. Et, en vérité, pourrait-on leur en

faire un reproche ? Est-il donc interdit de mettre un

navire debout à la lame pendant un demi-quart d’heure

seulement ?... Est-il défendu de conniver avec le roulis

et le tangage pour réaliser une économie sensible sur les

frais de table ?... Non, et si cela se fait, il ne faut pas

trop se récrier !

Du reste, ce remue-ménage ne se prolongea pas

outre mesure. Il est vrai, les évincés ne furent point

tentés de réintégrer leurs places à la table commune,

bien que le paquebot eût repris une allure plus calme et,

disons-le, plus honnête.

Le dîner, réduit à quelques convives de choix, allait

donc se continuer dans des conditions excellentes, sans

que personne s’inquiétât de ces malheureux chassés de

la salle à manger, et groupés sur le pont en des attitudes

aussi variées que lamentables.

4



Dans lequel Clovis Dardentor dit des choses dont Jean

Taconnat compte faire son profit





« Que de vides à votre table, mon cher capitaine !

s’écria Clovis Dardentor, alors que le maître d’hôtel

surveillait la circulation des plats sans se départir de sa

dignité habituelle.

– Peut-être est-il à craindre que ces vides

s’augmentent encore, si la mer devient plus mauvaise...

fit observer Marcel Lornans.

– Mauvaise ?... Une mer d’huile ! répondit le

capitaine Bugarach. L’Argèlès est tombé dans un

contre-courant où la lame est plus dure !... Cela arrive

quelquefois...

– Souvent à l’heure du déjeuner et du dîner, répliqua

Jean Taconnat le plus sérieusement du monde.

– En effet, ajouta négligemment Clovis Dardentor,

j’en ai déjà fait la remarque, et si ces satanées

compagnies maritimes y trouvent leur profit...

– Pourriez-vous croire ?... s’écria le docteur Bruno.

– Je ne crois qu’une chose, riposta Clovis

Dardentor, c’est que pour mon compte, je n’y ai jamais

perdu un coup de fourchette, et s’il ne doit rester qu’un

passager à table...

– Vous serez celui-là ! repartit Jean Taconnat.

– Vous l’avez dit, monsieur Taconnat. »

Notre Perpignanais l’appelait déjà par son nom,

comme s’il le connaissait depuis quarante-huit heures.

« Cependant, reprit alors Marcel Lornans, il est

possible que quelques-uns de nos compagnons viennent

se rasseoir à table... Le roulis est moins sensible...

– Je vous le répète, affirma le capitaine Bugarach...

Ce n’était que momentané... Il a suffi d’une distraction

du timonier... Maître d’hôtel, voyez donc si parmi nos

convives...

– Entre autres, ton pauvre homme de père,

Agathocle ! » recommanda Clovis Dardentor.

Mais le jeune Désirandelle hocha la tête, sachant

bien que l’auteur de ses jours ne se déciderait point à

revenir dans la salle à manger, et il ne bougea pas.

Quant au maître d’hôtel, il se dirigea sans conviction

du côté de la porte, tout en sachant l’inutilité de sa

démarche. Lorsqu’un passager a quitté la table, encore

que les circonstances viennent à se modifier, il est rare

qu’il consente à y reparaître. Et, de fait, les vides ne se

comblèrent pas – ce dont le digne capitaine et

l’excellent docteur voulurent bien se montrer fort

marris.

Un léger coup de barre avait rectifié la direction du

paquebot, la houle ne le prenait plus par l’avant, et la

tranquillité était assurée pour la dizaine de convives,

demeurés à leur poste.

Du reste, mieux vaut ne pas être trop nombreux à

table – à ce que prétendait Clovis Dardentor. Le service

y gagne, l’intimité aussi, et la conversation peut se

généraliser.

C’est ce qui arriva. Le dé fut tenu par le héros de

cette histoire, et de quelle façon ! Le docteur Bruno, si

beau parleur qu’il fût, trouvait à peine, de loin en loin, à

placer son mot – Jean Taconnat pas davantage, et Dieu

sait s’il s’amusait à ouïr tout ce verbiage ! Marcel

Lornans se contentait de sourire, Agathocle de manger

sans rien entendre, M. Eustache Oriental de déguster les

bons morceaux en les arrosant d’une bouteille de

pommard que le maître d’hôtel lui avait apportée dans

un berceau d’une horizontalité rassurante. Des autres

convives, il n’y avait pas lieu de s’occuper.

La suprématie du Midi sur le Nord, les mérites

indiscutables de la cité perpignanaise, le rang qu’y

possédait l’un de ses enfants des plus en vue, Clovis

Dardentor en personne, la considération que lui valait

sa fortune honorablement acquise, les voyages qu’il

avait déjà faits, ceux qu’il méditait de faire, son dessein

de visiter Oran dont les Désirandelle lui parlaient sans

cesse, le projet qu’il avait formé de parcourir cette belle

province algérienne... Enfin, il était parti, et ne

s’inquiétait guère de savoir quand il reviendrait.

Ce serait une erreur de croire que ce flux de phrases

échappées des lèvres de Clovis Dardentor empêchait le

contenu de son assiette de monter jusqu’à sa bouche.

Non ! Ces entrées et ces sorties s’exécutaient

simultanément avec une merveilleuse aisance. Ce type

étonnant parlait et mangeait à la fois, sans oublier de

vider son verre, afin de faciliter cette double opération.

« Quelle machine humaine ! se disait Jean Taconnat.

Comme elle fonctionne ! Ce Dardentor est un des

échantillons méridionaux les plus réussis que j’aie

rencontrés ! »

Le docteur Bruno ne l’admirait pas moins. Quel

remarquable sujet de dissection formerait ledit

échantillon, et quel avantage retirerait la physiologie à

fouiller les mystères d’un tel organisme ! Mais, étant

donné que la proposition de se laisser ouvrir le ventre

eût paru inopportune, sans doute, le docteur se borna à

demander à M. Dardentor s’il s’était toujours montré

ménager de sa santé.

« La santé... mon cher docteur ?... Qu’entendez-

vous, s’il vous plaît, par ce mot ?...

– J’entends ce que tout le monde s’accorde à

entendre, répondit le docteur. C’est, suivant la

définition admise, l’exercice permanent et facile de

toutes les fonctions de l’économie...

– Et, en acceptant cette définition, déclara Marcel

Lornans, nous désirons savoir si, chez vous, monsieur

Dardentor, cet exercice est facile ?...

– Et permanent ? ajouta Jean Taconnat.

– Permanent, puisque je n’ai jamais été malade,

déclara notre Perpignanais en se frappant le torse, et

facile, puisqu’il s’opère sans que je m’en aperçoive !

– Eh bien ! mon cher passager, demanda le capitaine

Bugarach, êtes-vous maintenant fixé sur ce qu’on

entend par ce mot santé – ce qui nous permettrait de

boire à la vôtre ?...

– Si cela doit vous le permettre, je conviens que je

suis absolument fixé, et, en effet, l’heure me paraît

venue de sabler le champagne sans attendre au

dessert ! »

Dans le Midi, l’expression « sabler le champagne »

était toujours en usage, et, prononcée par Clovis

Dardentor, il est certain qu’elle prenait une magnifique

redondance méridionale.

Le Rœderer fut donc apporté, les flûtes se

remplirent, couronnées d’écume blanche, et la

conversation ne s’y noya pas, bien au contraire.

Ce fut le docteur Bruno qui rouvrit le feu en ces

termes :

« Alors, monsieur Dardentor, je vous prierai de

répondre à cette autre question : pour avoir conservé cet

état de santé imperturbable, vous êtes-vous abstenu de

tout excès ?...

– Qu’entendez-vous par le mot excès ?...

– Ah çà ! demanda Marcel Lornans en souriant, le

mot excès, comme le mot santé, est donc inconnu dans

les Pyrénées-Orientales ?...

– Inconnu... non, monsieur Lornans, mais, à

proprement parler, je ne sais trop ce qu’il signifie...

– Monsieur Dardentor, reprit le docteur Bruno,

commettre des excès, c’est abuser de soi, c’est user le

corps non moins que l’esprit, en se montrant immodéré,

intempérant, incontinent, en s’abondonnant surtout aux

plaisirs de la table, déplorable passion qui ne tarde pas à

détruire l’estomac...

– Quès aco, l’estomac ?... demanda Clovis

Dardentor du ton le plus sérieux.

– Ce que c’est ?... s’écria le docteur Bruno. Eh !

parbleu ! une machine qui sert à fabriquer les

gastralgies, les gastrites, les gastrocelles, les gastro-

entérites, les endogastrites, les exogastrites ! »

Et, en défilant ce chapelet d’expressions qui ont le

mot gaster pour radical, il paraissait tout heureux que

l’estomac eût donné naissance à tant d’affections

spéciales.

Bref, Clovis Dardentor persistant à soutenir que ce

qui indiquait une détérioration quelconque de la santé

lui était inconnu, puisqu’il refusait d’admettre que ces

mots eussent une signification, Jean Taconnat, très

amusé, employant la seule locution qui résume

l’intempérance humaine, dit :

« Enfin... vous n’avez jamais fait la noce ?...

– Non... puisque je ne me suis jamais marié ! »

Et la voix claironnante de cet original se prolongea

en de tels éclats que les verres tintèrent sur la table,

comme si elle eût été secouée d’un coup de roulis.

On comprit qu’il serait impossible de savoir si cet

invraisemblable Dardentor avait été ou non le prototype

de la sobriété, s’il devait à sa tempérance habituelle

l’insolente santé dont il jouissait, ou si elle était due à

une constitution de fer que nul abus n’avait pu

endommager.

« Allons, allons ! confessa le capitaine Bugarach, je

vois, monsieur Dardentor, que la nature vous a bâti

pour devenir un de nos futurs centenaires !

– Pourquoi pas, cher capitaine ?...

– Oui... pourquoi pas ?... répéta Marcel Lornans.

– Quand une machine est solidement construite,

reprit Clovis Dardentor, bien balancée, bien huilée, bien

entretenue, il n’y a point de raison pour qu’elle ne dure

pas toujours !

– En effet, conclut Jean Taconnat, et du moment

qu’on n’est pas à court de combustible...

– Et ce n’est pas le combustible qui manquera ! »

s’écria Clovis Dardentor en agitant son gousset qui

rendit un son métallique. Maintenant, chers messieurs,

ajouta-t-il dans un éclat de rire, avez-vous fini de me

pousser des colles ?... »

– Non ! » répliqua le docteur Bruno.

Et s’entêtant à vouloir mettre le Perpignanais au

pied du mur :

« Erreur, monsieur, erreur ! s’écria-t-il. Il n’est si

bonne machine qui ne s’use, il n’est si bon mécanisme

qui ne se détraque un jour ou l’autre...

– Cela dépend du mécanicien ! riposta Clovis

Dardentor, qui remplit son verre jusqu’au bord.

– Mais enfin, s’écria le docteur, vous finirez bien

par mourir, je suppose ?...

– Et pourquoi voulez-vous que je meure, puisque

jamais je ne consulte de médecin ? À votre santé,

messieurs ! »

Et, au milieu de l’hilarité générale, levant son verre,

il le choqua joyeusement contre les verres de ses

compagnons de table, puis le vida d’un trait. Alors la

conversation de continuer, bruyante, chaude,

étourdissante, jusqu’au dessert, dont le menu varié

remplaça les entremets du précédent service.

Que l’on juge de l’effet que ce tumulte épulatoire

devait causer aux malheureux passagers des cabines,

étendus sur leur cadre de douleur, et dont les haut-le-

cœur ne pouvaient que s’accroître au voisinage de si

gais propos.

À plusieurs reprises, M. Désirandelle était apparu

sur le seuil de la salle à manger. Puisque son dîner et

celui de sa femme étaient compris dans le coût du

passage, quel désagrément de ne pouvoir en consommer

sa part ! Mais à peine la porte était-elle ouverte qu’il se

sentait ébranlé par les vertiges stomacaux, et avec

quelle hâte remontait-il sur le pont !

Sa seule consolation consistait à se dire : « Par

bonheur, notre fils Agathocle est en train de dévorer

pour trois ! »

Et, de fait, le garçon travaillait en conscience à

récupérer le plus possible des déboursés paternels.

Cependant, après la dernière réponse de Clovis

Dardentor, la conversation fut aiguillée sur un autre

embranchement. Ne pourrait-on trouver le défaut de la

cuirasse chez ce bon vivant, bon buvant et bon

mangeant ? Que sa constitution fût excellente, sa santé

inaltérable, son organisme de premier choix, ce n’était

pas discutable.

Mais, quoi qu’il en eût dit, il finirait par quitter ce

bas monde, comme les autres mortels – disons presque

tous, afin de ne décourager personne. Et, lorsque

sonnerait cette heure fatale, à qui irait la grosse

fortune ?... Qui prendrait possession des maisons, des

valeurs mobilières de l’ancien tonnelier de Perpignan,

la nature ne lui ayant donné d’héritier ni direct ni

indirect, pas un seul collatéral au degré successible ?...

On lui en fit la remarque, et Marcel Lornans de

dire :

« Pourquoi n’avoir point songé à vous créer des

héritiers ?

– Et comment ?...

– Comme cela se fait, pardieu ! s’écria Jean

Taconnat, en devenant le mari d’une femme, jeune,

belle, bien portante, digne de vous...

– Moi... me marier ?...

– Sans doute !

– Voilà une idée qui ne m’est jamais venue !

– Elle aurait dû vous venir, monsieur Dardentor,

déclara le capitaine Bugarach, et il est encore temps...

– Êtes-vous marié, mon cher capitaine ?...

– Non.

– Et vous, docteur ?...

– Point.

– Et vous, messieurs ?...

– Nullement, répondit Marcel Lornans, et, à notre

âge, cela n’a rien de surprenant !

– Eh bien ! si vous n’êtes pas mariés, pourquoi

voulez-vous que je le sois ?...

– Mais pour avoir une famille, répliqua Jean

Taconnat.

– Et avec la famille les soucis qu’elle comporte !

– Pour avoir des enfants... des petits-enfants...

– Et avec eux les tourments qu’ils causent !

– Enfin pour avoir des descendants naturels, qui

s’affligeront de votre mort...

– Ou qui s’en réjouiront !

– Croyez-vous donc, reprit Marcel Lornans, que

l’État ne se réjouira pas s’il hérite de vous ?...

– L’État... hériter de ma fortune... qu’il mangerait

comme un dissipateur qu’il est !

– Cela n’est pas répondre, monsieur Dardentor, dit

Marcel Lornans, et il est dans la destinée de l’homme

de se créer une famille, de se perpétuer dans ses

enfants...

– D’accord, mais l’homme peut en avoir sans se

marier...

– Comment l’entendez-vous ?... demanda le docteur.

– Je l’entends ainsi qu’on doit l’entendre, messieurs,

et, pour mon compte, je préférerais ceux qui sont tout

venus.

– Des enfants adoptifs ?... riposta Jean Taconnat.

– Assurément ! Est-ce que cela ne vaut pas cent fois

mieux ?... Est-ce que cela n’est pas plus sage ?... On a

le choix !... On peut les prendre sains d’esprit et de

corps, après qu’ils ont passé l’âge des coqueluches, des

scarlatines et des rougeoles !... On peut s’en offrir qui

sont blonds ou bruns, bêtes ou intelligents !... On peut

se les donner fille ou garçon, suivant le sexe que l’on

désire !... On peut en avoir un, deux, trois, quatre, et

même une douzaine, selon qu’on a, plus ou moins

développée, cette bosse de la paternité adoptive !...

Enfin, libre à soi de se fabriquer une famille d’héritiers

dans des conditions excellentes de garantie physique et

morale, sans attendre que Dieu daigne bénir votre

union !... On se bénit soi-même... à son heure et à son

gré !...

– Bravo, monsieur Dardentor, bravo ! s’écria Jean

Taconnat. À la santé de vos adoptifs ! »

Et les verres se choquèrent encore une fois.

Ce que les convives attablés dans la salle à manger

de l’Argèlès auraient perdu s’ils n’eussent entendu

l’expansif Perpignanais lancer la dernière phrase de sa

tirade, impossible de s’en faire une idée ! Il avait été

magnifique !

« Cependant, crut devoir ajouter le capitaine

Bugarach, que votre méthode ait du bon, mon cher

passager, soit ! Mais si tout le monde s’y conformait,

s’il n’y avait que des pères adoptifs, songez-y, il n’y

aurait bientôt plus d’enfants à adopter...

– Non point, mon capitaine, non point ! répondit

Clovis Dardentor. Il ne manquera jamais de braves gens

pour se marier... Des milliers et des millions...

– Ce qui est heureux, conclut le docteur Bruno, faute

de quoi le monde ne tarderait pas à finir ! »

Et la conversation de se poursuivre de plus belle,

sans être parvenue à distraire ni M. Eustache Oriental,

dégustant son café à l’autre bout de la table, ni

Agathocle Désirandelle, pillant les assiettes du dessert.

C’est alors que Marcel Lornans, se remémorant un

certain titre VIII du Code civil, amena la question sur le

terrain du droit.

« Monsieur Dardentor, dit-il, lorsque l’on veut

adopter quelqu’un, il est indispensable de remplir

certaines conditions.

– Je ne l’ignore pas, monsieur Lornans, et m’est avis

que j’en remplis déjà quelques-unes.

– En effet, répliqua Marcel Lornans, et, tout

d’abord, vous êtes Français de l’un ou l’autre sexe...

– Plus particulièrement du sexe masculin, si vous

voulez bien m’en croire, messieurs.

– Nous vous croyons sur parole, affirma Jean

Taconnat, et sans en être autrement surpris.

– En outre, reprit Marcel Lornans, la loi oblige la

personne qui veut adopter à n’avoir ni enfants ni

descendants légitimes.

– C’est précisément mon cas, monsieur le juriste,

répondit Clovis Dardentor, et j’ajoute que je n’ai point

d’ascendants...

– L’ascendant n’est pas interdit.

– Enfin je n’en ai même pas.

– Mais il y a aussi quelque chose que vous n’avez

pas, monsieur Dardentor !

– Qu’est-ce donc ?...

– Cinquante ans d’âge ! Il faut être âgé de cinquante

ans pour que la loi permette d’adopter...

– Je les aurai dans cinq ans, si Dieu me prête vie, et

pourquoi se refuserait-il à me prêter...

– Il aurait tort, repartit Jean Taconnat, car il ne

trouverait pas meilleur placement.

– C’est mon avis, monsieur Taconnat. Aussi

attendrai-je mes cinquante ans révolus pour faire acte

d’adoptant, si l’occasion s’en présente, une bonne

occasion, comme on dit en affaires...

– À la condition, répliqua Marcel Lornans, que celui

ou celle sur qui vous aurez jeté vos vues n’ait pas plus

de trente-cinq ans, car la loi exige que l’adoptant ai au

moins quinze ans de plus que l’adopté.

– Eh ! croyez-vous donc, s’écria M. Dardentor, que

je songe à me gratifier d’un vieux garçon ou d’une

vieille fille ? Non, pardieu ! Et ce n’est ni à trente-cinq

ans, ni à trente que j’irai les choisir, mais au début de

leur majorité, puisque le Code stipule qu’ils soient

majeurs.

– Tout cela est bien, monsieur Dardentor, répondit

Marcel Lornans. Il est constant que vous remplissez ces

conditions... Mais – j’en suis très fâché pour vos projets

de paternité adoptive – il en est une qui vous manque, je

le parierais...

– Ce n’est toujours pas parce que je ne jouis pas

d’une bonne réputation !... Quelqu’un se permettrait-il

de suspecter l’honneur de Clovis Dardentor, de

Perpignan, Pyrénées-Orientales, dans sa vie publique ou

sa vie privée ?...

– Oh ! personne... s’écria le capitaine Bugarach.

– Personne, ajouta le docteur Bruno.

– Non... personne, proclama Jean Taconnat.

– Personne assurément, surenchérit Marcel Lornans.

Aussi, n’est-ce pas de cela que j’ai voulu parler.

– Et de quoi donc ?... demanda Clovis Dardentor.

– D’une certaine condition imposée par le Code, une

condition que vous avez sans doute négligée...

– Laquelle, s’il vous plaît ?...

– Celle qui exige que l’adoptant ait donné à

l’adopté, tandis que celui-ci était mineur, des soins non

interrompus pendant une période de six ans...

– Elle dit ça, la loi ?...

– Formellement.

– Et quel est l’animal qui a fourré cela dans le

Code ?...

– Peu importe, l’animal !

– Eh bien, monsieur Dardentor, demanda le docteur

Bruno en insistant, avez-vous donné ces soins à quelque

mineur de votre connaissance ?...

– Pas que je sache !

– Alors, déclara Jean Taconnat, vous n’aurez plus

que la ressource d’employer votre fortune à fonder un

établissement de bienfaisance qui portera votre nom !...

– Ainsi la loi veut ?... reprit le Perpignanais.

– Elle le veut », affirma Marcel Lornans.

Clovis Dardentor n’avait point caché le

désappointement que lui causait cette exigence du

Code. Cela lui eût été si facile de pourvoir aux besoins,

à l’éducation d’un mineur pendant six ans ! Et ne pas

s’être avisé de cela ! Il est vrai, comment être assuré de

faire un bon choix, quand on s’adresse à des

adolescents qui n’offrent pas la moindre garantie pour

l’avenir !... Enfin il n’y avait aucunement pensé !...

Mais était-ce donc indispensable, et Marcel Lornans ne

se trompait-il pas ?...

« Vous me certifiez que le Code civil ?... demanda-

t-il une seconde fois.

– Je vous le certifie, répondit Marcel Lornans.

Consultez le Code – titre de l’adoption, article 345. Il

fait de cela une condition essentielle... à moins que...

– À moins que... » répéta Clovis Dardentor.

Et sa figure se rasséréna.

« Allez donc... allez donc ! s’écria-t-il. Vous me

faites languir avec vos bricoles, vos à moins que...

– À moins, reprit Marcel Lornans, que l’individu

qu’il s’agit d’adopter n’ait sauvé la vie de l’adoptant,

soit dans un combat, soit en le tirant des flammes ou

des flots... conformément à la loi.

– Mais je ne suis pas tombé et ne tomberai jamais à

l’eau ! répondit Clovis Dardentor.

– Cela peut vous arriver comme à tout le monde !

déclara Jean Taconnat.

– J’espère bien que le feu ne prendra pas à ma

maison...

– Votre maison risque de brûler aussi bien qu’une

autre, et, si ce n’est votre maison, un théâtre où vous

seriez... ce paquebot même, si un incendie se déclarait à

bord...

– Soit, messieurs, le feu et l’eau. Quant au combat,

je serais bien étonné si j’avais jamais besoin d’être

secouru ! J’ai deux bons bras et deux bonnes jambes qui

ne réclament aide et assistance de personne !

– Qui sait ? » répondit Jean Taconnat.

Quoi qu’il pût arriver, Marcel Lornans, au cours de

cette conversation, avait nettement établi les

dispositions de la loi, telles que les présente le titre VIII

du Code civil. Pour les autres, s’il n’en avait pas parlé,

c’est que c’était inutile. Aussi n’avait-il rien dit de

l’obligation, dans le cas où l’adoptant est marié, que

son conjoint donne son consentement à l’adoption –

Clovis Dardentor était célibataire – ni rien dit de

l’acquiescement qui est exigé des parents de l’adopté, si

celui-ci n’a pas atteint la majorité de vingt-cinq ans.

D’ailleurs, il paraissait difficile, à présent, que

Clovis Dardentor parvînt à réaliser son rêve et se créer

une famille d’enfants adoptifs. Sans doute, il pouvait

encore faire choix d’un adolescent, lui donner des soins

pendant six années consécutives, l’élever à la brochette,

puis lui attribuer avec son nom tous les droits d’un

héritier légitime. Mais quelle chance à courir ! Et,

pourtant, s’il ne s’y décidait pas, il en serait réduit aux

trois cas prescrits par le Code. Il faudrait qu’on le

sauvât d’un combat, des flots ou des flammes. Or, y

avait-il apparence que l’une de ces circonstances pût se

rencontrer avec un homme tel que Clovis Dardentor ?...

Il ne le croyait pas, et personne ne l’aurait cru.

Les passagers de la table échangèrent quelques

dernières reparties, abondamment arrosées de

champagne. La plaisanterie n’épargna guère notre

Perpignanais, qui était le premier à en rire. S’il ne

voulait pas que sa fortune tombât en déshérence, s’il se

refusait à faire de l’État son unique héritier, force lui

serait de suivre l’avis de Jean Taconnat, de consacrer

son avoir à quelque fondation charitable. Après tout,

libre à lui de donner son héritage au premier venu. Mais

non !... il tenait à ses idées !... Bref, ce mémorable repas

fini, les convives remontèrent sur la dunette.

Il était près de sept heures, car la durée du dîner

avait dépassé toute mesure. Belle soirée annonçant une

belle nuit. La tente avait été serrée. On respirait l’air

pur, fouetté par la brise. La terre, noyée de crépuscule,

n’apparaissait plus que comme une estompe confuse à

l’horizon de l’ouest.

Clovis Dardentor et ses compagnons, tout en

causant, se promenaient de long en large au milieu de la

fumée de cigares excellents dont le Perpignanais était

largement approvisionné et qu’il offrait avec une

libéralité charmante.

Vers neuf heures et demie on se sépara, après avoir

pris rendez-vous pour le lendemain.

Clovis Dardentor, lorsqu’il eut aidé M. Désirandelle

à regagner la cabine de Mme Désirandelle, se dirigea

vers la sienne, où ni les bruits ni les agitations du bord

ne devaient troubler son sommeil.

Et alors Jean Taconnat de dire à son cousin :

« J’ai un idée.

– Laquelle ?...

– Si nous nous faisions adopter par ce bonhomme-

là !...

– Nous ?...

– Toi et moi... ou bien toi ou moi !...

– Tu es fou, Jean !...

– La nuit porte conseil, Marcel, et, de quel conseil

elle m’aura favorisé, je te le dirai demain ! »

5



Dans lequel Patrice continue à trouver que son

maître manque parfois de distinction





Le lendemain, à huit heures, il n’y avait encore

personne sur la dunette. L’état de la mer n’était point

cependant pour obliger les passagers à se chambrer

dans leurs cabines. À peine les courtes houles

méditerranéennes imprimaient-elles un faible

balancement à l’Argèlès. À cette paisible nuit allait

succéder une journée splendide. Si donc les passagers

n’avaient point quitté leur cadre au lever du soleil, c’est

que la paresse les y retenait, les uns sous l’empire d’un

reste de sommeil, les autres rêvassant tout éveillés,

ceux-ci comme ceux-là s’abandonnant à ce roulis de

l’enfant dans son berceau.

Il ne s’agit ici que de ces privilégiés qui ne sont

jamais malades en mer, même par mauvais temps, et

non de ces malchanceux qui le sont toujours, même par

beau temps. À ranger dans cette dernière catégorie les

Désirandelle et nombre d’autres, qui ne recouvreraient

leur aplomb moral et physique qu’au mouillage du

paquebot dans le port.

L’atmosphère, très claire et très pure, s’échauffait de

rayons lumineux que réverbérait le léger clapotis à la

surface des eaux. L’Argèlès marchait à une vitesse de

dix milles à l’heure, cap au sud-sud-est, dans la

direction de l’archipel des Baléares. Quelques

bâtiments passaient au large à contre-bord, déroulant

leur panache de fumée ou arrondissant leur blanche

voilure sur le fond un peu brumeux de l’horizon.

D’un bout à l’autre du pont allait le capitaine

Bugarach pour les besoins du service.

En ce moment, Marcel Lornans et Jean Taconnat

parurent à l’entrée de la dunette. Aussitôt le capitaine

s’approcha pour leur serrer la main, disant :

« Vous avez joui d’une bonne nuit, messieurs ?...

– Plus que bonne, capitaine, répondit Marcel

Lornans, et il serait difficile d’en imaginer une

meilleure. Je ne connais pas de chambre d’hôtel qui

vaille une cabine de l’Argèlès.

– Je suis de votre avis, monsieur Lornans, reprit le

capitaine Bugarach, et je ne comprends pas qu’on

puisse vivre ailleurs qu’à bord d’un navire.

– Allez dire cela à M. Désirandelle, observa le jeune

homme, et s’il partage votre goût...

– Pas plus à ce terrien qu’à ses pareils, incapables

d’apprécier les charmes d’une traversée !... s’écria le

capitaine. De vrais colis à fond de cale !... Ces

passagers-là, c’est la honte des paquebots !... En

somme, comme ils paient passage...

– Voilà ! » répliqua Marcel Lornans.

Jean Taconnat, d’habitude si loquace, si expansif,

s’était contenté de serrer la main du capitaine et n’avait

point pris part à la conversation. Il paraissait préoccupé.

Marcel Lornans, continuant d’interroger le capitaine

Bugarach, lui dit alors :

« Quand serons-nous en vue de Majorque ?...

– En vue de Majorque ?... Vers une heure de l’après-

midi. Pour ce qui est de relever les premières hauteurs

des Baléares, cela ne tardera guère.

– Et nous resterons en relâche à Palma ?...

– Jusqu’à huit heures du soir, le temps d’embarquer

des marchandises à destination d’Oran.

– Nous aurons tout le loisir de visiter l’île ?...

– L’île... non pas, mais la ville de Palma, qui en vaut

la peine, dit-on...

– Comment... dit-on ?... Capitaine, est-ce que vous

n’êtes pas déjà venu à Majorque ?...

– Trente ou quarante fois, à bien compter.

– Sans l’avoir jamais explorée ?...

– Et le temps, monsieur Lornans, et le temps ?... Est-

ce que je l’ai eu ?...

– Ni le temps... ni le goût, peut-être ?...

– Ni le goût, en effet ! J’ai le mal de terre, quand je

ne suis plus sur mer ! »

Et, là-dessus, le capitaine Bugarach, de quitter son

interlocuteur pour monter sur la passerelle.

Marcel Lornans se retourna vers son cousin :

« Eh bien ! Jean, dit-il, tu es muet, ce matin, comme

un Harpocrate ?

– C’est que je pense, Marcel.

– À quoi ?...

– À ce que je t’ai dit hier.

– Que m’as-tu dit ?...

– Que nous avions une occasion unique de nous

faire adopter par ce citoyen de Perpignan.

– Tu y songes encore ?...

– Oui... après y avoir rêvé toute la nuit.

– C’est sérieux ?...

– Très sérieux... Il désire des enfants adoptifs...

Qu’il nous prenne... Il ne trouvera pas mieux !

– Aussi modeste que fantaisiste, Jean !

– Vois-tu, Marcel, d’être soldat, c’est très beau ! De

s’engager au 7e chasseurs d’Afrique, c’est très

honorable. Pourtant, je crains bien que le métier des

armes ne soit plus ce qu’il était autrefois. Au bon temps

jadis, on avait une guerre tous les trois ou quatre ans.

C’était l’avancement assuré, des grades, des Croix.

Mais la guerre – une guerre européenne, s’entend – on

l’a rendue à peu près impossible avec les énormes

contingents qui se chiffrent par millions d’hommes à

armer, à conduire, à nourrir. Nos jeunes officiers n’ont

plus à entrevoir, dans l’avenir, que d’être retraités

capitaines, au moins la plupart. La carrière militaire,

même avec beaucoup de chance, ne donnera jamais ce

qu’elle donnait, il y a trente ans. On a remplacé les

grandes guerres par les grandes manœuvres. C’est le

progrès, sans doute, au point de vue social, mais...

– Jean, fit observer Marcel Lornans, il fallait

raisonner ainsi avant de se mettre en route pour

l’Algérie...

– Comprenons-nous, Marcel. Je suis toujours

disposé, comme tu l’es, à m’engager. Cependant, si la

déesse aux mains pleines se décidait à les ouvrir sur

notre passage...

– Tu es fou ?

– Parbleu !

– Tu vois déjà dans ce M. Dardentor...

– Un père !

– Tu oublies donc que, pour t’adopter, il faudrait

qu’il t’eût donné des soins pendant six ans de ta

minorité... Est-ce qu’il l’aurait fait, par hasard ?...

– Pas que je sache, répondit Jean Taconnat, ou, en

tout cas, je ne m’en suis point aperçu.

– Je vois que la raison te revient, mon cher Jean,

puisque tu plaisantes...

– Je plaisante et je ne plaisante pas.

– Eh bien ! est-ce que, toi, tu aurais sauvé ce digne

homme des flots, des flammes ou dans un combat ?...

– Non... mais je le sauverai... ou plutôt, toi et moi,

nous le sauverons...

– Comment ?...

– Je ne m’en doute même pas.

– Sera-ce sur terre, sur mer, dans l’espace ?...

– Ce sera selon que l’occasion se présentera, et il

n’est pas impossible qu’elle se présente...

– Quand tu devrais la faire naître ?...

– Pourquoi non ?... Nous sommes à bord de

l’Argèlès, et à supposer que M. Dardentor tombe à la

mer...

– Tu n’as pas l’intention de le jeter par-dessus le

bord...

– Enfin... admettons qu’il tombe !... Toi ou moi,

nous nous précipitons à sa suite, comme un héroïque

terre-neuve, il est sauvé par ledit terre-neuve, et, dudit

terre-neuve il fait un chien... non... un enfant adoptif...

– Parle pour toi, qui sais nager, Jean ! Moi, je ne le

sais pas, et si je n’ai jamais que cette occasion de me

faire adopter par cet excellent monsieur...

– Entendu, Marcel ! À moi d’opérer sur mer, et à toi

d’opérer sur terre ! Mais, que ce soit bien convenu entre

nous : si c’est toi qui deviens Marcel Dardentor, je n’en

serai pas jaloux, et si c’est moi auquel revient ce nom

magnifique... à moins que tous les deux...

– Je ne veux même pas te répondre, mon pauvre

Jean !

– Je t’en dispense, à la condition que tu me laisses

agir... Que tu ne me contrecarres pas...

– Ce qui m’inquiète, Jean, répliqua Marcel Lornans,

c’est que tu défiles ce chapelet de folies avec une

gravité qui n’est pas dans tes habitudes...

– Parce que cela est très grave. Au surplus,

tranquillise-toi, je prendrai les choses par leur côté gai,

et, si j’échoue, je ne me brûlerai pas la cervelle...

– Est-ce qu’il t’en reste ?

– Encore quelques grammes !

– Je te le répète... tu es fou !

– Parbleu !

Tous deux en demeurèrent là de cette conversation,

à laquelle, d’ailleurs, Marcel Lornans ne voulait

attacher aucune importance, et, en fumant de conserve,

ils parcoururent la dunette de l’avant à l’arrière.

Lorsqu’ils s’approchaient de la rambarde, ils

pouvaient apercevoir le domestique de Clovis

Dardentor, qui se tenait immobile près du capot de la

machine, vêtu de sa livrée de voyage d’une

irréprochable correction.

Que faisait-il là et qu’attendait-il, sans donner aucun

signe d’impatience ? Il attendait le réveil de son maître.

Tel était l’original au service de M. Clovis Dardentor,

non moins original que lui. Entre ces deux personnages,

il est vrai, quelle différence de tempérament et de

caractère !

Patrice – il s’appelait ainsi, bien qu’il ne fût point

d’origine écossaise, et il méritait ce nom qui vient des

patriciens de l’ancienne Rome.

C’était un homme d’une quarantaine d’années, on

ne peut plus « comme il faut ». Ses manières

distinguées contrastaient avec les allures sans façon du

Perpignanais, qu’il avait à la fois la bonne et la

mauvaise fortune de servir. Les traits de son visage

glabre, toujours rasé de frais, son front qui fuyait

légèrement, son regard empreint d’une certaine fierté,

sa bouche dont les lèvres mi-closes laissaient voir de

belles dents, sa chevelure blonde soigneusement

entretenue, sa voix posée, sa noble prestance,

permettaient de le ranger dans ce type dont la tête,

d’après les physiologistes, forme le « rond allongé ». Il

avait l’air d’un membre de la Chambre haute

d’Angleterre. Depuis quinze ans déjà en cette place, ce

n’est pas qu’il n’eût eu maintes fois l’envie de la

quitter. Inversement, Clovis Dardentor avait eu non

moins souvent l’idée de lui montrer la porte. À la vérité,

ils ne pouvaient se passer l’un de l’autre, bien qu’il eût

été difficile d’imaginer deux natures plus opposées. Ce

qui enchaînait Patrice à la maison de Perpignan, ce

n’étaient pas ses gages, quoiqu’ils fussent élevés, c’était

la certitude que son maître avait en lui une confiance

absolue, d’ailleurs méritée. Mais combien Patrice se

sentait blessé dans son amour-propre à voir cette

familiarité, cette loquacité, cette exubérance de

Méridional ! À ses yeux, M. Dardentor manquait de

tenue. Il se départissait de la dignité que lui

commandaient sa situation sociale. Tout l’ancien

tonnelier reparaissait dans ses façons de saluer, de se

présenter, de s’exprimer. Les belles manières lui

faisaient défaut, et comment aurait-il pu les acquérir à

fabriquer, à cercler, à rouler des milliers de futailles à

travers ses magasins ?... Non ! ce n’était pas cela, et

Patrice ne se privait pas de le lui dire.

Quelquefois, Clovis Dardentor, qui – on l’a noté

déjà – avait la manie de « faire des phrases », voulait

bien accepter les observations de son domestique. Il en

riait, il se moquait de ce mentor en livrée, il prenait

plaisir à le surexciter par ses reparties. Quelquefois

aussi, dans ses jours de mauvaise humeur, il se fâchait,

il envoyait promener le malencontreux conseilleur, et il

lui donnait ces traditionnels huit jours dont le huitième

n’arrivait jamais.

Au fond, si Patrice était marri d’être au service d’un

maître si peu gentleman, Clovis Dardentor était fier

d’avoir un serviteur si distingué.

Or, ce jour-là, Patrice n’avait pas lieu d’être

satisfait. Il tenait du maître d’hôtel que, pendant le dîner

de la veille, M. Clovis Dardentor s’était abandonné à de

regrettables intempérances de langage, qu’il avait parlé

à tort et à travers, laissant ainsi aux convives une piètre

idée d’un natif des Pyrénées-Orientales.

Non ! Patrice n’était pas content, et il entendait ne

point le cacher. C’est pourquoi, d’assez bonne heure,

avant d’avoir été appelé, il s’était permis de frapper à la

porte de la cabine 13.

À un premier coup sans réponse, succéda un second

coup plus accentué.

« Qui est là ?... grogna une voix brouillée de

sommeil.

– Patrice...

– Va-t’en au diable ! »

Sans aller où on l’envoyait, Patrice s’était aussitôt

retiré, très froissé de cette réponse peu parlementaire, à

laquelle, pourtant, il aurait dû être habitué.

« Je ne ferai jamais rien d’un pareil homme ! »

avait-il murmuré en obéissant.

Et, toujours digne, toujours noble, toujours « lord

anglais », il était revenu sur le pont afin d’y attendre

patiemment l’apparition de son maître.

L’attente dura une grande heure, car M. Dardentor

n’éprouvait aucune hâte de quitter son cadre. Enfin la

porte de la cabine cria, puis la porte de la dunette

s’ouvrit et livra passage au principal personnage de

cette histoire.

À ce moment, Jean Taconnat et Marcel Lornans,

appuyés sur la rambarde, l’aperçurent.

« Fixe !... notre père ! » dit Jean Taconnat.

Et, à entendre cette qualification aussi saugrenue

que prématurée, Marcel Lornans ne put se garder d’un

magnifique éclat de rire.

Cependant, d’un pas mesuré, la figure sévère, la

physionomie désapprobative, Patrice, assez mal disposé

à recevoir les ordres de son maître, s’avança vers M.

Dardentor.

« Ah ! c’est toi, Patrice... c’est toi qui es venu me

réveiller en plein sommeil, lorsque je me berçais dans

des rêves dorés sur tranche ?...

– Monsieur conviendra que mon devoir...

– Ton devoir était d’attendre que je t’eusse sonné.

– Monsieur se croit sans doute à Perpignan, dans sa

maison de la place de la Loge...

– Je me crois où je suis, répliqua M. Dardentor, et si

j’avais eu besoin de toi, on serait venu te chercher de

ma part... espèce de réveille-matin mal remonté ! »

La face de Patrice se contracta légèrement, et il dit

d’un ton grave :

« Je préfère ne pas entendre Monsieur, lorsque

Monsieur exprime sa pensée fort désobligeante en de

pareils termes. En outre, je ferai observer à Monsieur

que le béret dont il a cru devoir se coiffer ne me paraît

pas convenable pour un passager de première classe. »

Et, en effet, le béret, posé en arrière sur la nuque de

Clovis Dardentor, manquait de distinction.

« Ainsi, mon béret ne te plaît pas, Patrice ?...

– Pas plus que la vareuse dont monsieur s’est

affublé, sous prétexte qu’il faut avoir l’air marin,

lorsqu’on navigue !

– Vraiment !

– Si j’avais été reçu par monsieur, j’eusse

certainement empêché monsieur de se vêtir de la sorte.

– Tu m’aurais empêché, Patrice ?...

– J’ai l’habitude de ne point cacher mon opinion à

Monsieur, même quand cela doit le contrarier, et ce que

je fais à Perpignan, dans la maison de monsieur, il est

naturel que je le fasse à bord de ce paquebot.

– Quand il vous conviendra d’avoir fini, monsieur

Patrice ?...

– Bien que cette formule soit d’une parfaite

politesse, continua Patrice, je dois avouer que je n’ai

point dit tout ce que j’ai à dire, et d’abord, que

Monsieur aurait dû hier pendant le dîner s’observer plus

qu’il ne l’a fait...

– M’observer... sur la nourriture ?...

– Et sur les libations qui ont quelque peu dépassé la

mesure... Enfin, suivant ce que m’a rapporté le maître

d’hôtel... un homme très comme il faut...

– Et que vous a rapporté cet homme très comme il

faut ? demanda Clovis Dardentor, qui ne tutoyait plus

Patrice, indice d’un agacement montant vers ses

dernières limites.

– Que Monsieur avait parlé... parlé... et de choses

qu’il vaut mieux taire, à mon avis, lorsqu’on ne connaît

pas les gens devant qui l’on parle... C’est non seulement

une question de prudence, mais aussi une question de

dignité...

– Monsieur Patrice...

– Monsieur m’interroge ?...

– Êtes-vous allé où je vous ai envoyé ce matin,

lorsque vous avez si incongrûment cogné à la porte de

ma cabine ?...

– Ma mémoire ne me rappelle pas...

– Eh bien ! je vais vous la rafraîchir !... Au diable...

c’est au diable que je vous ai dit d’aller, et, avec tous

les égards qui vous sont dus, je me permettrai de vous y

envoyer une seconde fois, et restez-y jusqu’à ce que je

vous sonne ! »

Patrice ferma les yeux à demi, ses lèvres se

pincèrent ; puis, tournant les talons, il se dirigea vers

l’avant, au moment où M. Désirandelle sortait de la

dunette.

« Ah ! cet excellent bon ami ! » s’écria Clovis

Dardentor en l’apercevant.

M. Désirandelle s’était hasardé sur le pont, afin de

respirer un oxygène plus pur que celui des cabines.

« Eh bien ! mon cher Désirandelle, reprit le

Perpignanais, comment cela va-t-il depuis hier ?...

– Cela ne va pas.

– Du courage, mon ami, du courage !... Vous avez

bien encore la figure pâle comme un linge, l’œil

vitreux, les lèvres crémeuses... mais cela ne sera rien, et

cette traversée s’achèvera...

– Mal, Dardentor !

– Quel pessimiste vous êtes !... Allons ! Sursum

corda, ainsi qu’on chante aux fêtes carillonnées ! »

Heureuse citation, en vérité, à propos d’un homme

que détraquaient précisément les haut-le-cœur !

« D’ailleurs, reprit Clovis Dardentor, dans quelques

heures, vous pourrez mettre le pied sur la terre ferme.

L’Argèlès aura jeté l’ancre à Palma...

– Où il ne restera qu’une demi-journée, soupira M.

Désirandelle, et, le soir venu, il faudra se rembarquer

sur cette abominable escarpolette !... Ah ! s’il ne s’était

agi de l’avenir d’Agathocle !...

– Sans doute, Désirandelle, et cela méritait bien ce

léger dérangement. Ah ! mon vieil ami, il me semble

que je vois là-bas cette charmante fille, la lampe à la

main, comme Héro attendant Léandre, je veux dire

Agathocle, sur la rive algérienne... Et encore non !... La

comparaison ne vaut pas chipette, puisque, dans la

légende, paraît-il, ce malheureux Léandre s’est noyé en

route... Serez-vous de notre déjeuner aujourd’hui ?...

– Oh !... Dardentor, dans l’état où je suis...

– Regrettable... fort regrettable !... Le dîner d’hier a

été particulièrement gai de reparties et excellent de

menu !... Les mets étaient dignes des convives !... Le

docteur Bruno !... Ce brave docteur, l’ai-je arrangé à la

provençale !... Et ces deux jeunes gens... quels aimables

compagnons de voyage !... Et de quelle manière a

fonctionné cet étonnant Agathocle !... S’il n’a pas

ouvert la bouche pour parler, du moins l’a-t-il ouverte

pour manger... Il s’en est fourré jusqu’au menton...

– Il a eu bien raison.

– Certes !... Ah çà ! Mme Désirandelle, est-ce que

nous ne la verrons pas ce matin ?...

– Je ne le crois pas... ni ce matin... ni plus tard...

– Quoi !... pas même à Palma ?...

– Elle est incapable de se lever.

– La chère femme !... Comme je la plains... et

comme je l’admire !... Tout ce bouleversement pour son

Agathocle !... Elle a véritablement des entrailles de

mère... et un cœur... Mais ne parlons pas de son

cœur !... Montez-vous sur la dunette ?...

– Non... je ne le pourrais, Dardentor ! Je préfère

rester dans le salon ! C’est plus sûr !... Ah ! quand

fabriquera-t-on des bateaux qui ne dansent pas, et

pourquoi s’obstiner à faire naviguer de pareilles

machines !...

– Il est certain, Désirandelle, que, sur terre, les

navires se ficheraient du roulis et du tangage... Nous

n’en sommes pas encore là... Cela viendra... cela

viendra ! »

Mais, en attendant la réalisation de ce progrès, M.

Désirandelle dut se résigner à s’étendre sur un des

canapés du salon qu’il ne devait quitter qu’à l’arrivée

aux Baléares. Clovis Dardentor, qui l’avait

accompagné, lui serra la main, puis, revenant sur le

pont, il gravit l’escalier de la dunette, avec l’aplomb

d’un vieux loup de mer, le béret crânement rejeté en

arrière, la face rayonnante, sa vareuse déployée à la

brise comme le pavillon d’un amiral.

Les deux cousins vinrent à lui.

De sympathiques salutations furent échangées de

part et d’autre, puis des demandes sur les santés

réciproques... M. Clovis Dardentor avait-il bien dormi,

après les bonnes heures passées à table ?...

Parfaitement... un sommeil ininterrompu et réparateur

entre les bras de Morphée... ce qu’on appelle : taper des

deux yeux !

Oh ! si Patrice eût entendu de telles locutions sortir

de la bouche de son maître !...

« Et ces messieurs... avaient-ils parfaitement

dormi ?...

– Tout d’un somme, et même comme une paire de

sabots ! » répondit Jean Taconnat, qui désirait se tenir

au diapason de Clovis Dardentor.

Heureusement, Patrice n’était pas là. Il se dépensait

alors en phrases élégantes près de son nouvel ami, le

maître d’hôtel. Vrai, il n’aurait pas eu bonne opinion

d’un jeune Parisien, qui s’exprimait de cette façon

vulgaire !

Et la conversation de s’établir dans un cordial

abandon. M. Clovis Dardentor ne pouvait que se

féliciter de ses relations avec ces deux jeunes gens... Et

eux, donc, quelle chance heureuse d’avoir fait la

connaissance d’un compagnon de voyage aussi

sympathique que Clovis Dardentor !... Il y avait lieu

d’espérer qu’on n’en resterait pas là !... On se

retrouverait à Oran !... Ces messieurs comptaient-ils y

prolonger leur séjour ?...

« Sans doute, répondit Marcel Lornans, car notre

intention est de nous engager...

– Vous engager... au théâtre ?...

– Non, monsieur Dardentor, au 7e chasseurs

d’Afrique.

– Beau régiment, messieurs, beau régiment, et vous

saurez y faire votre chemin !... Ainsi... c’est un projet

arrêté...

– À moins, crut devoir insinuer Jean Taconnat, que

certaines circonstances surviennent...

– Messieurs, répondit Clovis Dardentor, quelle que

soit la carrière que vous embrassiez, j’ai la certitude que

vous lui ferez honneur ! »

Ah ! si cette phrase fût venue jusqu’aux oreilles de

Patrice !... Mais en compagnie du maître d’hôtel, il était

descendu à l’office, où le café au lait fumait dans les

vastes tasses du bord.

Enfin, ce qui était acquis, c’est que MM. Clovis

Dardentor, Jean Taconnat et Marcel Lornans avaient eu

grand plaisir à se rencontrer ; ils espéraient même que

le débarquement à Oran n’entraînerait pas une brusque

séparation, ainsi qu’il advient d’ordinaire entre

passagers...

« Et, dit Clovis Dardentor, si vous ne voyez aucun

inconvénient à ce que nous descendions au même

hôtel ?...

– Aucun inconvénient, se hâta de répondre Jean

Taconnat, et cela présente même des avantages

indiscutables.

– C’est convenu, messieurs. »

Nouvel échange de poignées de main, auxquelles

Jean Taconnat trouvait quelque chose de paternel et de

filial.

« Et, pensait-il, si, par quelque heureux hasard, le

feu prenait à cet hôtel, quelle occasion de sauver des

flammes cet excellent homme ! »

Vers onze heures, on signala les contours lointains

encore de l’archipel des Baléares dans le sud-est. Avant

trois heures, le paquebot serait en vue de Majorque. Sur

cette mer favorable, qui le prenait par l’arrière, il ne

subirait aucun retard, il arriverait à Palma avec

l’exactitude d’un express.

Ceux des passagers qui avaient été du dîner de la

veille descendirent dans la salle à manger.

La première personne qu’ils aperçurent fut M.

Eustache Oriental, toujours assis au bon bout de la

table.

Au vrai, quel était donc ce personnage si obstiné, si

peu sociable, ce chronomètre en chair et en os, dont les

aiguilles ne marquaient que les heures des repas ?

« Est-ce qu’il a passé la nuit à cette place ?...

demanda Marcel Lornans.

– Probablement, répondit Jean Taconnat.

– On aura oublié de lui dévisser son écrou ! » ajouta

notre Perpignanais.

Le capitaine Bugarach, qui attendait ses convives,

leur souhaita le bonjour, en formulant l’espoir que le

déjeuner mériterait tous leurs éloges.

Puis ce fut le docteur Bruno qui salua à la ronde. Il

avait une faim de loup – de loup marin s’entend – et

cela trois fois par jour. Il s’informa plus

particulièrement de l’extravagante santé de M. Clovis

Dardentor.

M. Clovis Dardentor ne s’était jamais mieux porté,

tout en le regrettant pour le docteur, dont il n’aurait

sans doute pas à utiliser les précieux services.

« Il ne faut jamais jurer de rien, monsieur Dardentor,

répondit le docteur Bruno. Bien des hommes aussi

solides que vous l’êtes, après avoir résisté toute une

traversée, ont faibli juste en vue du port !

– Allons donc, docteur ! C’est comme si vous disiez

à un marsouin de prendre garde au mal de mer...

– Mais j’ai vu des marsouins l’avoir, riposta le

docteur... lorsqu’on les tirait de l’eau au bout d’un

harpon ! »

Agathocle occupait sa place de la veille. Trois ou

quatre nouveaux convives vinrent s’asseoir à la table.

Peut-être le capitaine Bugarach fit-il la grimace ? Ces

estomacs, à la diète depuis la veille, devaient être d’un

vide à horrifier la nature. Quelle brèche au menu du

déjeuner !

Pendant ce repas, et en dépit des observations

qu’avait formulées Patrice, le dé de la conversation ne

cessa de s’agiter entre les doigts de M. Dardentor. Mais,

cette fois, notre Perpignanais parla moins de son passé

et plus de son avenir, et par l’avenir, il entendait son

séjour à Oran. Il comptait visiter toute la province,

peut-être toute l’Algérie, peut-être s’aventurer jusqu’au

désert... pourquoi pas ?... Et, à ce propos, il demanda

s’il y avait toujours des Arabes en Algérie.

« Quelques-uns, dit Marcel Lornans. On les

conserve pour la couleur locale.

– Et des lions ?...

– Une bonne demi-douzaine, répliqua Jean

Taconnat, et encore sont-ils en peau de mouton avec

des roulettes aux pattes...

– Ne vous y fiez pas, messieurs ! » crut devoir

affirmer le capitaine Bugarach.

On mangea bien, on but mieux. Les nouveaux

convives se rattrapèrent. On eût dit des tonneaux de

Danaïdes attablés jusqu’à la bonde. Ah ! si M.

Désirandelle eût été là... D’ailleurs, mieux valait qu’il

n’y fût pas, car, à plusieurs reprises, les verres tintèrent

contre les couverts, et les assiettes rendirent un son

strident de vaisselle agitée.

Bref, midi avait déjà sonné, lorsque, le café bu, les

liqueurs et pousse-liqueurs absorbés, toute la tablée se

leva, quitta la salle à manger et vint chercher abri sous

la tente de la dunette.

Seul, M. Oriental resta à sa place, ce qui amena

Clovis Dardentor à demander quel était ce passager, si

ponctuel à l’heure des repas, si désireux de se tenir à

l’écart.

« Je l’ignore, répondit le capitaine Bugarach, et ne

sais qu’une chose, c’est qu’il s’appelle M. Eustache

Oriental.

– Et où va-t-il ?... et d’où vient-il... et quelle est sa

profession ?...

– Personne ne le sait, j’imagine. »

Patrice s’avançait pour offrir ses services, si besoin

était. Or, comme il avait entendu la série des questions

posées par son maître, il crut pouvoir se permettre de

dire :

« Si monsieur m’y autorise, je suis à même de le

renseigner sur le passager dont il s’agit...

– Tu le connais ?...

– Non, mais j’ai appris du maître d’hôtel, qui l’avait

appris par le commissionnaire de l’hôtel à Cette...

– Mets une sourdine à ta musette, Patrice, et dégoise

en trois mots ce qu’il est, ce particulier-là...

– Président de la Société astronomique de

Montélimar », répondit Patrice d’un ton sec.

Un astronome, M. Eustache Oriental était un

astronome. Cela expliquait la longue-vue qu’il portait

en bandoulière et dont il se servait pour interroger les

divers points de l’horizon, lorsqu’il se décidait à

paraître sur la dunette. Dans tous les cas, il ne semblait

point d’humeur à se lier avec personne.

« C’est sans doute son astronomie qui l’absorbe ! »

se contenta de répondre Clovis Dardentor.

Vers une heure, Majorque montra les ondulations

variées de son littoral et les pittoresques hauteurs qui le

dominent.

L’Argèlès modifia sa direction afin de contourner

l’île, et, sous l’abri de la terre, trouva la mer plus calme

– ce qui fit sortir nombre de passagers de leurs cabines.

Le paquebot doubla bientôt le rocher dangereux de

la Dragonera, sur lequel se dresse un phare, et il donna

dans l’étroite passe de Friou, entre le parement des

falaises abruptes. Puis, le cap Calanguera ayant été

laissé sur bâbord, l’Argèlès évolua à l’entrée de la baie

de Palma, et, longeant le môle, vint s’amarrer au quai,

où les curieux se pressaient en foule.

6



Où les incidents multiples de cette histoire se

poursuivent à travers la ville de Palma





S’il est une contrée que l’on puisse connaître à fond

sans l’avoir jamais visitée, c’est ce magnifique archipel

des Baléares. Assurément, il mérite d’attirer les

touristes, qui n’auront point à regretter d’avoir passé

d’une île à l’autre, lors même que les flots bleus de la

Méditerranée auraient été blancs de fureur. Après

Majorque, Minorque, après Minorque, ce sauvage îlot

de Cabrera, l’îlot des Chèvres. Et, après les Baléares,

qui forment le groupe principal, Ivitza, Formentera,

Conigliera, avec leurs profondes forêts de pins, connues

sous le nom de Pityuses.

Oui ! si ce qui a été fait pour ces oasis de la mer

méditerranéenne l’était pour n’importe quel autre pays

des deux continents, il serait inutile de se déranger, de

quitter sa maison, de se mettre en route, inutile d’aller

de visu admirer les merveilles naturelles recommandées

aux voyageurs. Il suffirait de s’enfermer dans une

bibliothèque, à la condition que cette bibliothèque

possédât l’ouvrage de Son Alteste l’archiduc Louis-

Salvator d’Autriche1 sur les Baléares, d’en lire le texte

si complet et si précis, d’en regarder les gravures en

couleurs, les vues, les dessins, les croquis, les plans, les

cartes, qui font de cette publication une œuvre sans

rivale.

C’est, en effet, un travail incomparable pour la

beauté de l’exécution, pour sa valeur géographique,

ethnique, statistique, artistique... Malheureusement, ce

chef-d’œuvre de librairie n’est pas dans le commerce.

Donc, Clovis Dardentor ne le connaissait point, ni

Marcel Lornans, ni Jean Taconnat. Toutefois, puisque,

grâce à la relâche de l’Argèlès, ils avaient débarqué sur

la principale île de l’archipel, du moins allaient-ils

pouvoir faire acte de présence dans sa capitale, pénétrer

au cœur de cette cité charmante entre toutes, en fixer le

souvenir par leurs notes. Et, probablement, après avoir

salué au fond du port le steam-yacht Nixe de l’archiduc

Louis-Salvator, ils ne pourraient que l’envier d’avoir

établi sa résidence en cette île admirable.

Un certain nombre de passagers débarquèrent dès

que le paquebot eut porté ses amarres à quai dans le



1

Louis-Salvator d’Autriche, neveu de l’empereur, dernier frère de

Ferdinand IV, grand-duc de Toscane, et dont le frère alors qu’il naviguait

sous le nom de Jean Orth, n’est jamais revenu d’un voyage dans les mers

du Sud-Amérique.

port artificiel de Palma. Les uns, encore tout secoués

des agitations de cette traversée pourtant si tranquille –

plus particulièrement les dames – ne voyaient là que la

satisfaction de sentir la terre ferme sous leurs pieds

durant quelques heures. Les autres, restés valides,

comptaient mettre à profit cette relâche pour visiter la

capitale de l’île et ses environs, si le temps le

permettait, entre deux heures et huit heures du soir. En

effet, l’Argèlès devait reprendre la mer à la nuit

tombante, et, dans l’intérêt des excursionnistes, le dîner

avait été reculé jusqu’après le départ.

Parmi ceux-ci, on ne s’étonnera pas de compter

Clovis Dardentor, Marcel Lornans, Jean Taconnat.

Prirent terre également M. Oriental, sa longue-vue en

bandoulière, MM. Désirandelle père et fils, qui

laissèrent Mme Désirandelle dans sa cabine, où elle

dormait d’un sommeil réparateur.

« Bonne idée, mon excellent ami ! dit Clovis

Dardentor à M. Désirandelle. Quelques heures à Palma,

cela fera du bien à votre machine un peu détraquée !...

Quelle occasion de se dérouiller en se baladant à travers

la ville, pedibus cum jambis !... Vous êtes des nôtres ?...

– Merci, Dardentor, répondit M. Désirandelle, dont

la figure commençait à se remonter en couleur. Il me

serait impossible de vous suivre, et je préfère

m’installer dans un café, en attendant votre retour. »

Et c’est ce qu’il fit, tandis qu’Agathocle allait flâner

à gauche, et M. Eustache Oriental à droite. Il ne

semblait pas que ni l’un ni l’autre fussent possédés de la

manie du tourisme.

Patrice, qui avait quitté le paquebot sur les talons de

son maître, vint d’une voix grave lui demander ses

ordres :

« Accompagnerai-je Monsieur ?...

– Plutôt deux fois qu’une, répondit Clovis

Dardentor. Il est possible que je trouve un objet à mon

goût, un bibelot du pays, et je n’ai pas l’intention de me

trimballer avec !... »

En effet, il n’est pas de touriste déambulant le long

des rues de Palma, qui ne s’offre quelque poterie

d’origine majorquaine, une de ces vives faïences qui

soutiennent la comparaison avec les porcelaines de

Chine, ces curieuses majoliques, ainsi appelées du nom

de l’île renommée pour cette fabrication.

« Si vous le permettez, dit Jean Taconnat, nous

excursionnerons de conserve, monsieur Dardentor...

– Comment donc, monsieur Taconnat... j’allais vous

en prier, ou plutôt vous demander de m’accepter pour

compagnon pendant ces trop courtes heures. »

Patrice trouva cette réponse convenablement tournée

et l’approuva d’un léger signe de tête. Il ne doutait pas

que son maître ne pût que gagner dans la société de ces

deux Parisiens qui, à son avis, devaient appartenir au

meilleur monde.

Et, tandis que Clovis Dardentor et Jean Taconnat

échangeaient ces quelques politesses, Marcel Lornans,

devinant à quel but elles tendaient de la part de son

fantaisiste ami, ne pouvait s’empêcher de sourire.

« Eh bien !... oui !... lui dit celui-ci à part. Pourquoi

l’occasion ne se présenterait-elle pas ?...

– Oui... oui !... l’occasion... Jean... la fameuse

occasion exigée par le Code... le combat, le feu, les

flots...

– Qui sait ?... »

D’être entraîné par les flots, d’être enveloppé par les

flammes, rien à craindre de ce genre pendant la

promenade de M. Dardentor par les rues de la ville, ni

une attaque pendant sa promenade en pleine campagne.

Par malheur pour Jean Taconnat, il n’y avait ni animaux

féroces ni malfaiteurs d’aucune sorte dans ces îles

fortunées des Baléares.

Et maintenant, point de temps à perdre, si l’on

voulait mettre à profit les heures de relâche.

À l’entrée de l’Argèlès dans la baie de Palma, les

passagers avaient pu remarquer trois édifices qui

dominent d’une façon pittoresque les maisons du port.

C’étaient la cathédrale, un palais qui y attient, et sur la

gauche, près du quai, une construction de belle carrure,

dont les tourelles se mirent dans les flots. Au-dessus des

courtines blanches de l’enceinte bastionnée pointaient

des clochers d’églises et se démenaient des grandes

ailes de moulins, animées par la brise du large.

Le mieux, quand on ne connaît pas un pays, c’est de

consulter le Guide des Voyageurs, et, si l’on n’a pas ce

petit livre à sa disposition, de prendre un guide en chair

et en os. Ce fut ce dernier que le Perpignanais et ses

compagnons rencontrèrent sous la forme d’un gaillard

d’une trentaine d’années, la taille élevée, l’allure

engageante, la physionomie empreinte de douceur. Une

sorte de cape brune drapée sur l’épaule, un pantalon

bouffant aux genoux, un simple mouchoir rouge lui

ceignant la tête et le front comme un bandeau, il avait

bon air.

Au prix de quelques douros, convention fut faite

entre le Perpignanais et ce Majorquain de parcourir la

ville à pied, de visiter ses principaux édifices, de

compléter cette exploration par une excursion en

voiture aux alentours.

Ce qui séduisit d’abord Clovis Dardentor, c’est que

ce guide parlait intelligiblement le français avec cet

accent du Midi de la France, qui distingue les natifs des

environs de Montpellier. Or, entre Montpellier et

Perpignan, chacun le sait, la distance n’est pas grande.

Voici donc nos trois touristes en route, écoutant les

indications de ce guide, doublé d’un cicérone, qui

faisait volontiers usage de phrases aussi pompeuses que

descriptives.

L’archipel des Baléares vaut, d’ailleurs, que l’on

connaisse son histoire, si magistralement racontée par la

voix de ses monuments et de ses légendes.

Ce qu’il est à cette heure ne marque rien de ce qu’il

fut autrefois. En effet, très florissant jusqu’au seizième

siècle, sinon au point de vue industriel, du moins au

point de vue commercial, son admirable situation au

milieu du bassin occidental de la Méditerranée, la

facilité de ses communications maritimes avec les trois

grands pays d’Europe, France, Italie, Espagne, le

voisinage du littoral africain, lui valurent d’être un

centre de relâche pour toute la marine marchande. Sous

la domination du roi don Jayme Ier, le Conquistador,

dont la mémoire est si vénérée, il atteignit son apogée,

grâce au génie de ses audacieux armateurs, qui

comptaient dans leurs rangs les membres les plus

qualifiés de la noblesse majorquaine.

Aujourd’hui, le commerce est réduit à l’exportation

des produits du sol, huiles, amandes, câpres, citrons,

légumes. Son industrie se borne à l’élevage des porcs,

qui sont expédiés à Barcelone. Quant aux oranges, leur

récolte, moins abondante qu’on le croit, ne justifierait

plus le nom de Jardin des Hespérides encore attribué

aux îles Baléares.

Mais ce que cet archipel n’a point perdu, ce que

Majorque ne pouvait perdre, cette île la plus étendue du

groupe, d’une superficie de trois mille quatre cents

kilomètres carrés pour une population qui dépasse deux

cent mille habitants, c’est son climat enchanteur d’une

douceur infinie, son atmosphère fine, salubre,

vivifiante, ses merveilles naturelles, la splendeur de ses

paysages, la lumineuse coloration de son ciel, justifiant

un autre de ses noms mythologiques, celui de l’île du

Bon Génie.

En contournant le port de manière à prendre

direction vers le monument qui avait tout d’abord attiré

l’attention des passagers, le guide fit en conscience son

métier de cicérone – un vrai phonographe à rotation

continue, un perroquet babillard, répétant pour la

centième fois les phrases de son répertoire. Il raconta

que la fondation de Palma, d’un siècle antérieure à l’ère

chrétienne, datait de l’époque où les Romains

occupaient l’île, après l’avoir longtemps disputée aux

habitants déjà célèbres par leur habileté à manier la

fronde.

Clovis Dardentor voulut bien admettre que le nom

de Baléares fût dû à cet exercice dans lequel s’était

illustré David, et même que le pain de la journée n’était

donné aux enfants qu’après qu’ils avaient atteint le but

d’un coup de leur fronde. Mais, lorsque le guide affirma

que les balles, lancées par ce primitif engin de

projection, fondaient en traversant l’air, tant leur vitesse

était considérable, il honora d’un regard significatif les

deux jeunes gens.

« Ah çà ! est-ce qu’il se fiche de nous, cet insulaire

baléarien ? murmura-t-il.

– Oh !... dans le Midi ! » répliqua Marcel Lornans.

Toutefois ils acceptèrent comme authentique ce

point d’histoire : c’est que le Carthaginois Hamilcar

relâcha sur l’île de Majorque pendant sa traversée de

l’Afrique à la Catalogne, et que là vint au monde son

fils généralement connu sous le nom d’Annibal.

Quant à tenir pour avéré que la famille Bonaparte

fût originaire de l’île de Majorque, qu’elle y résidait dès

le quinzième siècle, Clovis Dardentor s’y refusa

obstinément. La Corse, bien ! Les Baléares, jamais !

Si Palma fut le théâtre de nombreux combats,

d’abord quand elle se défendit contre les soldats de don

Jayme, ensuite au temps où les paysans propriétaires se

soulevèrent contre la noblesse qui les écrasait d’impôts,

enfin lorsqu’elle dut résister aux corsaires barbaresques,

ces jours-là étaient passés. La cité jouissait à présent

d’un calme qui devait enlever à Jean Taconnat tout

espoir d’intervenir dans une agression dont son père en

expectative aurait été l’objet.

Le guide, remontant ensuite au début de ce XVe

siècle, raconta que le torrent de la Riena, soulevé par

une crue extraordinaire, avait occasionné la mort de

seize cent trente-trois personnes. D’où cette question de

Jean Taconnat :

« Où donc est ce torrent ?...

– Il traverse la ville.

– L’y rencontrerons-nous ?...

– Sans doute.

– Et... il a beaucoup d’eau ?...

– Pas de quoi noyer une souris.

– Voilà qui est fait pour moi ! » glissa le pauvre

jeune homme à l’oreille de son cousin.

Tout en causant, les trois touristes prenaient un

premier aperçu de la basse ville, en suivant les quais, ou

plutôt ces terrasses que supporte l’enceinte bastionnée

le long de la mer.

Quelques maisons présentaient les dispositions

fantaisistes de l’architecture mauresque – ce qui tient à

ce que les Arabes ont habité l’île pendant une période

de quatre cents ans. Les portes entrouvertes laissaient

voir des cours centrales, des patios, des cortiles,

entourés de légères colonnades, le puits traditionnel

surmonté de son élégante armature de fer, l’escalier à

révolutions gracieuses, le péristyle orné de plantes

grimpantes en pleine floraison, les fenêtres avec leurs

meneaux de pierre d’une incomparable sveltesse,

doublées parfois de moucharabiehs ou de miradors à la

mode espagnole.

Enfin, Clovis Dardentor et ses compagnons

arrivèrent devant un bâtiment flanqué de quatre tours

octogonales, qui apportait sa note gothique au milieu de

ces premiers essais de la Renaissance.

« Quelle est cette bâtisse ? » demanda M. Dardentor.

Et, ne fût-ce que pour ne point choquer Patrice, il

aurait pu employer un mot plus select.

C’était la « fonda », l’ancienne Bourse, un

magnifique monument, superbes fenêtres crénelées,

corniche artistement découpée, fines dentelures faisant

honneur aux ornemanistes du temps.

« Entrons », dit Marcel Lornans, qui ne laissait pas

de s’intéresser à ces curiosités archéologiques.

Ils entrèrent en franchissant une arcade, qu’un solide

pilier partageait en son milieu. À l’intérieur, salle

spacieuse – d’une capacité à contenir un millier de

personnes – dont la voûte était soutenue par les spirales

de fluettes colonnes. Il n’y manquait alors que le

brouhaha du commerce, le tumulte des marchands, tels

qu’ils l’emplissaient en des époques plus prospères.

C’est ce que fit observer notre Perpignanais. Cette

fonda, il aurait voulu pouvoir la transporter dans sa ville

natale, et là, rien qu’à lui seul, il lui aurait rendu son

animation d’autrefois.

Il va sans dire que Patrice admirait ces belles choses

avec le flegme d’un Anglais en voyage, donnant au

guide l’impression d’un gentleman discret et réservé.

Quant à Jean Taconnat, il faut bien avouer qu’il ne

prenait qu’un médiocre intérêt à ces pharamineux

boniments du cicérone. Non pas qu’il fût insensible aux

charmes du grand art de l’architecture ; mais, sous

l’obsession d’une idée fixe, ses pensées suivaient un

autre cours, et il regrettait « qu’il n’y eût rien à faire

dans cette fonda ».

Après une visite qui fut nécessairement brève, le

guide prit la rue de la Riena. Les passants y affluaient.

Très remarqués les hommes d’un beau type, de tournure

élégante, d’allure avenante, le caleçon bouffant, la

ceinture enroulée à la taille, la veste en peau de chèvre,

poil en dehors. Très belles les femmes à chaude

carnation, yeux profonds et noirs, physionomie

expansive, le jupon aux couleurs éclatantes, le tablier

court, le corsage échancré, les bras nus, quelques jeunes

filles gracieusement coiffées du « rebosillo », lequel,

malgré ce qu’il a d’un peu monacal, n’enlève rien au

charme de la figure et à la vivacité du regard.

Mais il n’y avait pas lieu de se dépenser en échange

de compliments et de salutations, bien qu’il soit si

doux, si frais, si mélodieux, le parler des jeunes

Majorquaines. Pressant le pas, les touristes longèrent la

muraille du Palacio Real, bâti dans le voisinage de la

cathédrale, et qui, vu d’un certain côté – de la baie par

exemple – semble se confondre avec elle.

C’est une vaste habitation, à tours carrées, précédée

d’un portique largement évidé sur ses pilastres, et que

surmonte un ange de l’époque gothique, bien qu’elle

reproduise dans sa construction hybride ce mélange de

style roman et de style mauresque de l’architecture

baléarienne.

À quelques centaines de pas, le groupe des

excursionnistes atteignit une place assez étendue, d’un

dessin très irrégulier, et à laquelle s’amorcent plusieurs

rues remontant vers l’intérieur de la ville.

« Quelle est cette place ?... s’enquit Marcel Lornans.

– La place d’Isabelle II, répondit le guide.

– Et cette large rue que bordent des habitations de

belle apparence ?...

– Le paseo del Borne. »

C’était une rue de pittoresque aspect, avec ses

maisons aux façades variées, les verdures qui encadrent

leurs fenêtres, les tentes multicolores abritant leurs

larges balcons en saillie, les miradors à vitres coloriées

plaqués aux murailles, quelques arbres poussés çà et là.

Ce paseo del Borne conduit à la place oblongue de la

Constitucion, bordée par l’édifice de la Hacienda

publica.

« Remontons-nous par le paseo del Borne ?

demanda Clovis Dardentor.

– Nous le descendrons en revenant, répondit le

guide. Il est préférable de se rendre à la cathédrale, dont

nous ne sommes pas éloignés.

– Va pour la cathédrale, répliqua le Perpignanais, et

je ne serais pas fâché de grimper à l’une de ses tours,

afin d’avoir une vue d’ensemble...

– Je vous proposerai plutôt, reprit le guide, d’aller

visiter le château de Bellver, en dehors de la ville, d’où

l’on domine la plaine environnante.

– En aurons-nous le temps ? observa Marcel

Lornans. L’Argèlès part à huit heures... »

Jean Taconnat venait de se raccrocher à un vague

espoir. Peut-être une excursion à travers la campagne

offrirait-elle l’occasion qu’il cherchait en vain dans les

rues de la cité ?...

« Vous aurez tout le temps, messieurs, affirma le

guide. Le château de Bellver n’est pas loin, et aucun

voyageur ne se pardonnerait de quitter Palma sans s’y

être transporté...

– Et de quelle façon irons-nous ?...

– En prenant une voiture à la porte de Jésus.

– Eh bien ! à la cathédrale », dit Marcel Lornans.

Le guide tourna à main droite, enfila une étroite rue,

la calle de la Seo, se rabattit vers la place du même nom

sur laquelle s’élève la cathédrale, dominant de sa façade

occidentale le mur d’enceinte par-dessus la calle de

Mirador.

Le guide conduisit d’abord les touristes devant le

portail de la Mer.

Ce portail est de cette admirable époque de

l’architecture ogivale, où la disposition flamboyante des

fenêtres et des rosaces laisse pressentir les fantaisies

prochaines de la Renaissance. Des statues peuplent ses

niches latérales, et son tympan reproduit, entre les

guirlandes de pierre, des scènes bibliques finement

dessinées, d’une naïve et délicieuse composition.

Lorsqu’on se trouve devant la porte d’un édifice, la

pensée vient tout d’abord que l’on pénètre dans cet

édifice par cette porte. Clovis Dardentor se disposait

donc à repousser l’un des battants, quand le guide

l’arrêta.

« Le portail est muré, dit-il.

– Et pour quelle raison ?...

– Parce que le vent du large s’y engouffrait d’une

telle violence que les fidèles pouvaient se croire déjà

dans la vallée de Josaphat sous les coups de la tempête

du Jugement dernier. »

Une phrase que le guide servait invariablement à

tous les étrangers, phrase dont il était très fier, et qui

plut à Patrice.

En contournant le monument, achevé en 1601, on

put en admirer l’extérieur, ses deux flèches très

ornementées, ses multiples pinacles assez frustes,

dressés à chaque angle des arcs-boutants. Cette

cathédrale, en somme, rivalise avec les plus renommées

de la péninsule Ibérique.

On entra par la porte majeure, ménagée au milieu de

la façade principale.

Très sombre au-dedans, cette église, comme toutes

celles de l’Espagne. Pas une chaise ni dans la nef ni

dans les bas-côtés. Çà et là quelques rares bancs de

bois. Rien que les froides dalles sur lesquelles les

fidèles s’agenouillent – ce qui donne un caractère

particulier aux cérémonies religieuses.

Clovis Dardentor et les deux jeunes gens

remontèrent la nef entre sa double rangée de piliers,

dont les arêtes prismatiques vont se souder à la

retombée de la voûte. Ils allèrent ainsi jusqu’à

l’extrémité du vaisseau. Il y eut lieu de s’arrêter devant

la chapelle royale, d’admirer un retable magnifique, de

pénétrer dans le chœur, qui est assez singulièrement

situé au milieu de l’édifice. Mais le temps eût manqué

pour examiner en détail le riche trésor de la cathédrale,

ses merveilles artistiques, ses reliques sacrées, en

extrême vénération à Majorque – particulièrement le

squelette du roi don Jayme d’Aragon, renfermé depuis

trois siècles dans son sarcophage de marbre noir.

Peut-être, pendant cette courte séance, les visiteurs

n’eurent-ils guère le loisir de faire une prière. Dans tous

les cas, si Jean Taconnat eût prié pour Clovis

Dardentor, ce n’eût été qu’à la condition d’être l’unique

auteur de son salut dans ce monde en attendant l’autre.

« Et où allons-nous maintenant ?... demanda Marcel

Lornans.

– À l’Ayuntamiento, répondit le guide.

– Par quelle rue ?

– Par la calle de Palacio. »

Le groupe revint sur ses pas en remontant cette rue

sur une longueur de trois cents mètres – soit environ

seize cents palmos, pour compter à la mode

majorquaine. La rue accède à une place moins

spacieuse que la plaza d’Isabelle II, et d’un dessin non

moins irrégulier. Du reste, ce n’est pas aux Baléares

que se rencontrent des villes où le cordeau rectiligne et

l’équerre rectangulaire tracent des cases d’échiquier

comme dans les cités américaines.

Valait-il la peine de visiter l’Ayuntamiento,

autrement dit la casa Consistorial ? Assurément, et pas

un étranger ne viendrait à Palma sans vouloir admirer

un monument que son architecte a doté d’une si

remarquable façade, les deux portes ouvertes entre deux

fenêtres chacune et qui offrent accès à l’intérieur, la

tribune, cette charmante « loggia » qui s’évide au

centre. Puis, il y a le premier étage dont les sept

fenêtres donnent sur un balcon courant tout le long de

l’édifice, le deuxième étage protégé par la saillie d’une

toiture de chalet, et ses caissons à rosaces que

supportent d’infatigables cariatides de pierre. Enfin

cette casa Consistorial est regardée comme un chef-

d’œuvre de la Renaissance italienne.

C’est dans la « sala », ornée de peintures

représentant les notabilités locales – sans parler d’un

remarquable Saint Sébastien de Van Dyck – que siège

le gouvernement de l’archipel. Là les massiers, à figure

glabre, à longue houppelande, se promènent d’un air

grave et d’un pas mesuré. Là se prennent les décisions

proclamées dans la ville par les superbes tamboreros de

l’Ayuntamiento, en costumes traditionnels dont les

coutures sont brodées de passementeries rouges, l’or

étant réservé à leur chef, le tamborero mayor.

Clovis Dardentor aurait volontiers sacrifié quelques

douros pour apercevoir dans toute sa splendeur ce

personnage, dont le guide parlait avec une vanité

vraiment baléarienne ; mais ledit personnage n’était pas

visible.

Une heure était déjà dépensée sur les six accordées à

la relâche. Si l’on voulait faire la promenade au château

de Bellver, il convenait de se hâter.

Donc, par un enchevêtrement de rues et de

carrefours, où Dédale se fût perdu même avec le fil

d’Ariane, le guide remonta de la place de Cort à la

place de Mercado, et, cent cinquante mètres plus loin,

les touristes débouchèrent sur la place du Théâtre.

Clovis Dardentor put faire alors quelques emplettes,

une couple de majoliques à un prix suffisamment

rémunérateur. Patrice, ayant reçu l’ordre de rapporter

ces divers objets à bord du paquebot et de les déposer, à

l’abri de tout choc, dans la cabine de son maître,

redescendit vers le port.

Au-delà du théâtre, les visiteurs prirent une large

voie, le paseo de la Rambla, qui, sur une longueur de

trois mille mètres, va rejoindre la plaza de Jésus. Le

paseo est bordé d’églises, de couvents, entre autres le

couvent des religieuses de la Madeleine, qui fait face au

quartier de l’infanterie.

Au fond de la place de Jésus se découpe la porte de

ce nom, percée dans la courtine bastionnée, au-dessus

de laquelle se tendent les fils télégraphiques. De chaque

côté, des maisons toutes coloriées par les bannes des

balcons ou les persiennes verdâtres des fenêtres. À

gauche, quelques arbres, agrémentant ce joli coin de

place ensoleillé de la lumière après-midienne.

À travers la porte grande ouverte apparaissait la

plaine verdoyante, traversée d’une route qui s’abaisse

vers le Terreno et conduit au château de Bellver.

7



Dans lequel Clovis Dardentor revient du château de

Bellver plus vite qu’il n’y est allé





Il était quatre heures et demie. Restait donc assez de

temps pour prolonger l’excursion jusqu’à ce castillo,

dont le guide avait vanté l’heureuse situation, pour en

visiter l’intérieur, pour monter à la plate-forme de sa

grande tour, pour prendre une vue du littoral autour de

la baie de Palma.

En effet, une voiture peut faire le trajet en moins de

quarante minutes, si son attelage ne flâne pas sur ces

chemins montueux. Cela, d’ailleurs, n’est qu’une

question de douros, et il serait facile de la résoudre au

mieux des intérêts des trois excursionnistes que le

capitaine Bugarach n’attendrait pas, s’ils étaient en

retard. Le Perpignanais en savait quelque chose.

Précisément, à cette porte de Jésus, stationnaient une

demi-douzaine de galeras, qui ne demandaient qu’à

s’élancer sur la route extra-urbaine au galop de leurs

fringantes mules. Telle est l’habitude de ces voitures de

construction légère, bien roulantes, qui, en palier, en

pente comme en rampe, ne connaissent que l’allure du

galop.

Le guide avisa l’un de ces véhicules, dont Clovis

Dardentor – il s’y connaissait – jugea l’attelage fort

convenable. Souvent il conduisait dans les rues de

Perpignan, et n’en eût pas été à son coup d’essai, s’il lui

avait fallu faire office de cocher.

Mais l’occasion ne se présentait pas de mettre ses

talents de sportman à profit et il y avait lieu de laisser

au cocher en titre les rênes de la galera.

Dans ces conditions, il était évident que le trajet

s’opérerait sans dommage, et Jean Taconnat verrait

s’envoler ses espérances « d’adoption traumatique »,

comme disait Marcel Lornans.

« Ainsi, messieurs, demanda le guide, cette galera

paraît vous suffire ?...

– De tout point, répondit Marcel Lornans, et si M.

Dardentor veut y prendre place...

– À l’instant, mes jeunes amis. À vous l’honneur,

monsieur Marcel.

– Après vous, monsieur Dardentor.

– Je n’en ferai rien. »

Ne voulant point allonger cet échange de politesses,

Marcel Lornans se décida.

« Et vous, monsieur Taconnat, dit Clovis Dardentor.

Mais qu’avez-vous donc !... Quel air préoccupé...

Qu’est devenue votre bonne humeur habituelle ?...

– Moi... monsieur Dardentor ?... Je n’ai rien... je

vous assure... rien...

– Vous n’imaginez pas qu’il puisse nous arriver un

accident avec ce véhicule ?...

– Un accident, monsieur Dardentor ! répliqua Jean

Taconnat, qui haussa les épaules. Et pourquoi

arriverait-il un accident ?... Je ne crois pas aux

accidents !

– Ni moi non plus, jeune homme, et je vous garantis

que notre galera ne chavirera point en route...

– Et d’ailleurs, ajouta Jean Taconnat, si elle

chavirait, encore conviendrait-il que ce fût dans une

rivière, un lac, un étang, une cuvette... ou ça ne

compterait pas.

– Comment... ça ne compterait pas ! Elle est forte,

celle-là !... s’écria M. Dardentor, en ouvrant de grands

yeux.

– Je veux dire, reprit Jean Taconnat, que le texte du

Code est formel... Il faut... Enfin, je m’entends ! »

Et Marcel Lornans de rire aux explications

embarrassées de son cousin, en quête de paternité

adoptive.

« Ça ne compterait pas... ça ne compterait pas !...

répétait le Perpignanais. Vrai, c’est une des meilleures

reparties que j’aie jamais entendues !... Allons, en

route ! »

Jean Taconnat monta près de son cousin et prit place

sur la seconde banquette. M. Clovis Dardentor s’assit

devant, à côté du cocher, et le guide, invité à le suivre,

s’accrocha par-derrière au marchepied de la voiture.

La porte de Jésus fut franchie d’une roue rapide, et,

de cet endroit, les touristes aperçurent le castillo de

Bellver, carrément campé sur sa verdoyante colline.

Ce n’était pas la rase campagne que la galera allait

traverser en sortant de l’enceinte. On doit suivre

d’abord le Terreno, sorte de faubourg de la capitale

baléarienne. C’est à juste titre que ce faubourg est

considéré comme une station balnéaire à proximité de

Palma, dont les cottages élégants et les jolies alquerias

s’abritent sous le frais ombrage des arbres, plus

particulièrement de vieux figuiers fantaisistement

contournés par l’âge.

Cet ensemble de maisons blanches est disposé sur

une éminence dont la base rocheuse est bordée des

frémissantes écumes du ressac. Après avoir laissé en

arrière ce gracieux Terreno, Clovis Dardentor et les

deux Parisiens purent, en se retournant, embrasser du

regard la ville de Palma, sa baie azurée jusqu’aux

extrêmes limites de la haute mer, les festons capricieux

de son littoral.

La galera chemina alors le long d’une route

ascendante, perdue sous les profondeurs d’une forêt de

pins d’Alep, qui entoure le village et tapisse la colline

couronnée par les murs du castillo de Bellver.

Mais, en s’élevant, que d’échappées à la surface de

la campagne ! Les maisons éparses tranchent sur la

teinte des palmiers, des orangers, des grenadiers, des

figuiers, des câpriers, des oliviers. Clovis Dardentor,

toujours expansif, ne ménageait point ses phrases

admiratives, bien qu’il dût être familiarisé avec les

paysages similaires du Midi de la France. Il est vrai, en

ce qui concerne les oliviers, jamais il n’en avait vu de

plus déjetés, plus grimaçants, plus gibbeux, plus

bossués de nodosités, et d’une taille à les classer parmi

les géants de l’espèce. Puis ces chaumières des paysans,

des « pagesés », entourées de champs à légumes,

s’épanouissant hors des buissons de myrtes et de

cytises, encorbeillées de fleurs à profusion, entre autres

ces « lagrymas » au nom poétique et triste, combien

elles réjouissaient les yeux, grâce à leurs toits en

auvents, égayés des grappes de piment rouge par

centaines !

Jusqu’alors le parcours s’était effectué à souhait, et

les passagers de la galera n’avaient pas eu à s’écrier :

« Que diable sommes-nous venus faire dans cette

galère ? »

Non ! La galère ne marchait pas à l’aide d’une

double rangée de rames sur le perfide élément. À

travers cette campagne, aucune agression de pirates

barbaresques ne la menaçait. Elle avait heureusement

navigué sur cette route moins capricieuse que la mer, et

il était cinq heures, lorsqu’elle arriva à bon port –

autrement dit devant le pont du castillo de Bellver.

Si ce château fort a été édifié en cette position, c’est

qu’il était destiné à défendre la baie et la ville de Palma.

Aussi, avec ses douves profondes, ses épaisses

murailles de pierre, la tour qui le domine, offre-t-il cet

aspect militaire, commun aux forteresses du Moyen

Âge.

Quatre tourelles flanquent son enceinte circulaire, à

l’intérieur de laquelle se superposent deux étages d’un

double style roman et gothique. En dehors de cette

enceinte se dresse la « Tour de l’homenaje » – de

l’hommage, en bon français – et dont on ne saurait

méconnaître l’aspect féodal.

C’est à la plate-forme de ce donjon que Clovis

Dardentor, Marcel Lornans et Jean Taconnat allaient

monter, afin de prendre une vue générale de la

campagne et de la ville – vue plus complète qu’ils ne

l’auraient eue de l’une des flèches de la cathédrale.

La galera resta devant le pont de pierre jeté sur la

douve, et le cocher eut ordre d’attendre les visiteurs, qui

pénétrèrent dans le castillo avec le guide.

Leur visite ne pouvait être longue. En réalité, il

s’agissait moins de fouiller les coins et recoins de cette

vieille bâtisse que de promener un regard sur son

lointain horizon.

Aussi, après avoir entrevu les chambres basses au

niveau de la cour, Clovis Dardentor crut-il devoir dire :

« Eh bien ! grimpons-nous là-haut, jeunes gens ?

– Quand vous voudrez, répondit Marcel Lornans,

mais ne nous y attardons pas. Quelle aventure, si M.

Dardentor, après avoir manqué une première fois le

départ de l’Argèlès...

– Le manquait une seconde ! répliqua notre

Perpignanais. Et ce serait d’autant plus impardonnable

que je ne trouverais pas à Palma une chaloupe à vapeur

pour courir après le paquebot !... Et que deviendrait ce

pauvre Désirandelle ? »

On se dirigea donc vers la Tour de l’homenaje,

élevée en dehors de l’enceinte, et que deux ponts

raccordent au castillo.

Cette tour, ronde et massive, d’un ton chaud de

pierres cuites, a pour base le fond d’un fossé. Sa partie

sud-ouest est percée d’une porte rougeâtre, à la hauteur

de la crête du fossé. Au-dessus se dessinent une fenêtre

en plein cintre, dominée elle-même par deux étroites

meurtrières, puis les consoles qui supportent le parapet

de la plate-forme supérieure.

À la suite du guide, Clovis Dardentor et ses

compagnons prirent un escalier en colimaçon, ménagé

dans l’épaisseur de la muraille, faiblement éclairé par

les meurtrières. Enfin, après une ascension assez raide,

ils débouchèrent sur la plate-forme.

À vrai dire, le guide ne pouvait être accusé

d’exagération. De cette hauteur, la vue était magnifique,

et telle que voici :

Au pied du castillo, s’abaisse la colline, revêtue de

son noir manteau de pins d’Alep. Au-delà se groupe le

charmant faubourg de Terreno. Plus bas, s’arrondit la

baie toute bleue, tachetée de petits points blancs qu’on

eût crus des oiseaux de mer et qui ne sont que des

voiles de tartanes. Plus loin, se développe la ville en

amphithéâtre, sa cathédrale, ses palais, ses églises,

ensemble éclatant, baigné dans cette atmosphère

lumineuse que le soleil crible de rayons dorés, lorsqu’il

décline vers l’horizon. Enfin, au large, resplendit la mer

immense, avec çà et là des navires déployant leur

blanche voilure, des steamers balayant le ciel de leur

longue queue fuligineuse. Rien de Minorque dans l’est,

rien d’Ivitza dans le sud-ouest, mais, au sud, l’îlot

abrupt de Cabrera, où tant de soldats français périrent

misérablement pendant les guerres du Premier Empire.

De cette tour du castillo de Bellver, la partie

occidentale de l’île donne une idée de ce qu’est

Majorque, la seule de l’archipel à posséder de véritables

sierras plantées de chênes verts et de micocouliers, au-

dessus desquelles pointent des aiguilles porphyritiques,

dioritiques ou calcaires. Du reste, la plaine n’en est pas

moins semée de tumescences qui portent le nom de

« puys » aux Baléares comme en France, et l’on n’en

trouverait pas une qui ne fût couronnée d’un château,

d’une église ou d’un ermitage en ruine. Ajoutez que

partout sinuent des torrents tumultueux, et, au dire du

guide, leur nombre dépasse deux cents dans l’île.

« Deux cents occasions pour M. Dardentor d’y

tomber, pensa Jean Taconnat, et vous verrez qu’il n’y

tombera pas ! »

Ce qu’on apercevait de très moderne, par exemple,

c’était le chemin de fer qui dessert la partie centrale de

Majorque. Il va de Palma à Alcudia par les districts de

Santa-Maria et de Benisalem, et il est question de jeter

de nouveaux embranchements à travers les vallées

capricieuses de la chaîne qui dresse le plus haut de ses

pics à mille mètres d’altitude.

Suivant son habitude, Clovis Dardentor

s’enthousiasmait à contempler ce merveilleux spectacle.

Marcel Lornans et Jean Taconnat, d’ailleurs,

partageaient cette admiration très justifiée. Il était

vraiment dommage que la halte au château de Bellver

ne pût se prolonger, qu’il ne fût pas possible d’y

revenir, que la relâche de l’Argèlès dût prendre fin dans

quelques heures.

« Oui ! déclara le Perpignanais, il faudrait séjourner

ici des semaines... des mois...

– Eh ! répondit le guide, très fourni d’anecdotes,

c’est précisément ce qui est arrivé à l’un de vos

compatriotes, messieurs, un peu malgré lui, par

exemple...

– Qui se nommait ?... demanda Marcel Lornans.

– François Arago.

– Arago... Arago... s’écria Clovis Dardentor, l’une

des gloires de la France savante ! »

Effectivement, l’illustre astronome était venu en

1808 aux Baléares, dans le but de compléter la mesure

d’un arc du méridien entre Dunkerque et Formentera.

Suspecté par la population majorquaine, menacé même

de mort, il fut emprisonné dans le château de Bellver

pendant deux mois. Et combien de temps eût duré son

emprisonnement, s’il n’avait réussi à s’échapper par

une des fenêtres du castillo, puis à fréter une barque qui

le conduisit à Alger.

« Arago, répétait Clovis Dardentor, Arago, le

célèbre enfant d’Estagel, le glorieux fils de

l’arrondissement de mon Perpignan, de mes Pyrénées-

Orientales ! »

Cependant l’heure pressait de quitter cette plate-

forme d’où, comme de la nacelle d’un aérostat, on

dominait ce pays incomparable. Clovis Dardentor ne

pouvait s’arracher à ce spectacle. Il allait, venait, se

penchait sur le parapet de la tour.

« Eh ! prenez garde, lui cria Jean Taconnat, en le

retenant par le collet de son veston.

– Prendre garde ?...

– Sans doute... un peu plus, vous alliez tomber !... À

quoi bon nous causer cette frayeur... »

Frayeur très légitime, car si le digne homme eût

culbuté par-dessus le parapet, Jean Taconnat n’aurait pu

qu’assister, sans être en mesure de lui porter secours, à

la chute de son père adoptif dans les profondeurs de la

douve.

En somme, ce qu’il y avait de regrettable, c’était que

le temps, trop parcimonieusement compté, ne permît

pas d’organiser la complète exploration de cette

admirable Majorque. Il ne suffit pas d’avoir parcouru

les divers quartiers de sa capitale, il faut visiter les

autres villes, et quelles plus dignes d’attirer les

touristes, Soller, Ynca, Pollensa, Manacor, Valldmosa !

Et ces grottes naturelles d’Artá et du Drach, considérées

comme les plus belles du monde, avec leurs lacs

légendaires, leurs chapelles à stalactites, leurs bains aux

eaux limpides et fraîches, leur théâtre, leur enfer –

dénominations fantaisistes si l’on veut, mais que

méritent les merveilles de ces immensités souterraines !

Et que dire de Miramar, l’incomparable domaine de

l’archiduc Louis-Salvator, des forêts millénaires dont ce

prince savant et artiste a voulu respecter les antiques

futaies, et de son château édifié sur une terrasse qui

surplombe le littoral au milieu d’un site enchanteur, et

de l’« hospederia », cette hôtellerie entretenue aux frais

de Son Altesse, ouverte à tous ceux qui passent, qui leur

offre le lit et la table pendant deux jours à titre gratuit,

et où même ceux qui le désirent essaient vainement de

reconnaître par une gratification aux gens de l’archiduc

ce généreux accueil !

Et n’est-elle pas à visiter aussi, cette chartreuse de

Valldmosa, maintenant déserte, silencieuse,

abandonnée, dans laquelle George Sand et Chopin

vécurent toute une saison – ce qui nous a valu ces belles

inspirations du grand artiste et du grand romancier, le

récit d’Un Hiver à Majorque et l’étrange roman de

Spiridion !

C’est là ce que narrait le guide, au cours de sa

faconde intarissable, en phrases stéréotypées depuis

longtemps dans son cerveau de cicérone. Qu’on ne soit

donc pas surpris si Clovis Dardentor exprimait ses

regrets de quitter cette oasis méditerranéenne, s’il se

promettait de revenir aux Baléares, en compagnie de

ses jeunes et nouveaux amis, pour peu qu’ils en eussent

jamais le loisir...

« Il est six heures, fit observer Jean Taconnat.

– Et s’il est six heures, ajouta Marcel Lornans, nous

ne pouvons différer davantage notre départ. Il reste

encore à parcourir un quartier de Palma avant de rentrer

à bord...

– Partons donc ! » répondit Clovis Dardentor d’une

voix soupirante.

Un dernier regard fut jeté à ces multiples paysages

de la côte occidentale, à ce soleil dont le disque

déclinant se balançait au-dessus de l’horizon et dorait

de ses rayons obliques les blanches villas de Terreno.

Clovis Dardentor, Marcel Lornans et Jean Taconnat

s’engagèrent dans l’étroite vis, qui se tordait à travers le

mur, franchirent le pont, rentrèrent dans la cour et

sortirent par la poterne.

La galera attendait à l’endroit où on l’avait laissée,

le cocher flânant le long de la douve.

Le guide l’ayant appelé, il rejoignit de ce pas calme

et géométrique – le pas de ces mortels privilégiés qui ne

mettent aucune hâte à rien en ce pays bienheureux dans

lequel l’existence n’exige jamais que l’on soit pressé.

M. Dardentor monta le premier dans le véhicule,

avant que le cocher fût venu prendre place sur la

banquette de devant.

Mais ne voilà-t-il pas à l’instant où Marcel Lornans

et Jean Taconnat allaient s’élancer sur le marchepied,

que la galera s’ébranle d’un coup brusque et les oblige à

reculer rapidement pour éviter le choc de l’essieu.

Le cocher s’est vite jeté à la tête de l’attelage, afin

de le maintenir. Impossible ! Les mules se cabrent,

renversent l’homme, et c’est miracle qu’il ne soit pas

écrasé par la roue de la voiture qui part à fond de train.

Cris simultanés du cocher et du guide. Tous deux se

précipitent sur le sentier de Bellver que la galera dévale

au grand galop, avec le risque ou de choir dans les

précipices latéraux, ou de s’éventrer contre les sapins

de la sombre futaie.

« Monsieur Dardentor... Monsieur Dardentor !

clamait Marcel Lornans de toute la force de ses

poumons. Il va se tuer !... Courons, Jean, courons !

– Oui, répondit Jean Taconnat et, pourtant, si cette

occasion ne doit pas compter... »

Quoiqu’il en fût de cette occasion, il fallait la

prendre aux chevaux... aux chevaux, pourrait-on dire,

s’il ne s’agissait de mules. Mais, mules ou chevaux,

l’attelage détalait avec une rapidité qui laissait peu

d’espoir de le rattraper.

Enfin, le cocher, le cicérone, les deux jeunes gens,

quelques paysans joints à eux, s’étaient lancés à leur

maximum de vitesse.

Cependant Clovis Dardentor, que son sang-froid

n’abandonnait jamais en n’importe quelle circonstance,

avait saisi les guides d’une main vigoureuse, et, tirant à

lui, essayait de maîtriser l’attelage. C’eût été vouloir

retenir un projectile à l’instant où il s’échappe de la

bouche à feu, et, pour les passants qui l’essayèrent,

c’était vouloir arrêter ledit projectile au passage.

Le chemin fut descendu follement, le torrent

traversé rageusement. Clovis Dardentor, toujours en

possession de lui-même, ayant pu maintenir sa galera

en droite ligne, se disait que cet emballement finirait

sans doute devant l’enceinte bastionnée, que le véhicule

n’en franchirait pas l’une des portes. Quant à lâcher les

guides, à sauter hors du véhicule, il savait trop à quoi

l’on s’expose, et que mieux vaut rester dans sa

machine, dût-elle verser, les quatre roues en l’air, ou se

briser contre un obstacle.

Et ces maudites mules irrésistiblement emportées, et

d’un train que, de mémoire de Baléarien, on n’avait

jamais vu à Majorque ni en aucune des îles de

l’archipel !

Après Terreno, la galera suivit la muraille

extérieure, se livrant à une série de zigzags des plus

regrettables, capricant comme une chèvre, sursautant

comme un kangourou, passant devant les portes de

l’enceinte jusqu’au moment où elle atteignit la puerta

Pintada, à l’angle nord-est de la ville.

Il faut admettre que les deux mules connaissaient

particulièrement cette porte, car elles la franchirent sans

la moindre hésitation. On peut tenir pour certain

qu’elles n’obéissaient alors ni à la voix ni à la main de

Clovis Dardentor. C’étaient elles qui dirigeaient la

galera, s’excitant de plus belle, au triple galop, sans

prendre garde aux passants qui hurlaient, se rejetaient

sous les portes, se dispersaient à travers les rues

avoisinantes. Les malicieuses bêtes avaient l’air de se

dire à l’oreille : « Nous irons ainsi tant qu’il nous plaira,

et, à moins qu’elle ne chavire, vogue la galera ! »

Et au milieu du dédale qui s’enchevêtre en ce coin

de ville – un véritable labyrinthe – l’attelage surexcité

se lança avec une ardeur redoublante.

À l’intérieur des maisons, au fond des boutiques, les

gens s’époumonaient à crier. Des têtes effarées

apparaissaient aux fenêtres. Le quartier s’agitait comme

autrefois, à quelques siècles de là, lorsque retentissait le

cri : « Voilà les Maures !... Voilà les Maures ! » Et

comment ne se produisit-il pas d’accident dans ces rues

étroites, tortueuses, qui aboutissent à la calle des

Capuchinos !

Clovis Dardentor essayait de manœuvrer, cependant.

Afin de modérer cette galopade insensée, il tirait sur les

guides au risque de les rompre ou de se démancher les

bras. En réalité, c’étaient bien les guides qui tiraient sur

lui, menaçant de l’extraire de la voiture dans des

conditions assez fâcheuses.

« Ah ! les coquines, quel train d’enfer ! se disait-il.

Je ne vois aucune raison pour qu’elles s’arrêtent, tant

qu’elles auront quatre jambes chacune !... Et ça

descend... ça descend ! »

Ça descendait, en effet, et même depuis le castillo

de Bellver, et cela descendait jusqu’au port, où la galera

ferait peut-être un plongeon dans les eaux de la baie –

ce qui calmerait certainement son attelage.

Bref, elle prit à droite, elle prit à gauche, elle

déboucha sur la plaza de Olivar, dont elle fit le tour,

comme les antiques chars romains sur la piste du

Colisée, et, pourtant, il n’y avait ni concurrence à

battre, ni prix à remporter !

En vain, sur cette place, trois ou quatre agents de la

ville se jetèrent-ils sur les mules, qui luttaient

d’émulation !... En vain voulurent-ils prévenir une

catastrophe impossible à éviter... Leur dévouement fut

inefficace. L’un, renversé, ne se releva pas sans

blessures ; les autres durent lâcher prise. Bref, la galera

continua à dévaler avec une rapidité croissante, comme

si elle eût été soumise aux lois de la chute des corps.

Il y eut lieu de croire, néanmoins, que cet

emballement allait finir – de façon désastreuse, il est

vrai – lorsque l’attelage enfila la calle de Olivar.

En effet, vers le milieu de cette rue très en pente, est

ménagé un escalier d’une quinzaine de marches, et si

rue n’est point carrossable, c’est bien celle-là.

Les clameurs redoublèrent alors, auxquelles se

joignirent les aboiements des chiens. Bah ! si violentes

qu’elles fussent, les mules ne s’inquiétaient guère de

quelques marches ! Et voici les roues de la galera qui

s’engagent sur l’escalier, cahotant la caisse à la

disloquer, à mettre le véhicule en pièces...

Eh bien non ! elles ne se rompirent pas. L’avant-

train resta fixé à l’arrière-train malgré ces chocs

multipliés, la caisse résista, les brancards résistèrent, et

les deux mains de Clovis Dardentor ne lâchèrent point

les guides pendant cette dégringolade extraordinaire !

Et derrière la galera s’amassait une foule de plus en

plus nombreuse, dans laquelle Marcel Lornans, Jean

Taconnat, le cicérone, le cocher, toujours en arrière, ne

figuraient pas encore.

Après la calle de Olivar, ce fut la calle de San

Miguel, à laquelle succède la plaza de Abastos, où l’une

des mules, après être tombée, se releva saine et sauve,

puis la calle de la Plateria, puis la plaza de Sainte-

Eulalie.

« Il est évident, se dit Clovis Dardentor, que la

galera ira ainsi jusqu’à ce que le terrain lui manque, et

je ne vois guère que la baie de Palma où il puisse lui

manquer définitivement ! »

Sur la place Sainte-Eulalie s’élève l’église dédiée à

cette martyre, qui est, pour les Baléariens, l’objet d’une

vénération particulière. Il n’y avait pas longtemps,

ladite église servait même de lieu d’asile, et les

malfaiteurs qui parvenaient à s’y réfugier échappaient

aux griffes de la police.

Cette fois, ce ne fut pas un malfaiteur que sa bonne

chance y entraîna, ce fut Clovis Dardentor, inébranlable

sur la banquette de son véhicule.

Oui ! à ce moment, le magnifique portail de Sainte-

Eulalie était grand ouvert. Les fidèles remplissaient

l’église. On y faisait l’office du salut, qui touchait à sa

fin, et l’officiant, retourné vers la pieuse assemblée,

levait les mains pour lui donner la bénédiction.

Quel tumulte, quel remuement de foule, quels cris

d’épouvante, lorsque la galera bondit et rebondit sur les

dalles de la nef médiane ! Mais aussi, quel prodigieux

effet, lorsque l’attelage s’abattit enfin devant les degrés

de l’autel, à l’instant où le prêtre prononçait :

« Et spiritu sancto !...

– Amen ! » répondit une voix sonore.

C’était la voix du Perpignanais, lequel venait de

recevoir une bénédiction bien méritée.

De croire au miracle, après ce dénouement

inattendu, cela ne saurait surprendre en ces pays si

profondément religieux, et il ne serait pas étonnant que

l’on célébrât désormais, chaque année, à cette date du

28 avril, dans l’église de Sainte-Eulalie, la fête de Santa

Galera de Salud.

Une heure plus tard, Marcel Lornans et Jean

Taconnat avaient rejoint Clovis Dardentor près d’une

fonda de la calle de Miramar, où ce maître homme alla

se reposer de ses émotions et de ses fatigues. Et encore

ne faut-il point parler d’émotions, lorsqu’il s’agit d’un

caractère de si forte trempe.

« Monsieur Dardentor ! s’écria Jean Taconnat.

– Ah ! mes jeunes amis, répondit le héros du jour,

voilà une course de voiture qui m’a un brin secoué...

– Vous êtes sain et sauf ?... demanda Marcel

Lornans.

– Oui... au complet, et je crois même que je ne me

suis jamais mieux porté !... À votre santé, messieurs ! »

Et les deux jeunes gens durent vider quelques verres

de cet excellent vin de Benisalem, dont la renommée

dépasse l’archipel des Baléares.

Puis, dès que Jean Taconnat put prendre son cousin

à part :

« Une occasion manquée ! dit-il.

– Mais non, Jean !

– Mais si, Marcel, car, enfin, si j’avais sauvé M.

Dardentor, si j’avais arrêté sa galera, bien que je ne

l’eusse tiré ni des flots, ni des flammes, ni d’un combat,

tu ne me feras pas croire que...

– Belle thèse à plaider devant un tribunal civil ! » se

contenta de répondre Marcel Lornans.

Bref, à huit heures du soir, tous les débarqués de

l’Argèlès étaient de retour à bord.

Pas un n’était en retard, cette fois, ni MM.

Désirandelle père et fils, ni M. Eustache Oriental.

Quant à cet astronome, avait-il donc passé son

temps à observer le soleil sur l’horizon des Baléares ?

Personne ne l’eût pu dire. En tout cas, il rapportait

divers paquets renfermant des produits comestibles

spéciaux à ces îles, des « encimadas », sorte de gâteaux

feuilletés dans lesquels le beurre est remplacé par la

graisse et qui n’en sont pas moins savoureux, et aussi

une demi-douzaine de « tourds », poissons très

recherchés des pêcheurs du cap Formentor, et que le

maître d’hôtel reçut ordre de faire apprêter avec un soin

particulier pour son usage.

En vérité, ce président de la Société astronomique

de Montélimar se servait plus de sa bouche que de ses

yeux – du moins depuis le départ de France.

Vers huit heures et demie furent larguées les

amarres, et l’Argèlès quitta le port de Palma, sans que le

capitaine Bugarach eût accordé à ses passagers la nuit

complète dans la cité majorquaine. Et c’est pourquoi

Clovis Dardentor n’entendit point la voix des

« serenes » et leurs chants nocturnes, ni les refrains des

« habaneras » et des « jotas » nationales, accompagnés

des grincements mélodieux de la guitare, dont les patios

des maisons baléariennes s’emplissent jusqu’au lever

du jour.

8



Dans lequel la famille Désirandelle vient prendre

contact avec la famille Elissane





« Aujourd’hui, nous retarderons le dîner jusqu’à huit

heures, dit Mme Elissane. M. et Mme Désirandelle avec

leur fils, et très probablement ce M. Dardentor, cela fera

quatre couverts.

– Oui, madame, répondit la femme de chambre.

– Nos amis auront grand besoin de se refaire,

Manuela, et je crains bien que cette pauvre Mme

Désirandelle ait eu à souffrir d’une si pénible traversée.

Veille à ce que sa chambre soit prête, car il est possible

qu’elle préfère se coucher en arrivant.

– C’est entendu, madame.

– Où est ma fille ?...

– À l’office, madame, où elle prépare le dessert. »

Manuela, au service de Mme Elissane depuis son

installation, était une de ces Espagnoles parmi

lesquelles se recrute principalement le personnel

domestique des familles oranaises.

Mme Elissane habitait une assez jolie maison dans

cette rue du Vieux-Château, où les habitations ont

conservé une physionomie mi-espagnole, mi-

mauresque. Un petit jardin y montrait ses deux

corbeilles de volubilis, sa pelouse encore verte à ce

début de la saison chaude, quelques arbres – entre

autres ces « bella-ombra » au nom de bon augure, dont

la promenade de l’Étang possède de si beaux

spécimens.

La maison, comprenant un rez-de-chaussée et un

étage, était suffisante pour que la famille Désirandelle y

trouvât une confortable hospitalité. Ni les chambres ni

les égards ne lui manqueraient pendant son séjour à

Oran.

C’est déjà une fort belle ville, cette capitale de la

province. Elle est agréablement située entre les talus

d’un ravin, au fond duquel l’oued Rehhi promène ses

eaux vives, que recouvre en partie la chaussée du

boulevard Oudinot. Coupée par les fortifications du

Château-Neuf, elle apparaît, comme toutes ces cités,

ancienne d’un côté, nouvelle de l’autre. L’ancienne, la

vieille ville espagnole, avec sa kasbah, ses maisons

étagées, son port, située à l’ouest, a conservé d’antiques

remparts. À l’est, la nouvelle, avec ses maisons juives

et mauresques, est défendue par une muraille crénelée

depuis le château jusqu’au fort Saint-André.

Cette cité, la Goubaran des Arabes, que bâtirent au

e

X siècle les Maures de l’Andalousie, est dominée par

une assez haute montagne dont le fort La Moune

occupe le flanc abrupt. Cinq fois plus étendue qu’à

l’époque de sa fondation, sa superficie n’est pas

inférieure à soixante-douze hectares, et plusieurs rues,

tracées en dehors de ses murs, se prolongent de deux

kilomètres vers la mer. En poursuivant sa promenade

au-delà de la ceinture des forts, dans la direction du

nord et de l’est, un touriste atteindrait des annexes de

création récente, tels les faubourgs de Gambetta et de

Noiseux-Eckmühl.

On rencontrerait malaisément une ville algérienne

où la diversité des types soit plus intéressante à étudier.

Parmi ses quarante-sept mille habitants, on ne reconnaît

que dix-sept mille Français et juifs naturalisés, en face

de dix-huit mille étrangers, la plupart Espagnols, puis

des Italiens, des Anglais, des Anglo-Maltais. Ajoutez-y

environ quatre mille Arabes, agglomérés au sud de la

ville, dans le faubourg des Djalis, appelé aussi le village

nègre, d’où l’on tire les balayeurs de la rue et les

portefaix du port ; divisez ce mélange de races en vingt-

sept mille fidèles de la religion catholique, sept mille

adeptes de la religion israélite, un millier de croyants de

la religion musulmane, et vous aurez, à ce point de vue,

le départ à peu près exact de cette population hybride de

la capitale oranaise.

Quant au climat de la province, il est généralement

dur, sec, brûlant. Le vent y soulève des tourbillons de

poussière. En ce qui concerne la ville, l’arrosage

quotidien, entre les mains de la municipalité, devrait

être plus régulier et plus abondant qu’il ne l’est entre les

mains du maire céleste.

Telle est la ville où M. Elissane s’était retiré, après

avoir fait le commerce à Perpignan pendant une

quinzaine d’années et avec assez de bonheur pour avoir

acquis une douzaine de mille livres de rentes, lesquelles

n’avaient point diminué sous la prudente administration

de sa veuve.

Mme Elissane, alors âgée de quarante-quatre ans,

n’avait jamais dû être aussi jolie que l’était sa fille, ni

aussi gracieuse, ni aussi charmante. Femme positive à

un rare degré, pesant ses paroles comme son sucre, elle

présentait le type bien connu du comptable féminin,

chiffrant les sentiments, tenant son existence en partie

double à la manière de ses livres, en balançant le doit et

l’avoir avec le perpétuel souci que son compte courant

fût toujours créditeur. On connaît ces figures aux traits

arrêtés, dont les courbes sont dures, les bosses frontales

proéminentes, le regard aigu, la bouche sévère – tout ce

qui, chez le sexe réputé faible, indique des habitudes de

concentration et d’opiniâtreté. Mme Elissane avait

organisé sa maison très correctement, sans dépenses

oiseuses. Elle faisait des économies qu’elle savait

employer en placements sûrs et fructueux. Cependant

elle n’y regardait pas, lorsqu’il s’agissait de sa fille sur

laquelle reposaient toutes ses affections. Vêtue presque

de façon monacale, elle voulait que Louise fût élégante,

et elle ne négligeait rien à cet égard. Au fond, c’était au

bonheur de son enfant que tendaient ses seuls désirs, et

elle ne doutait pas que ce bonheur ne fût assuré, grâce à

l’union projetée avec la famille Désirandelle. La

douzaine de mille francs de rentes qu’Agathocle aurait

un jour, joints à la fortune dont Louise hériterait après

sa mère, c’est là une base métallique que nombre de

gens trouvent suffisamment solide pour y établir un

avenir de tout repos.

Louise, toutefois, se rappelait à peine ce qu’était

Agathocle. Mais sa mère l’avait élevée dans cette idée

qu’elle deviendrait un jour Mme Désirandelle jeune. En

somme, cela lui paraissait assez naturel, à la condition

que ce fiancé lui plût, et pourquoi n’aurait-il pas tout ce

qu’il faut pour plaire ?

Après avoir donné ses derniers ordres, Mme Elissane

passa dans le salon où sa fille vint la rejoindre.

« Ton dessert est prêt, mon enfant ?... demanda-t-

elle.

– Oui, mère.

– Il est fâcheux que le paquebot arrive un peu tard,

presque à la tombée de la nuit !... Sois habillée pour six

heures, Louise, mets ta robe à petits carreaux, et nous

descendrons au port, où l’on aura peut-être signalé

l’Agathoclès... »

Mme Elissane, se trompant de nom, ajoutait un

accent grave à un e qui n’en devait pas avoir.

« Tu veux dire l’Argèlès, répondit Louise en riant.

Et puis, il ne s’appelle point Agathoclès, mais

Agathocle, mon prétendu !...

– Bon !... répliqua Mme Elissane, Argèlès...

Agathocle... Cela n’a point d’importance ! Tu peux être

certaine qu’il ne se trompera pas, lui, en prononçant le

nom de Louise...

– Est-ce bien sûr ?... répondit la jeune fille un peu

railleuse. M. Agathocle ne me connaît guère, et j’avoue

que je ne le connais pas davantage...

– Oh ! nous vous laisserons tout le temps de faire

connaissance avant de rien décider...

– C’est trop juste !

– D’ailleurs, je suis sûre que tu lui plairas, mon

enfant, et il y a tout lieu de penser qu’il saura te plaire...

Mme Désirandelle en fait un éloge !... Et alors nous

arrêterons les conditions du mariage...

– Et le compte sera balancé, mère ?

– Oui, moqueuse, à ton profit !... Ah ! n’oublions

pas que leur ami, M. Clovis Dardentor, accompagne les

Désirandelle... tu sais, ce riche Perpignanais dont ils

sont si fiers, et, à les en croire, le meilleur homme qui

soit au monde. M. et Mme Désirandelle n’ayant pas

l’habitude de la navigation, il a bien voulu les piloter

jusqu’à Oran. C’est très bien de sa part, et nous lui

ferons bon accueil, Louise...

– Tout l’accueil qu’il mérite, et même s’il avait

l’idée de demander ma main... Mais non, j’oublie que je

dois être... que je serai Mme Agathocle... un beau nom,

quoique un peu de l’Antiquité grecque !

– Voyons, Louise, sois donc sérieuse ! »

Sérieuse, elle l’était, cette jeune fille, et d’humeur

gaie et charmante. Et ce n’est point parce qu’il en est

toujours ainsi de l’héroïne d’un roman. Non, elle l’était,

en réalité, dans l’épanouissement de sa vingtième

année, sa nature franche, sa physionomie vive et

mobile, ses yeux veloutés et brillants dont la prunelle

s’ouvrait sur un iris azuré, sa chevelure d’un blond

foncé si abondante, sa démarche gracieuse – disons

même soyeuse, pour employer une épithète que Pierre

Loti, avant d’être académicien, n’a pas craint

d’appliquer au vol de l’hirondelle.

Ce léger coup de crayon suffit à peindre Louise

Elissane, et, le lecteur s’en aperçoit, elle ne laissait pas

de contraster quelque peu avec le benêt qu’on lui

expédiait de Cette en même temps que les autres colis

de l’Argèlès.

Lorsque l’heure fut arrivée, après que le dernier

coup d’œil de la maîtresse de maison eut été donné aux

chambres de la famille Désirandelle, Mme Elissane

appela sa fille, et toutes deux se dirigèrent du côté du

port. Elles voulurent s’arrêter d’abord dans le jardin en

amphithéâtre qui domine la rade. De cet endroit, la vue

s’étend largement jusqu’à la pleine mer. Le ciel était

magnifique, l’horizon d’une pureté parfaite. Déjà le

soleil déclinait vers la pointe de Mers-el-Kébir – ce

Portus divinus des Anciens, dans lequel cuirassés et

croiseurs peuvent trouver un excellent abri contre les

fréquentes bourrasques de l’ouest.

Quelques voiles blanches se détachaient vers le

nord. De lointaines fumées indiquaient les steamers de

ces nombreuses lignes qui desservent la Méditerranée et

rallient volontiers la terre africaine. Deux ou trois de

ces paquebots étaient sans doute à destination d’Oran,

et l’un d’eux ne se trouvait pas à plus de trois milles.

Était-ce l’Argèlès, impatiemment attendu, du moins par

la mère si ce n’est par sa fille. Car, enfin, Louise ne le

connaissait pas, ce garçon que chaque tour d’hélice

rapprochait d’elle, et peut-être aurait-il mieux valu que

l’Argèlès eût fait machine en arrière...

« Il va être six heures et demie, observa Mme

Elissane. Descendons.

– Je te suis, mère », répondit Louise.

Et par cette large rue qui aboutit au quai, la mère et

la fille descendirent vers le bassin où les paquebots

prennent d’ordinaire leur mouillage.

À l’un des officiers de port qui se promenait au quai,

me

M Elissane demanda si l’Argèlès était signalé.

« Oui, madame, répondit l’officier, et dans une

demi-heure il entrera. »

Mme Elissane et sa fille contournèrent le port, dont

les hauteurs vers le nord leur cachaient maintenant la

vue du large.

Vingt minutes plus tard, des coups de sifflet

prolongés retentirent. Le paquebot doublait le môle à

l’extrémité de cette jetée, longue d’un kilomètre, qui

s’amorce au pied du fort de La Moune, et, après

quelques évolutions, il vint prendre son poste, l’arrière

au quai.

Dès que la communication fut établie, Mme Elissane

et Louise montèrent à bord. Les bras de la première

s’ouvrirent pour serrer Mme Désirandelle, remise dès

son entrée au port, puis M. Désirandelle, puis

Agathocle Désirandelle, tandis que Louise se tenait sur

une réserve que comprendront toutes les jeunes filles.

« Eh bien ! et moi, chère et excellente dame ?... Est-

ce que nous ne nous sommes pas connus autrefois à

Perpignan ?... Je me rappelle bien Mme Elissane et Mlle

Louise aussi... un peu grandie, par exemple !... Ah çà !

n’y aurait-il pas un baiser et même deux pour ce bon

garçon de Dardentor ?... »

Si Patrice avait espéré que, dans l’entrevue de début,

son maître apporterait la réserve d’un homme du

monde, il dut être cruellement déçu par cette familière

entrée de jeu. Il se retira donc, sévère mais juste, au

moment où les lèvres de Clovis Dardentor claquaient

sur les joues sèches de Mme Elissane comme la baguette

sur la peau du tambour.

Il va de soi que Louise n’avait pas évité l’étreinte du

ménage Désirandelle. Toutefois, et si sans-gêne qu’il

fût, M. Dardentor n’alla point jusqu’à gratifier la jeune

fille de baisers paternels, qu’elle eût sans doute

acceptés de bonne grâce.

Quant au jeune Agathocle, après s’être avancé vers

Louise, il l’avait honorée d’un salut mécanique auquel

sa tête seule prit part, grâce au jeu des muscles du cou,

et il recula sans prononcer une parole.

La jeune fille ne put retenir une moue dédaigneuse

dont Clovis Dardentor ne s’aperçut pas, mais qui

n’échappa ni à Marcel Lornans ni à Jean Taconnat.

« Eh ! fit le premier, je ne m’attendais pas à voir une

si jolie personne !

– Jolie, en effet, ajouta le second.

– Et elle épouserait ce nigaud ?... dit Marcel

Lornans.

– Elle ! s’écria Jean Taconnat. Dieu me pardonne, si

je n’aimerais pas mieux, pour l’en empêcher, trahir le

serment que j’ai fait de ne jamais me marier ! »

Oui ! Jean Taconnat avait fait ce serment-là – il le

disait du moins. Après tout, c’est de son âge, et cela

vaut ce que valent tant d’autres qu’on ne tient guère.

Observons, d’ailleurs, que Marcel Lornans, lui, n’avait

rien juré de semblable. Qu’importait ! L’un et l’autre

étaient venus à Oran avec l’intention de s’engager au 7e

chasseurs d’Afrique, non pour épouser Mlle Louise

Elissane.

Mentionnons, afin de n’y plus revenir, que la

traversée de l’Argèlès entre Palma et Oran s’était

accomplie dans des conditions de bien-être

extraordinaires. Une mer d’huile, comme on dit, à faire

croire que toutes les huiles de la Provence avaient été

« filées » à sa surface, une brise du nord-est qui prenait

le paquebot par sa hanche de bâbord, et avait permis de

l’appuyer de sa trinquette, de ses focs et de sa

brigantine. Pas une lame n’avait déferlé pendant ces

vingt-trois heures de navigation. Aussi, depuis le départ

de Palma, la presque totalité des voyageurs avait repris

place à la table commune, et, en fin de compte, la

compagnie maritime eût été mal venue à se plaindre de

ce nombre inusité de convives.

Quant à M. Oriental, il va sans dire que les tourds,

accommodés à la mode napolitaine, lui avaient paru

délicieux, et qu’il s’était régalé des encimadas avec la

sensualité d’un gourmet professionnel.

On s’expliquera ainsi que tout le monde fût arrivé en

bonne santé à Oran, même Mme Désirandelle, si

éprouvée jusqu’à l’archipel des Baléares.

Toutefois, bien qu’il eût reconquis son aplomb

physique et moral pendant cette seconde partie du

voyage, M. Désirandelle n’avait pas lié connaissance

avec les deux Parisiens. Ces jeunes gens le laissaient

indifférent. Il les estimait très inférieurs à son fils

Agathocle, malgré leur esprit, qui lui paraissait de

mauvais goût. Libre à Dardentor de trouver leur

commerce agréable, leur conversation amusante. À son

avis, cela prendrait fin au mouillage de l’Argèlès.

On l’imagine, M. Désirandelle ne songea donc point

à présenter les deux cousins à Mme Elissane non plus

qu’à sa fille. Mais, avec le sans-façon du Méridional et

l’habitude qu’il avait de suivre son premier mouvement,

Clovis Dardentor, lui, n’hésita point.

« M. Marcel Lornans et M. Jean Taconnat, de Paris,

dit-il, deux jeunes amis pour lesquels j’éprouve une

vive sympathie qu’ils me rendent, et j’ai l’espoir que

notre amitié durera plus que cette trop courte

traversée. »

Quel contraste chez ce Perpignanais ! Voilà des

sentiments exprimés dans une bonne langue. Il était

regrettable que Patrice n’eût pas été là pour l’entendre.

Les deux jeunes gens s’inclinèrent devant Mme

Elissane qui leur rendit un salut discret.

« Madame, dit Marcel Lornans, nous sommes très

sensibles à cette attention de M. Dardentor... Nous

avons pu l’apprécier comme il le méritait... Nous

croyons aussi à la durée d’une amitié...

– Paternelle de sa part et filiale de la nôtre ! » ajouta

Jean Taconnat.

Mme Désirandelle, ennuyée de toutes ces politesses,

regardait son fils, lequel n’avait pas encore desserré les

lèvres. Du reste, Mme Elissane, qui aurait peut-être dû

dire à ces jeunes Parisiens qu’elle les recevrait avec

plaisir pendant leur séjour à Oran, ne le fit pas – ce dont

la mère d’Agathocle lui sut gré in petto. Dans leur

instinct maternel, ces deux dames ne se disaient-elles

pas que mieux valait garder une prudente réserve à

l’égard de ces étrangers.

Mme Elissane prévint alors M. Dardentor que son

couvert était mis, chez elle, et qu’elle serait heureuse de

l’avoir à dîner dès ce premier jour avec la famille

Désirandelle.

« Le temps de me faire conduire à l’hôtel, répondit

le Perpignanais, d’y fabriquer un bout de toilette, de

changer mon veston et mon béret de marin pour une

tenue plus convenable, et j’irai manger votre soupe,

chère madame ! »

Ceci convenu, Clovis Dardentor, Jean Taconnat et

Marcel Lornans prirent congé du capitaine Bugarach et

du docteur Bruno. Si jamais ils devaient se rembarquer

sur l’Argèlès, ce serait une vive satisfaction pour eux

d’y retrouver cet aimable docteur et cet attentionné

commandant. Ceux-ci répondirent qu’ils avaient

rarement rencontré des passagers plus agréables, et l’on

se sépara très satisfaits les uns des autres.

M. Eustache Oriental avait déjà mis pied sur le sol

africain, sa longue-vue au dos dans un étui de cuir, son

sac de voyage à la main, et il suivait un

commissionnaire porteur d’une lourde valise. Comme il

s’était toujours tenu à l’écart pendant la traversée,

personne ne s’inquiéta de le saluer à son départ.

Clovis Dardentor et les Parisiens débarquèrent,

laissant la famille Désirandelle s’occuper du transport

de ses bagages à la maison de la rue du Vieux-Château.

Puis, montant dans la même voiture, chargée de leurs

valises, ils se dirigèrent vers un excellent hôtel de la

place de la République que le docteur Bruno leur avait

spécialement recommandé. Là, au premier étage, un

salon, une chambre, un cabinet réservé à Patrice, furent

mis à la disposition de Clovis Dardentor. Marcel

Lornans et Jean Taconnat retinrent deux chambres à

l’étage au-dessus, avec fenêtres ouvrant sur la place.

Or, il se trouva que M. Oriental avait également fait

choix de cet hôtel. Aussi, lorsque ses compagnons de

traversée y arrivèrent, l’aperçurent-ils installé dans la

salle à manger, méditant le menu du repas qu’il allait se

faire servir.

« Singulier astronome ! observa Jean Taconnat. Ce

qui m’étonne, c’est qu’il ne commande pas pour son

dîner une omelette aux étoiles brouillées ou un canard

aux petites planètes ! »

Bref, une demi-heure après, Clovis Dardentor

quittait sa chambre, dans une toilette soignée dont

Patrice avait surveillé les moindres détails.

Dès qu’il rencontra les deux cousins à la porte du

hall :

« Eh bien ! mes jeunes amis, s’écria-t-il, nous nous

sommes amenés à Oran !...

– Amenés est le mot, répondit Jean Taconnat.

– Ah çà ! j’espère bien que vous ne songez pas à

vous engager dès aujourd’hui au 7e chasseurs...

– Eh ! monsieur Dardentor, cela ne saurait tarder,

répondit Marcel Lornans.

– Vous êtes donc bien pressés d’endosser la veste

bleue, d’enfiler le pantalon rouge à basane, de coiffer la

calotte d’ordonnance...

– Quand on a pris un parti...

– Bon... bon !... Attendez au moins que nous ayons

visité ensemble la ville et ses environs. À demain...

– À demain ! » dit Jean Taconnat.

Et Clovis Dardentor se fit conduire chez Mme

Elissane.

« Oui, comme dit cet aimable homme, nous voici à

Oran ! répéta Marcel Lornans.

– Et lorsqu’on est quelque part, ajouta Jean

Taconnat, la question est de savoir ce qu’on va y faire...

– Il me semble, Jean, que cette question est depuis

longtemps résolue... Notre engagement à signer...

– Sans doute, Marcel... mais...

– Comment ?... est-ce que tu songerais toujours à

l’article 345 du Code civil ?...

– Quel est cet article ?...

– Celui qui traite des conditions de l’adoption...

– Si cet article est l’article 345, répondit Jean

Taconnat, oui... je songe à l’article 345. L’occasion qui

ne s’est pas présentée à Palma peut se présenter à

Oran...

– Avec une chance de moins, dit Marcel Lornans en

riant. Tu n’as plus de flots à ta disposition, mon pauvre

Jean, et te voilà réduit aux combats ou aux flammes !

Par exemple, si, cette nuit, le feu prend à l’hôtel, je te

préviens que je chercherai à te sauver d’abord, et à me

sauver ensuite...

– C’est d’un véritable ami, Marcel.

– Quant à M. Dardentor, il me paraît homme à se

sauver tout seul. Il possède un sang-froid de première

qualité... nous en savons quelque chose.

– D’accord, Marcel, et il en a donné la preuve

lorsqu’il est entré à Sainte-Eulalie pour y recevoir la

bénédiction. Cependant, s’il ne se doutait pas d’un

danger... s’il était surpris par le feu... s’il ne pouvait être

secouru que du dehors...

– Ainsi, Jean, tu n’abandonnes pas l’idée que M.

Dardentor devienne notre père adoptif ?...

– Parfaitement... notre père adoptif !

– Soit !... Tu n’entends pas renoncer...

– Jamais !

– Alors, je ne plaisanterai plus à ce sujet, Jean, mais

à une condition...

– Laquelle ?...

– C’est que tu vas en finir avec ton air sombre et

préoccupé, retrouver ta belle et bonne humeur

d’autrefois, prendre les choses en riant...

– Convenu, Marcel... en riant, si je parviens à sauver

M. Dardentor d’un des dangers prévus par le Code, en

riant, si l’occasion ne s’offre pas de l’en tirer, en riant,

si je réussis, en riant, si j’échoue, en riant partout et

toujours !

– À la bonne heure, voilà que tu es redevenu

fantaisiste !... Quant à notre engagement...

– Rien ne presse, Marcel, et, avant d’aller au bureau

du sous-intendant, je demande un délai...

– Et quel délai ?...

– Un délai d’une quinzaine de jours ! Que diable !

Lorsqu’on va s’enrôler pour la vie, on peut bien

s’octroyer quinze jours de bonne liberté...

– Accordée, la quinzaine, Jean, et, d’ici là, si tu ne

t’es pas procuré un père dans la personne de M.

Dardentor...

– Moi ou toi, Marcel...

– Ou moi... je veux bien... nous irons coiffer la

calotte à gros gland...

– C’est entendu, Marcel.

– Mais tu seras gai, Jean ?...

– Gai comme le plus pinsonnant des pinsons ! »

9



Dans lequel le délai s’écoule sans résultat ni pour

Marcel Lornans ni pour Jean Taconnat





Un coq n’est pas plus joyeux aux premières lueurs

de l’aube que ne l’était Jean Taconnat lorsqu’il sauta

hors de son lit en réveillant Marcel Lornans par ses

roulades matinales. Quinze jours, il avait quinze jours

devant lui pour transformer en leur père adoptif ce

brave homme doublé d’un bi-millionnaire.

Il était certain, d’ailleurs, que Clovis Dardentor ne

quitterait pas Oran avant que n’eût été célébré le

mariage d’Agathocle Désirandelle et de Louise

Elissane. Ne devait-il pas servir de témoin au fils de ses

vieux amis de Perpignan ? Or, à tout le moins, de quatre

à cinq semaines s’écouleraient jusqu’à

l’accomplissement de cette cérémonie nuptiale... si elle

s’accomplissait... Mais, à vrai dire, s’accomplirait-

elle ?...

Ce « si » et ce « mais » voltigeaient volontiers à

travers le cerveau de Marcel Lornans. Il lui semblait

invraisemblable que ce garçon devînt le mari de cette

adorable jeune fille, car, si peu qu’il l’eût aperçue sur le

pont de l’Argèlès, il trouvait que c’eût été manquer à

ses devoirs que de ne pas l’adorer. Que M. et Mme

Désirandelle vissent dans leur Agathocle un époux

parfaitement convenable pour Louise, cela s’explique.

De tout temps, un père et une mère ont été doués d’un

« coup de rétine » spécial, comme dirait M. Dardentor,

à l’égard de leur progéniture. Mais il était inadmissible

que – tôt plutôt que tard – le Perpignanais ne se rendît

pas compte de la nullité d’Agathocle et ne reconnût que

deux êtres si différents n’étaient point faits l’un pour

l’autre.

À huit heures et demie, M. Dardentor et les

Parisiens se rencontrèrent dans la salle à manger de

l’hôtel, devant la table du premier déjeuner.

Clovis Dardentor se sentait de joyeuse humeur. Il

avait bien dîné la veille, il avait bien dormi la nuit.

Avec un excellent estomac, un excellent sommeil, une

conscience tranquille, si l’on n’est pas sûr du

lendemain, pourra-t-on jamais l’être ?

« Jeunes gens, dit M. Dardentor, en trempant sa

brioche dans une tasse de chocolat meniérien de qualité

extra-supérieure, nous ne nous sommes pas vus depuis

hier au soir, et cette séparation m’a paru longue.

– Vous nous êtes apparu en rêve, monsieur

Dardentor, répliqua Jean Taconnat, la tête entourée

d’un nimbe...

– Un saint, quoi !

– Quelque chose comme le patron des Pyrénées-

Orientales !

– Ah ! ah ! monsieur Jean, vous avez donc repigé

votre gaieté naturelle ?...

– Repigé... comme vous dites, affirma Marcel

Lornans, mais il est exposé à la reperdre.

– Et pourquoi ?...

– Parce qu’il va falloir nous séparer de nouveau,

monsieur Dardentor, aller, vous, d’un côté, nous, d’un

autre...

– Comment... nous séparer ?...

– Sans doute, puisque la famille Désirandelle

réclamera votre personne...

– Eh ! là-bas... pas de ça, Lisette ! En voilà une

pommée !... Je ne permets point que l’on m’accapare de

la sorte ! Que de temps en temps j’accepte de casser

une croûte chez Mme Elissane, soit ! mais que l’on me

tienne en laisse, jamais ! L’avant-midi et l’après-midi,

je me les réserve, et j’espère que nous les emploierons à

courir la ville de conserve... la ville et ses alentours...

– À la bonne heure, monsieur Dardentor ! s’exclama

Jean Taconnat. Je voudrais ne pas vous quitter d’une

semelle...

– Ni d’une semelle ni d’une semaine ! riposta notre

Perpignanais en s’esclaffant. J’aime la jeunesse, moi, et

il me semble que je me suis débarrassé de la moitié de

mon âge, lorsque je suis avec des amis de moitié plus

jeunes que moi ! Et pourtant... tout bien compté, je

serais aisément votre père à tous deux...

– Ah ! monsieur Dardentor ! s’écria Jean Taconnat,

qui ne put retenir ce cri du cœur.

– Restons donc ensemble, jeunes gens ! Ce sera trop

tôt de se séparer les paumes, lorsque je partirai d’Oran

pour aller... ma foi, je ne sais où...

– Après le mariage ?... observa Marcel Lornans.

– Quel mariage ?...

– Celui du fils Désirandelle...

– C’est juste... Je n’y pensais déjà plus... Hein !

quelle belle jeune fille, Mlle Louise Elissane !

– Nous l’avons trouvée telle, dès son arrivée à bord

de l’Argèlès... ajouta Marcel Lornans.

– Et moi aussi, mes amis. Mais, depuis que je l’ai

contemplée chez sa mère, si gracieuse, si attentionnée,

si... enfin si... elle a gagné cent pour cent dans mon

esprit ! En vérité, ce roublard d’Agathocle ne sera point

à plaindre...

– S’il plaît à Mlle Elissane, crut devoir insinuer

Marcel Lornans.

– Sans doute, mais il plaira, ce garçon !... Tous deux

se sont connus dès leur naissance...

– Et même avant ! dit Jean Taconnat.

– Agathocle est une bonne nature, en somme, peut-

être un peu... un peu...

– Un peu... beaucoup... dit Marcel Lornans.

– Et même pas du tout... » dit Jean Taconnat.

Et il murmura à part lui :

« Pas du tout ce qui convient à Mlle Elissane ! »

Toutefois il ne crut pas l’heure venue d’affirmer

cette opinion devant M. Dardentor, qui reprit sa phrase :

« Oui... il est un peu... j’en conviens... Bon ! il se

dégourdira... comme une marmotte après l’hiver...

– Et n’en restera pas moins marmotte ! ne put retenir

Marcel Lornans.

– De l’indulgence, jeunes gens, de l’indulgence !

reprit M. Dardentor. Si Agathocle vivait seulement avec

des Parisiens comme vous, il serait dépantouflé avant

deux mois !... Vous devriez lui donner des leçons...

– Des leçons d’esprit... à cent sols le cachet ! s’écria

Jean Taconnat. Ce serait vouloir lui voler son argent... »

M. Dardentor ne consentait point à se rendre. Que le

fils Désirandelle fût fin comme une lame de plomb, il

s’en doutait, à vrai dire. Mais il ajouta :

« Riez... riez, messieurs ! Vous oubliez que l’amour,

s’il ôte de l’esprit aux plus malins, en donne aux plus

bêtes... et il en comblera le jeune...

– Gagathocle ! » acheva Jean Taconnat.

Ma foi, M. Dardentor ne put s’empêcher d’éclater

de rire à cette calembredaine.

Puis, Marcel Lornans reparla de Mme Elissane. Il

demanda quelques renseignements sur la vie qu’elle

menait à Oran. Comment M. Dardentor avait-il trouvé

sa maison ?...

« Jolie habitation, répondit celui-ci, jolie cage,

animée par la présence d’un charmant oiseau. Vous y

viendrez...

– S’il n’y a pas indiscrétion... observa Marcel

Lornans.

– Présentés par moi, cela ira tout seul. Pas

aujourd’hui, pourtant... Il faut laisser Agathocle prendre

pied... Nous verrons demain... Maintenant ne nous

occupons que de promenades. La ville... son port... ses

monuments...

– Et notre engagement ?... dit Marcel Lornans.

– Ce n’est pas aujourd’hui que vous allez y ficher

votre paraphe, ni demain... ni après-demain !...

Attendez au moins jusqu’après la noce...

– Ce serait peut-être attendre que nous ayons l’âge

d’être mis à la retraite...

– Non... non !... Ça ne traînera pas ! »

Quel déballage d’expressions qui eussent choqué les

délicatesses de Patrice !

« Donc, reprit M. Dardentor, qu’il ne soit plus

question d’engagement...

– Rassurez-vous, dit Jean Taconnat. Nous nous

sommes offert un sursis de quinze jours ! D’ici là, si

notre situation ne s’est pas modifiée... si des intérêts

nouveaux...

– Bien, mes amis... ne discutons point ! s’écria

Clovis Dardentor. Vous vous êtes réservé quinze

jours... je les prends et vous en donne reçu !... Vous

m’appartiendrez pendant cette période... Vrai, je ne me

suis embarqué sur l’Argèlès que parce que je savais

vous y trouver... à bord...

– Et encore avez-vous manqué le départ, monsieur

Dardentor ! » répliqua Jean Taconnat.

Au comble de la bonne humeur, notre Perpignanais

se leva de table et passa dans le hall. Patrice était là.

« Monsieur a-t-il des ordres à me donner ?...

– Des ordres... non, mais je te donne « campo »

toute la journée ! Campe-toi ça dans la cervelle, et ne

rapplique qu’au coup de dix heures ! »

Moue dédaigneuse de Patrice, qui ne sut

aucunement gré à son maître de ce congé accordé en de

pareils termes.

« Ainsi, Monsieur ne désire pas que je

l’accompagne ?...

– Ce que je désire, Patrice, c’est ne point t’avoir sur

mes talons, et je te prie de me tourner les tiens !

– Monsieur me permettra peut-être de lui faire une

recommandation...

– Oui... si tu disparais après l’avoir faite.

– Eh bien ! le conseil dont Monsieur voudra bien

tenir compte, c’est de ne plus monter dans une voiture

avant que le cocher soit sur son siège... Cela pourrait ne

pas finir par une bénédiction, mais par une culbute...

– Retourne au diable ! »

Et Clovis Dardentor descendit le perron de l’hôtel,

entre les deux Parisiens.

« Un bon type de domestique que vous avez là ! dit

Marcel Lornans. Quelle correction... quelle distinction...

– Et quel raseur avec ses manières ! Mais c’est un

garçon honnête, qui se flanquerait dans le feu pour me

sauver...

– Il ne serait pas le seul, monsieur Dardentor »,

s’écria Jean Taconnat, qui, le cas échéant, eût tenté de

souffler à Patrice ce rôle de sauveteur.

Pendant cette matinée, Clovis Dardentor et les deux

cousins déambulèrent le long des quais de la basse ville.

Le port d’Oran a été conquis sur la mer. Une longue

jetée le couvre, et des jetées transversales le divisent en

bassins – le tout sur une superficie de vingt-quatre

hectares.

Si les deux jeunes cousins ne prirent point grand

goût au mouvement commercial, qui donne à Oran le

premier rang entre les villes algériennes, l’ancien

industriel de Perpignan témoigna d’un vif intérêt. Le

chargement des alfas, qui sont l’objet d’une exploitation

considérable, et que fournissent en abondance de vastes

territoires du sud de la province, l’expédition des

bestiaux, des céréales, des sucres bruts,

l’embarquement des minerais tirés de la région

montagneuse, cela était pour plaire à M. Dardentor.

« Pour sûr, disait-il, je passerais des journées au

milieu du brouhaha de ces affaires ! Je me retrouve ici

comme autrefois dans mes magasins encombrés de

futailles ! Il n’est pas possible qu’Oran puisse rien offrir

de plus curieux...

– Si ce n’est ses monuments, sa cathédrale, ses

mosquées, répondit Marcel Lornans.

– Eh ! fit Jean Taconnat, qui voulait flatter les

intérêts de son père en expectative, je ne serais pas

éloigné de penser comme M. Dardentor ! Ce va-et-vient

est des plus intéressants, ces navires qui entrent et

sortent, ces camions chargés de marchandises, ces

légions de portefaix au type arabe... À l’intérieur de la

ville, il y a certainement des édifices à voir et nous les

verrons. Mais ce port, la mer qui remplit ces bassins,

cette eau azurée où se reflètent les mâtures... »

Marcel Lornans lui lança un regard moqueur.

« Bravo ! s’écria M. Dardentor. Voyez-vous ! quand

il n’y a pas d’eau dans un paysage, il me semble qu’il

lui manque je ne sais quoi ! Je possède plusieurs toiles

de maîtres dans ma maison de la place de la Loge, et

toujours de l’eau au premier plan... Sans cela, je

n’achèterais pas...

– Eh ! vous êtes connaisseur, monsieur Dardentor !

répondit Marcel Lornans. Aussi, allons-nous chercher

des endroits où il y ait de l’eau... Tenez-vous à ce

qu’elle soit douce ?...

– Peu m’importe, puisqu’il ne s’agit pas de la boire !

– Et toi, Jean ?...

– Pas davantage... pour ce que je voudrais en faire !

répondit Jean Taconnat en regardant son ami.

– Eh bien ! reprit Marcel Lornans, nous trouverons

de l’eau ailleurs que dans le port, et, d’après le Joanne,

il y a le torrent du Rehhi, qui est en partie recouvert par

le boulevard Oudinot. »

Enfin, quoi qu’en eût Marcel Lornans, cette matinée

fut employée à courir les quais du port. Aussi la visite

avait-elle été complète, lorsque M. Dardentor et les

deux Parisiens revinrent déjeuner à l’hôtel. Après deux

heures consacrées à la sieste et à la lecture des

journaux, Clovis Dardentor se fit ce raisonnement qu’il

communiqua à ses jeunes amis :

« Mieux vaudrait remettre à demain la promenade

dans l’intérieur de la ville.

– Et pourquoi ?... demanda Marcel Lornans.

– Parce que les Désirandelle pourraient la trouver

mauvaise si je les lâchais dans les grands prix ! D’un

cran, passe, mais de deux ! »

Patrice n’étant pas là, M. Dardentor avait beau jeu

pour dire les choses « comme elles lui venaient ».

« Mais, interrogea Jean Taconnat, ne devez-vous pas

dîner chez Mme Elissane ?...

– Oui... aujourd’hui encore. À partir de demain, par

exemple, on se baladera jusqu’au soir... Au revoir

donc. »

Et Clovis Dardentor prit d’un pas relevé la direction

de la rue du Vieux-Château.

« Lorsque je ne suis pas à ses côtés, affirma Jean

Taconnat, je crains toujours qu’il ne lui arrive

malheur...

– Bonne âme ! » répondit Marcel Lornans.

Insister sur ce fait que M. Dardentor fut reçu avec

un vif plaisir dans la maison de Mme Elissane, que

Louise, attirée instinctivement vers cet excellent

homme, lui témoigna grande amitié, ce serait perdre son

temps en phrases inutiles.

Quant au fils Désirandelle, il n’était pas là... il

n’était jamais là. À rester dans la maison, il préférait

muser au dehors, ce garçon. Il ne revenait qu’à l’heure

des repas. Bien qu’il prît place à table, à droite de

Louise Elissane, c’est à peine s’il lui adressait la parole.

À vrai dire, M. Dardentor, assis près d’elle, n’était pas

homme à laisser languir la conversation. Il parla de

tout, de son département, de sa ville natale, de son

voyage à bord de l’Argèlès, de ses aventures à Palma,

de sa galera emballée, de son entrée superbe dans

l’église de Sainte-Eulalie, de ses jeunes compagnons de

traversée, dont il fit le plus grand éloge – de ses jeunes

amis de vingt ans, bien qu’il ne les connût que depuis

trois jours, et cela l’obligeait à dater cette amitié de

l’année qui suivit leur naissance.

Le résultat fut que Louise Elissane éprouvait un

secret désir de voir ces deux Parisiens admis dans la

maison de sa mère, et elle ne put retenir un léger signe

approbateur lorsque M. Dardentor proposa de les y

amener.

« Je vous les présenterai, madame Elissane, dit-il, je

vous les présenterai dès demain... Des jeunes gens très

bien... très bien... et que vous ne regretterez pas d’avoir

reçus ! »

Peut-être Mme Désirandelle trouva-t-elle cette

proposition du Perpignanais au moins inopportune.

Cependant Mme Elissane ne crut pouvoir faire autrement

que d’y acquiescer. Elle n’avait rien à refuser à M.

Dardentor.

« Rien à me refuser ! s’écria celui-ci. Ah ! je vous

prends au mot, chère madame. D’ailleurs, je ne

demande jamais que des choses raisonnables... à moi-

même comme aux autres... et on peut me les accorder

comme je me les accorde... Interrogez là-dessus l’ami

Désirandelle.

– Sans doute... répondit sans trop de conviction le

père d’Agathocle.

– C’est convenu, reprit M. Dardentor, MM. Marcel

Lornans et Jean Taconnat viendront passer la soirée de

demain chez Mme Elissane. À propos, Désirandelle,

êtes-vous des nôtres pour visiter la ville, entre neuf

heures et midi ?...

– Vous m’excuserez, Dardentor... Je désire ne point

quitter ces dames et tenir compagnie à notre chère

Louise...

– À votre aise... à votre aise !... Je comprends

cela !... Ah ! mademoiselle Louise, comme on vous

aime déjà dans cette excellente famille où vous allez

entrer !... Eh bien, Agathocle, tu ne dis rien, mon

garçon ?... Faut-il que je me mette en frais à ta place ?...

Ah çà ! est-ce que tu ne trouves pas Mlle Louise

charmante ?... »

Agathocle crut spirituel de répondre que s’il ne

disait pas tout haut ce qu’il pensait, c’est qu’il pensait

que mieux vaudrait le dire tout bas – enfin une phrase

entortillée, qui ne signifiait rien, et il n’en fût pas sorti

si M. Dardentor ne l’y eût aidé.

Et Louise Elissane, qui ne cherchait guère à cacher

le désenchantement que ce nigaud lui procurait,

regardait M. Dardentor de ses beaux yeux déconcertés,

tandis que Mme Désirandelle disait pour encourager son

fils :

« Est-il gentil ? »

Et M. Désirandelle amplifiant :

« Et comme il l’aime ! »

Évidemment, Clovis Dardentor se défendait de rien

voir. À son avis, le mariage étant décidé, c’était comme

s’il eût été fait, et il ne lui venait pas à l’esprit qu’il pût

ne pas se faire.

Le lendemain, toujours frais, jovial, rayonnant,

dispos, Clovis Dardentor se rencontra devant la tasse de

chocolat avec les deux Parisiens.

Et, tout d’abord, il leur apprit qu’ils devaient passer

la soirée ensemble chez Mme Elissane.

« Une excellente idée que vous avez eue là de nous

présenter, répondit Marcel Lornans. Pendant notre

séjour de garnison, nous aurons au moins une maison

agréable...

– Agréable... très agréable ! répondit Clovis

Dardentor. Il est vrai, après le mariage de Mlle Louise...

– C’est juste, dit Marcel Lornans, il y a le mariage...

– Auquel vous serez invités, mes jeunes amis...

– Monsieur Dardentor, répondit Jean Taconnat, vous

nous comblez... Je ne sais comment nous pourrons

jamais reconnaître... Vous nous traitez...

– Comme mes enfants !... Eh bien ! est-ce que mon

âge ne me permettrait pas d’être votre père ?...

– Ah ! monsieur Dardentor, monsieur Dardentor ! »

s’écria Jean Taconnat d’une voix qui disait tant de

choses.

La journée entière fut employée à parcourir la ville.

Ce trio de touristes arpenta ses principales promenades,

la promenade de Turin, plantée de beaux arbres, le

boulevard Oudinot et sa double rangée de bella-ombra,

la place de la Carrière, celles du Théâtre, d’Orléans, de

Nemours.

On eut l’occasion d’observer les divers types de la

population oranaise, très mélangée de soldats et

d’officiers, dont un certain nombre portaient l’uniforme

du 7e chasseurs d’Afrique.

« Fort élégant, cet uniforme, répétait M. Dardentor.

La veste soutachée vous ira comme un gant, et vous

ferez votre chemin en belle tenue ! Eh ! je vous vois

déjà brillants officiers, destinés à quelque beau

mariage !... C’est décidément un superbe métier, ce

métier de soldat... quand on a le goût, et puisque vous

avez le goût...

– C’est dans le sang ! répliqua Jean Taconnat. Nous

tenons cela de nos aïeux, braves commerçants de la rue

Saint-Denis, dont nous avons hérité les instincts

militaires ! »

Puis, on rencontrait des Juifs, en costume marocain,

des Juives à robes de soie brodées d’or, puis des

Maures, promenant leur insouciante flânerie sur les

trottoirs ensoleillés, enfin des Français et des

Françaises.

Clovis Dardentor, cela va de soi, se proclamait

enchanté de tout ce qu’il voyait. Mais peut-être sentait-

il l’intérêt s’accroître notablement, lorsque les hasards

de l’excursion l’amenaient devant quelque

établissement industriel, tannerie, vermicellerie,

fonderie, fabrique de tabac.

En effet – pourquoi ne point l’avouer – son

admiration se contint dans des limites modérées en

présence des monuments de la ville, la cathédrale qui

fut réédifiée en 1839, ses trois nefs en plein cintre, la

Préfecture, la banque, le théâtre, édifices modernes

d’ailleurs.

Quant aux deux jeunes gens, ils accordèrent une

sérieuse attention à l’église Saint-André, une ancienne

mosquée rectangulaire, dont les voûtes reposent sur les

arcs en fer à cheval de l’architecture mauresque, et que

surmonte un minaret élégant. Cette église leur parut

moins curieuse, toutefois, que la mosquée du pacha,

dont le porche en forme de « koubba » est très admiré

des artistes. Peut-être aussi se fussent-ils attardés devant

la mosquée de Sidi-el-Hâouri et ses trois étages

d’arcatures, si Clovis Dardentor n’eût fait observer que

le temps pressait.

En sortant, Marcel Lornans aperçut au balcon du

minaret un personnage dont la longue-vue parcourait

l’horizon.

« Tiens... M. Oriental ! dit-il.

– Quoi... ce dénicheur d’étoiles... ce recenseur de

planètes ! s’écria notre Perpignanais.

– Lui-même... et il lorgne...

– S’il lorgne, ce n’est pas lui ! affirma Jean

Taconnat. Du moment qu’il ne mange pas, il n’est plus

M. Oriental ! »

C’était bien le président de la Société astronomique

de Montélimar, qui suivait l’astre radieux dans sa

course diurne.

Enfin, MM. Dardentor, Marcel Lornans et Jean

Taconnat avaient grand besoin de repos, lorsqu’ils

rentrèrent à l’hôtel pour l’heure du dîner.

Patrice, profitant, sans en abuser, des loisirs que lui

laissait son maître, s’était déplacé méthodiquement le

long des rues, ne se croyant pas obligé à tout voir en un

seul jour, et enrichissant sa mémoire de précieux

souvenirs.

Aussi se permit-il un blâme à l’égard de M.

Dardentor qui, selon lui, n’apportait pas une suffisante

modération dans ses actes et risquait de se fatiguer

outre mesure. Il obtint pour toute réponse que la fatigue

n’avait pas prise sur un natif des Pyrénées-Orientales,

lequel l’envoya coucher. C’est ce que fit Patrice, vers

huit heures, non point métaphoriquement, mais

matériellement, après avoir charmé les gens de l’office

autant par ses reparties que par ses manières.

À cette heure-là, M. Dardentor et les deux cousins

arrivaient à la maison de la rue du Vieux-Château. Les

familles Elissane et Désirandelle se trouvaient au salon.

Sur la présentation que fit Clovis Dardentor, Marcel

Lornans et Jean Taconnat reçurent un aimable accueil.

La soirée fut ce que sont toutes ces soirées

bourgeoises – une occasion de causer, de prendre une

tasse de thé, de faire un peu de musique. Louise

Elissane jouait du piano avec infiniment de goût, avec

un véritable sens des choses d’art. Or – voyez le

hasard ! – Marcel Lornans « possédait » – pour

employer le verbe en usage – une fort jolie voix. Aussi

le jeune homme et la jeune fille purent-ils exécuter

quelques morceaux d’une partition nouvelle.

Clovis Dardentor adorait la musique et apportait à

l’écouter cette ferveur inconsciente des gens qui n’y

comprennent pas grand-chose. Il suffit que cela leur

entre par une oreille et leur sorte par l’autre, et il n’est

pas démontré que leur cerveau en soit impressionné.

Néanmoins, notre Perpignanais s’en donna de

complimenter, d’applaudir, « de bravissimer » avec sa

fulguration méridionale.

« Deux talents qui se marient joliment ! » conclut-il.

Sourire de la jeune pianiste, léger embarras du jeune

chanteur, froncement de sourcils de M. et Mme

Désirandelle. En vérité, leur ami n’était pas heureux

dans le choix de ses expressions, et sa phrase, si bien

tournée que l’eût pu trouver Patrice, détonnait en cette

circonstance.

En effet, chez Agathocle, il n’y avait rien à marier,

ni talent, ni esprit, ni sa personne – pas même, pensait

Jean Taconnat, pour un simple mariage de convenance.

La conversation porta aussi sur la promenade que

M. Dardentor et les deux Parisiens avaient faite à

travers la ville. Louise Elissane, fort instruite, répondit,

sans pédanterie, à quelques questions qui lui furent

posées : l’occupation des Arabes pendant trois siècles,

la prise de possession d’Oran par la France il y avait

quelque soixante ans, son commerce qui lui assigne le

premier rang parmi les cités algériennes.

« Mais, ajouta la jeune fille, notre ville n’a pas été

toujours heureuse, et son histoire est féconde en

calamités. Après les attaques musulmanes, les sinistres

naturels. Ainsi, le tremblement de terre de 1790 l’a

presque entièrement détruite... »

Jean Taconnat prêta l’oreille :

« Et, continua la jeune fille, à la suite des incendies

que ce sinistre occasionna, elle fut mise à sac par les

Turcs et les Arabes. Sa tranquillité ne date que de la

domination française. »

Et Jean Taconnat de penser :

« Tremblements de terre... incendies... attaques !...

Allons, j’arrive cent ans trop tard ! »

« Est-ce que des secousses se font encore sentir,

mademoiselle ?... demanda-t-il.

– Non, monsieur, répondit Mme Elissane.

– C’est fâcheux...

– Comment... fâcheux ! s’écria M. Désirandelle.

Voilà qu’il vous faut des tremblements de terre,

monsieur... des cataclysmes de ce genre, monsieur...

– Ne parlons plus de cela, déclara sèchement Mme

Désirandelle, car le mal de mer finirait par me

reprendre. Nous sommes en terre ferme, et c’est bien

assez du roulis des bateaux sans que les villes s’en

mêlent ! »

Marcel Lornans ne put s’empêcher de sourire à cette

réflexion de la bonne dame.

« Je regrette d’avoir rappelé ces souvenirs, dit alors

Louise Elissane, puisque Mme Désirandelle est si

impressionnable...

– Oh ! ma chère enfant, répondit M. Désirandelle,

ne vous reprochez pas...

– Et, d’abord, s’écria M. Dardentor, s’il survenait un

tremblement de terre... je saurais bien le mater !... Un

pied ici, un autre là... comme le colosse de Rhodes !...

Rien ne bougerait... »

Le Perpignanais, les jambes écartées, faisait craquer

le parquet sous ses bottes, prêt à lutter contre toute

commotion du sol africain. Et de sa bouche largement

ouverte sortit un rire si sonore, que tout le monde prit

part à son hilarité.

L’heure de se retirer étant venue, on ne se sépara pas

sans avoir donné rendez-vous aux deux familles pour le

lendemain, afin de visiter la kasbah. Et Marcel Lornans,

tout songeur, se répétait en rentrant à l’hôtel qu’un

engagement au 7e chasseurs, ce n’était peut-être pas

l’idéal du bonheur ici-bas...

Le lendemain, dans la matinée, les familles Elissane

et Désirandelle, M. Dardentor et les deux Parisiens

parcouraient les sinuosités de la vieille kasbah oranaise

– maintenant une vulgaire caserne, qui communique par

deux portes avec la ville. Puis, la promenade fut

poussée jusqu’au village nègre des Djalis, considéré à

juste titre comme l’une des curiosités d’Oran. Et,

pendant cette excursion, le hasard – oh ! le hasard

seulement – fit que Louise Elissane s’était volontiers

entretenue avec Marcel Lornans, au vif

me

mécontentement de M Désirandelle.

Le soir, il y eut dîner offert « à toute la

compagnie », par Clovis Dardentor. Un repas

magnifique, dont les divers services furent dirigés par

les soins de Patrice, fort entendu en matière épulatoire.

Mlle Elissane plut particulièrement à ce gentleman de la

livrée, qui reconnut en elle une personne d’une rare

distinction.

Plusieurs jours s’écoulèrent, et, cependant, la

situation respective des hôtes de la maison du Vieux-

Château ne tendait point à se modifier.

Maintes fois Mme Elissane avait pressenti sa fille au

sujet d’Agathocle. En femme positive, elle lui faisait

valoir les avantages présentés par les deux familles.

Louise évitait de répondre aux instances de sa mère,

laquelle, à son tour, ne savait que répondre aux

instances de Mme Désirandelle.

Et ce n’était pas faute que celle-ci s’ingéniât à

éperonner son fils.

« Sois donc plus empressé ! lui répétait-elle dix fois

par jour. On a soin de vous laisser ensemble, Louise et

toi, et je suis sûre que tu restes là, regardant à travers les

vitres au lieu de tourner quelque compliment...

– Si... je tourne...

– Oui... tu tournes et retournes ta langue... et tu ne

prononces pas dix paroles en dix minutes...

– Dix minutes... c’est long !

– Mais songe donc à ton avenir, mon fils ! reprenait

la mère désolée, en lui secouant la manche de son

veston. C’est un mariage qui devrait aller tout seul,

puisque les deux familles sont d’accord, et il n’est pas

même à moitié entamé...

– Si... puisque j’ai donné mon consentement...

répondait naïvement Agathocle.

– Non... puisque Louise n’a pas donné le sien ! »

répliquait Mme Désirandelle.

Et les choses n’avançaient pas, et M. Dardentor,

lorsqu’il s’en mêlait, ne parvenait pas à tirer une

étincelle de ce garçon.

« Un caillou mouillé au lieu d’un silex toujours prêt

à faire feu ! pensait-il. Pourtant, il suffirait d’une

occasion... Il est vrai... dans cette maison si paisible... »

Bref, on piétinait sur place. Or, ce n’est pas en

marquant le pas que l’on monte à l’assaut. En outre, le

stock des distractions quotidiennes commençait à

s’épuiser. La ville avait été visitée jusque dans ses

extrêmes faubourgs. À présent, M. Dardentor en savait

autant que l’érudit président de la Société de géographie

d’Oran, laquelle est la plus importante de la région

algérienne. Et, en même temps que désespéraient les

Désirandelle, désespérait non moins Jean Taconnat, au

milieu de cette cité bien assise, dont le sol inébranlable

lui-même jouissait d’un repos absolu, ne laissait « rien à

faire ».

Par bonheur, Clovis Dardentor eut une idée – une

idée telle qu’on pouvait l’attendre d’un pareil homme.

La Compagnie des chemins de fer algériens venait

d’afficher un voyage circulaire, à prix réduits, dans le

sud de la province oranaise. Il y avait de quoi tenter les

plus casaniers. On partait par une ligne, on reviendrait

par une autre. Entre les deux, cent lieues à traverser en

pays superbe. Ce serait l’affaire d’une quinzaine de

jours curieusement employés.

Sur les affiches multicolores de la Compagnie

s’étalait une carte de la région que traversait une grosse

ligne rouge en zigzag. Par chemin de fer on allait à

Tlélat, à Saint-Denis-du-Sig, à Perregaux, à Mascara, à

Saïda, point terminus. De là, par voitures ou en

caravane, on visitait Daya, Magenta, Sebdou, Tlemcen,

Lamoricière, Sidi-bel-Abbès. Enfin, par chemin de fer,

on revenait de Sidi-bel-Abbès à Oran.

Eh bien ! voilà le voyage auquel s’attacha Clovis

Dardentor avec la passion qui caractérisait les moindres

actes de cet homme extraordinaire. Ce projet, il

n’éprouva aucune difficulté à le faire adopter par les

Désirandelle. Les hasards du cheminement, la vie en

commun, les petits services à rendre, que d’occasions

dont Agathocle saurait profiter pour plaire à cette

charmante Louise !

Peut-être Mme Elissane se fit-elle un peu prier. Ce

déplacement l’effrayait, et puis ceci, et puis cela. Mais

essayez donc de résister à M. Dardentor. L’excellente

dame n’avait-elle pas dit qu’on ne pouvait rien lui

refuser, et il le lui rappela au moment opportun. Enfin

son argumentation fut décisive. Pendant cette

excursion, Agathocle se révélerait sous un nouveau

jour. Mlle Louise l’apprécierait à sa valeur, et le mariage

serait conclu au retour.

« Et, demanda Mme Elissane, est-ce que MM.

Lornans et Taconnat seront du voyage ?...

– Non, par malheur ! répondit M. Dardentor. Dans

quelques jours ils doivent s’engager, et cela les

retarderait trop. »

Mme Elissane parut satisfaite.

Mais, après celui de sa mère, il fallut obtenir le

consentement de la jeune fille.

M. Dardentor eut fort à faire. Elle répugnait

visiblement à ce voyage pendant lequel elle serait en

contact permanent avec la famille Désirandelle. Au

moins, à Oran, les absences d’Agathocle étaient

fréquentes. On ne le voyait guère qu’aux heures des

repas – les seules pendant lesquelles il ouvrît

sérieusement la bouche, et ce n’était pas pour causer.

En wagon, en voiture, en caravane, il serait là, toujours

là... Cette perspective n’était pas de nature à récréer

Louise Elissane. Ce garçon ne pouvait que lui déplaire,

et peut-être elle eût été sage en déclarant à sa mère

qu’elle ne l’épouserait jamais. Mais elle connaissait

cette femme résolue, tenace, peu disposée à abandonner

ses projets. À vrai dire, cela vaudrait mieux si la bonne

dame arrivait à reconnaître elle-même la nullité du

prétendu...

M. Dardentor déploya une éloquence irrésistible. Il

était de bonne foi, d’ailleurs, en s’imaginant que ce

voyage fournirait à l’héritier des Désirandelle quelque

occasion de se produire à son avantage, et il espérait

que le vœu de ses vieux amis finirait par se réaliser. Ce

serait un tel chagrin pour eux s’ils échouaient ! Bien

que cela ne fût pas pour toucher la jeune fille, il obtint

finalement qu’elle s’occuperait des préparatifs de

départ.

« Vous m’en remercierez plus tard, lui répétait-il,

vous m’en remercierez ! »

Patrice, mis au courant, ne cacha point à son maître

que ce voyage n’avait pas son entière approbation. Il

faisait des réserves... Il y aurait sans doute d’autres

touristes... on ne savait qui... et... de vivre en commun...

cette promiscuité...

Son maître lui enjoignit de se tenir prêt à boucler les

valises le soir du 10 mai, dans quarante-huit heures.

Lorsque M. Dardentor fit connaître aux deux jeunes

gens la résolution prise par les familles Elissane et

Désirandelle ainsi que par lui-même, il s’empressa de

leur exprimer tous ses regrets – oh ! très vifs... très

sincères ! – de ce qu’ils ne pussent l’accompagner.

C’eût été complet et charmant de « caravaner »

ensemble – ce fut son mot – pendant quelques semaines

à travers la province oranaise !

Marcel Lornans et Jean Taconnat offrirent leurs

regrets non moins sincères et non moins vifs. Mais,

depuis une dizaine de jours qu’ils étaient arrivés à Oran,

pouvaient-ils tarder davantage à régulariser leur

situation...

Et néanmoins, le lendemain soir, la veille du départ

projeté, après avoir pris congé de M. Dardentor, voici

que les deux cousins échangèrent ces demandes et ces

réponses :

« Dis donc, Jean ?...

– Qu’y a-t-il, Marcel ?...

– Est-ce qu’un retard de deux semaines...

– Durerait plus de quinze jours ?... Non, Marcel, je

ne crois pas du moins... même en Algérie !...

– Si nous partions avec M. Dardentor ?...

– Partir, Marcel ! Et c’est toi qui me fais cette

proposition... toi qui ne m’as donné qu’une quinzaine

pour mes expériences de sauvetage ?...

– Oui... Jean... parce que... ici... à Oran... cette ville

si peu remuante... tu ne pouvais réussir... Tandis que...

ce voyage circulaire... Qui sait ?... des occasions...

– Hé ! hé ! Marcel, cela peut se rencontrer... L’eau...

le feu... le combat surtout... Et c’est bien pour me

procurer ces occasions que tu as cette idée ?...

– Uniquement ! répondit Marcel Lornans.

– Farceur ! » répondit Jean Taconnat.

10



Dans lequel s’offre une première et sérieuse occasion

sur le chemin de fer d’Oran à Saïda





Le voyage organisé par la Compagnie des Chemins

de fer algériens était de nature à plaire aux touristes

oranais. Aussi le public accepta-t-il avec faveur cet

itinéraire de six cent cinquante kilomètres à travers la

province – soit trois cents en wagon, et trois cent

cinquante dans les voitures ou autres modes de

transport entre Saïda, Daya, Sebdou, Tlemcen et Sidi-

bel-Abbès. Une promenade, on le voit, une simple

promenade, que les amateurs pourraient exécuter de

mai à octobre, à leur choix, c’est-à-dire pendant les

mois de l’année que ne compromettent point les grands

troubles atmosphériques.

D’ailleurs – il importe d’y insister – il ne s’agissait

aucunement de ces voyages économiques des Agences

Lubin, Cook ou autres, qui vous astreignent à un

itinéraire impérieux, vous obligent à visiter au même

jour et à la même heure les mêmes villes et les mêmes

monuments, programme qui gêne et géhenne la

clientèle, et dont on ne saurait s’écarter. Non, et Patrice

se trompait à cet égard. Nulle servitude, nulle

promiscuité. Les billets étaient valables pour toute la

belle saison. On partait quand on voulait, et l’on

s’arrêtait à son gré. De cette faculté que chacun avait de

ne se mettre en route qu’à sa convenance, il résulta que

ce premier départ du 10 mai ne réunit qu’une trentaine

d’excursionnistes.

L’itinéraire avait été convenablement choisi. Des

trois sous-préfectures que possède la province d’Oran,

Mostaganem, Tlemcen et Mascara, ledit itinéraire

traversait les deux dernières, et, des subdivisions

militaires – Mostaganem, Saïda, Oran, Mascara,

Tlemcen et Sidi-bel-Abbès – en comprenait trois sur

cinq. Dans ces limites, la province que borne au nord la

Méditerranée, à l’est le département d’Alger, à l’ouest

le Maroc, et le Sahara au sud, présente des aspects

variés, montagnes d’une altitude supérieure à mille

mètres, forêts dont la superficie totale n’est pas

inférieure à quatre cent mille hectares, puis des lacs, des

cours d’eau, la Macta, l’Habra, le Chélif, le Mekena, le

Sig. Si la caravane ne la parcourait pas tout entière, du

moins en visiterait-elle les plus beaux territoires.

Ce jour-là, Clovis Dardentor n’allait point manquer

le train comme il avait manqué le paquebot. Il était en

avance à la gare. Promoteur du voyage, il ne faisait que

son devoir en précédant ses compagnons, lesquels

étaient tous d’accord pour voir en lui le chef de

l’expédition.

Froid et silencieux, Patrice se tenait près de son

maître, attendant les bagages qu’il devait faire

enregistrer – bagages peu encombrants – quelques

valises, quelques sacs, quelques couvertures, rien que le

nécessaire.

Il était déjà huit heures et demie, et le train partait à

neuf heures cinq.

« Eh bien ! s’écria Clovis Dardentor, que font-ils

donc ?... Est-ce qu’elle ne va pas montrer son nez, notre

smala ? »

Patrice voulut bien accepter ce mot indigène,

puisqu’on se trouvait en pays arabe, et il répondit qu’il

apercevait un groupe se dirigeant vers la gare.

C’était la famille Désirandelle, avec Mme et Mlle

Elissane.

M. Dardentor leur fit mille amitiés. Il était si

heureux que ses vieux amis de France et ses nouveaux

amis d’Afrique eussent accepté sa proposition... À

l’entendre, ce voyage leur laisserait d’impérissables

souvenirs... Mme Elissane lui paraissait être en bonne

santé, ce matin... Et Mlle Louise... délicieuse dans son

costume de touriste !... Que personne ne s’inquiétât des

places... cela le regardait... Il prendrait les billets pour

toute la société... La chose se réglerait plus tard... Quant

aux bagages, c’était l’affaire de Patrice... On pouvait

s’en fier au soin minutieux qu’il apportait à ses

moindres actes... En ce qui le concernait, lui, Dardentor,

de tout son être jaillissait comme une gerbe de bonne

humeur.

Les deux familles entrèrent dans la salle d’attente,

abandonnant à Patrice les quelques colis qu’elles ne

désiraient point conserver dans le wagon. Le mieux

même serait de les laisser en consigne pendant les

haltes à Saint-Denis-du-Sig, à Mascara, jusqu’à

l’arrivée en gare de Saïda.

Après avoir prié Mme Désirandelle et Agathocle de

rester avec Mme Elissane et sa fille dans la salle

d’attente, Clovis Dardentor, d’un pied léger – un sylphe

– et M. Désirandelle d’un pas lourd – un pachyderme –

vinrent se poster près du guichet où se délivraient les

billets circulaires. Une vingtaine de voyageurs y

faisaient queue, impatients de défiler à leur tour devant

la buraliste.

Or, parmi eux, que distingua d’abord M.

Désirandelle ?... M. Eustache Oriental en personne, le

président de la Société astronomique de Montélimar,

son inséparable longue-vue en bandoulière. Oui ! cet

original s’était laissé séduire par l’appât d’un voyage de

quinze jours à prix réduits.

« Comment, murmura M. Dardentor, il va en être !...

Eh bien ! nous veillerons à ce qu’il n’ait pas toujours la

meilleure place à la table et les meilleurs morceaux

dans son assiette ! Que diable ! les dames avant tout ! »

Cependant, lorsque M. Oriental et M. Dardentor se

rencontrèrent devant le guichet, ils crurent devoir

échanger une inclinaison de tête. Puis, M. Dardentor

prit six billets de première classe pour la famille

Elissane, la famille Désirandelle et lui, plus un billet de

seconde classe pour Patrice, qui n’eût point accepté de

voyager en troisième.

Presque aussitôt la cloche retentit, les portes de la

salle d’attente furent ouvertes, et les voyageurs

affluèrent sur le quai le long duquel stationnait le train,

sa locomotive ronflant sous ses tôles frémissantes et se

couronnant de vapeurs qui fusaient à travers le joint des

soupapes.

Les partants sont assez nombreux dans ce train

direct d’Oran à Alger, et, comme à l’ordinaire, il ne se

composait que d’une demi-douzaine de voitures. Les

touristes, d’ailleurs, devaient le quitter à Perregaux, afin

de prendre la voix ferrée qui descend vers le sud dans la

direction de Saïda.

Six personnes ne trouvent pas aisément six places

libres à l’intérieur du même compartiment, lorsqu’il y a

une certaine affluence de voyageurs. Heureusement,

Clovis Dardentor, qui avait la pièce de deux francs

facile, parvint, grâce au zèle d’un employé, à se loger

avec son petit monde dans un compartiment dont les

deux autres places furent aussitôt prises. Donc, complet.

Les trois dames disposèrent de la banquette arrière, les

trois hommes de la banquette avant. Il convient de

remarquer que Clovis Dardentor faisait face à Louise

Elissane, et que tous deux occupaient les angles de ce

côté du wagon.

Quant à M. Eustache Oriental, on ne l’avait point

revu et on ne s’en inquiéta pas autrement. Il devait être

monté dans la première voiture, et, très certainement,

on apercevrait son appareil dioptrique passant à travers

la portière.

Au surplus, cette partie du trajet ne comporte qu’une

soixante-dizaine de kilomètres entre Oran et Saint-

Denis-du-Sig, où l’horaire indiquait la première halte.

À neuf heures cinq juste, rossignolade du chef de

gare, claquement des portières que l’on ferme et dont

on rabat le crochet, sifflet strident de la locomotive, et

démarrage bruyant du train qui sursauta au passage des

plaques tournantes.

En sortant de la capitale oranaise, la vue du

voyageur s’arrête d’abord sur un cimetière et sur un

hôpital, à droite de la voie – deux établissements dont

l’un complète évidemment l’autre – dont l’aspect n’a

rien de récréatif. À gauche se succèdent une suite de

chantiers, et, au-delà, apparaît la verdoyante campagne

d’une plus réjouissante apparence.

C’est ce côté qui s’offrit aux regards de M.

Dardentor et de sa gracieuse vis-à-vis. Six kilomètres

en amont, après avoir côtoyé le petit lac Morselli, le

train fit halte à la station de la Sènia. À vrai dire, c’est à

peine si les meilleurs yeux purent distinguer la

bourgade, située à douze cents mètres, au point où se

bifurque la route départementale d’Oran à Mascara.

Cinq kilomètres au-delà, après avoir laissé sur la

droite l’ancienne redoute d’Abd el-Kader, il y eut un

arrêt à la station de Valmy, où le chemin de fer coupe la

route sus-indiquée.

À gauche, se développe un large segment du grand

lac salé de Sebgha, dont l’altitude atteint déjà près de

quatre-vingt-douze mètres au-dessus du niveau

méditerranéen.

Des angles qu’ils occupaient dans leur

compartiment, Clovis Dardentor et Louise Elissane

n’aperçurent ce lac qu’imparfaitement. Dans tous les

cas, si vaste qu’il soit, il n’eût obtenu qu’un regard

dédaigneux de Jean Taconnat, car ses eaux étaient déjà

très basses à cette époque, et il ne tarderait pas à

s’assécher totalement sous les ardeurs de la saison

chaude.

Jusqu’alors, la direction de la ligne avait été sud-

est ; mais elle se releva vers la bourgade du Tlélat, où le

train vint bientôt stationner.

Clovis Dardentor s’était muni d’un plan de poche

sur toile à plis rectangulaires, comprenant l’itinéraire du

voyage. Cela ne saurait étonner de la part d’un homme

si pratique et si précautionné. S’adressant à ses

compagnons :

« C’est ici, dit-il, que s’embranche la ligne de Sidi-

bel-Abbès, qui nous ramènera à Oran au retour de notre

excursion.

– Mais, demanda M. Désirandelle, est-ce que cette

ligne ne se prolonge pas jusqu’à Tlemcen ?...

– Elle doit se prolonger, après s’être bifurquée à

Boukhanéfès, répondit M. Dardentor, et n’est point

encore achevée.

– Peut-être est-ce fâcheux, fit observer Mme

Elissane. Si nous avions pu...

– Bonté divine, ma chère dame, s’écria Clovis

Dardentor, c’eût été supprimer notre cheminement en

caravane ! De l’intérieur d’un wagon on ne voit rien ou

peu de chose, et on y cuit dans son jus ! Aussi me tarde-

t-il d’être arrivé à Saïda !... Est-ce que ce n’est pas votre

avis, mademoiselle Louise ?... »

Comment la jeune fille ne se serait-elle pas rangée à

l’opinion de M. Dardentor ?

À partir du Tlélat, le chemin de fer prit franchement

la direction de l’est, en traversant les petits cours d’eau

sinueux et murmurants des oueds, fidèles tributaires du

Sig. Le train redescendit vers Saint-Denis, après avoir

franchi le fleuve, lequel, sous le nom de Macta, va se

jeter dans une vaste baie entre Arzeu et Mostaganem.

Les voyageurs arrivèrent à Saint-Denis à onze

heures et quelques minutes. En cet endroit descendirent

la plupart de ceux qui faisaient le voyage de touristes.

Du reste, le programme particulier de M. Dardentor

comportait une journée et une nuit passées dans cette

bourgade, d’où l’on repartirait le lendemain vers dix

heures. Comme ses compagnes et ses compagnons s’en

remettaient à lui des détails du voyage, il était décidé à

suivre de point en point sa devise : Transire videndo.

Notre Perpignanais fut le premier à quitter le wagon,

ne doutant pas qu’il serait suivi par Agathocle, lequel

s’empresserait d’offrir la main à Louise Elissane pour

descendre sur le quai. Mais ce déplorable garçon devait

être devancé par la jeune fille, et ce fut avec l’aide de

M. Dardentor qu’elle sauta d’un pied léger.

« Ah ! fit-elle, en laissant échapper un petit cri, au

moment où elle se retournait. Vous vous êtes fait mal,

mademoiselle ?... demanda Clovis Dardentor.

– Non... non... répondit Louise, je vous remercie,

monsieur... mais je croyais... que...

– Vous croyiez ?...

– Je croyais... que messieurs Lornans et Taconnat

n’étaient pas du voyage...

– Eux ? » s’écria Clovis Dardentor d’une voix

éclatante.

Et, faisant une volte, il se trouva en présence de ses

amis, auxquels il ouvrit ses deux bras, tandis que les

jeunes gens saluaient Mme Elissane et sa fille.

« Vous... vous ?... répétait-il.

– Nous-mêmes ! répliqua Jean Taconnat.

– Et l’engagement au 7e chasseurs ?...

– Nous avons pensé qu’il serait tout aussi valable

dans une quinzaine... dit Marcel Lornans, et... dans le

but d’utiliser ce temps...

– Il nous a semblé qu’un voyage circulaire... ajouta

Jean Taconnat.

– Ah ! l’excellente idée, s’écria M. Dardentor, et

quelle joie elle nous cause à tous ! »

À tous ?... peut-être le mot était-il excessif. Pour ne

point parler de Louise, comment Mme Elissane, les

Désirandelle, envisageaient-ils l’incident ?... Avec un

réel déplaisir. Aussi, les saluts rendus aux deux

Parisiens furent-ils secs de la part des femmes, raides de

la part des hommes. Quant à Clovis Dardentor, nul

doute qu’il était de bonne foi, lorsqu’il avait dit à Mme

Elissane que ni Marcel Lornans ni Jean Taconnat ne

devaient l’accompagner. Il n’y avait donc pas lieu de lui

en vouloir. Néanmoins, peut-être se montrait-il trop

satisfait.

« En voilà une veine ! » s’écria-t-il.

– Le train allait partir, lorsque nous sommes arrivés

à la gare, expliqua Jean Taconnat. Ce que j’avais eu de

peine à décider Marcel... à moins que ce ne soit lui qui

ait eu non moins de peine à me décider... Enfin... des

hésitations jusqu’à la dernière limite... »

Bref, Clovis Dardentor et sa smala étaient à Saint-

Denis-du-Sig, la première étape du voyage, et les deux

jeunes gens furent acceptés dans la caravane. À présent,

il fallait s’enquérir d’un hôtel où l’on pourrait déjeuner,

dîner, dormir convenablement. On ne se séparerait

plus... Il n’y aurait pas deux groupes – le groupe

Dardentor, d’une part, et le groupe Lornans-Taconnat

de l’autre. Non ! par exemple ! Cette résolution fit sans

doute des contents et des mécontents, mais personne

n’en laissa rien paraître.

« Décidément, murmura Jean Taconnat, ce Pyrénéen

a pour nous des entrailles de père ! »

Si les touristes fussent débarqués à Saint-Denis-du-

Sig quatre jours plus tôt – le dimanche et non le

mercredi – ils y auraient rencontré quelques milliers

d’Arabes. En effet, c’eût été jour de marché, et la

question de l’hôtel se fût résolue dans des conditions

moins faciles. En effet, d’ordinaire, la population de

cette bourgade se réduit à six mille habitants, dont le

cinquième est d’origine juive, plus quatre mille

étrangers.

L’hôtel trouvé, on y déjeuna gaiement – une gaieté

débordante dont M. Dardentor fit surtout les frais. Dans

la pensée de glisser peu à peu à une franche intimité

avec ces compagnons de voyage auxquels ils s’étaient

imposés en somme, les deux Parisiens affectèrent de se

tenir sur une discrète réserve.

« Voyons, mes jeunes amis, observa même Clovis

Dardentor, je ne vous reconnais pas !... Vos nounous

vous ont changés en route !... Vous... si joyeux...

– Ce n’est plus de notre âge, monsieur Dardentor,

répondit Jean Taconnat. Nous ne sommes pas si jeunes

que vous...

– Ah ! les bons apôtres ! Tiens... je n’ai point aperçu

M. Oriental à la gare...

– Est-ce que ce personnage planétaire était dans le

train ? demanda Marcel Lornans.

– Oui, et, sans doute, il aura continué sur Saïda.

– Diable ! fit Jean Taconnat. Cela vaut une nuée de

sauterelles, un particulier de cette espèce-là, et il va tout

dévorer sur son passage ! »

Le déjeuner fini, puisqu’on ne devait repartir que le

lendemain matin, à neuf heures, il fut convenu que la

journée entière serait employée à visiter Saint-Denis-

du-Sig. Il est vrai, ces bourgades algériennes

ressemblent furieusement à des chefs-lieux de canton

de la mère patrie, et rien n’y manque, commissaire de

police, juge de paix, notaire, receveur des contributions,

conducteur des ponts et chaussées... et gendarmes !

Saint-Denis-du-Sig possède quelques rues assez

belles, des places régulièrement dessinées, des

plantations de vigoureuse venue – en platanes surtout –

une jolie église de ce style gothique du XIIe siècle. En

réalité, ce sont plutôt les alentours de la ville qui

méritent d’attirer les touristes.

On se promena donc aux environs. M. Dardentor fit

admirer à ces dames qui ne s’y intéressaient guère, et

aux deux cousins dont l’esprit était ailleurs – dans le

brouillard de l’avenir probablement – des terres d’une

exceptionnelle fertilité, des vignobles superbes qui

tapissaient le massif isolé auquel s’appuie la bourgade,

sorte de forteresse naturelle facile à défendre. Notre

Perpignanais appartenait à cette catégorie de gens qui

admirent uniquement parce qu’ils ne sont plus chez

eux, et auxquels il ne faudrait pas confier la rédaction

d’un Guide des Voyageurs.

Cette promenade de l’après-midi fut favorisée par

un temps à souhait. On alla, en amont de la ville, par la

rive du Sig, jusqu’à ce barrage, qui oblige les eaux à

refluer sur quatre kilomètres au-dessus, et dont la

contenance est de quatorze millions de mètres cubes,

destinés à l’arrosage des cultures industrielles. Ledit

barrage a bien cédé quelquefois, et il cédera encore,

sans doute. Mais les ingénieurs veillent, et du moment

que veillent les représentants de ce docte corps, il n’y a

rien à craindre... à les en croire.

Après cette excursion prolongée, l’excuse de la

fatigue était très admissible. Aussi, lorsque Clovis

Dardentor parla d’une visite qui exigerait un

cheminement de plusieurs heures, Mme Elissane et Mme

Désirandelle, à laquelle crut devoir se joindre son mari,

demandèrent-elles grâce.

Louise dut les accompagner à l’hôtel, sous la

protection d’Agathocle. Quelle occasion pour ce

prétendu d’offrir son bras à sa prétendue... s’il n’eût été

amputé des deux – au moral s’entend.

Marcel Lornans et Jean Taconnat n’auraient pas

mieux demandé que de rentrer avec ces dames, s’il ne

leur avait fallu se résigner à suivre M. Dardentor.

Celui-ci s’était mis dans la tête d’aller visiter, à huit

kilomètres de là, une ferme de deux mille hectares,

l’Union du Sig, dont l’origine phalanstérienne remonte

à l’année 1844. Par bonheur, le trajet put s’effectuer à

dos de mules, sans trop de retard ni de fatigue. Et, en

traversant cette campagne riche et tranquille, Jean

Taconnat de se dire : « C’est désespérant !... Il y a

quelque soixante-quatre ans, peut-être... alors que l’on

se battait à travers la brousse pour prendre possession

de la province oranaise... peut-être aurais-je pu ?... »

Bref, aucune occasion de sauvetage ne s’était

offerte, lorsque tous les trois revinrent à l’hôtel pour le

dîner. La soirée ne se prolongea pas. Chacun regagna sa

chambre dès neuf heures. Agathocle, qui ne rêvait

jamais, ne rêva pas de Louise, et Louise, dont le

sommeil était toujours embelli d’agréables rêves, ne

rêva pas d’Agathocle...

Le lendemain, à huit heures, Patrice heurta toutes les

portes d’un petit coup discret. On obéit au signal de ce

ponctuel serviteur, on prit un premier déjeuner au café

ou au chocolat, chacun selon son goût, on régla les

dépenses de l’hôtel, et l’on se rendit pédestrement à la

gare.

Cette fois, M. Dardentor et ses compagnons

occupèrent à eux seuls les huit places du compartiment.

Ce ne devait d’ailleurs être que pour un trajet très court,

entre Saint-Denis-du-Sig et la station de Perregaux.

Après un court arrêt à Mocta-Douz, hameau

européen, situé à dix-sept kilomètres de Saint-Denis, le

train stoppa huit kilomètres plus loin.

Perregaux, simple bourgade de trois mille habitants,

dont seize cents indigènes, est arrosée par l’Habra au

centre d’une plaine de trente-six mille hectares, d’une

fécondité merveilleuse. C’est en cet endroit que se

coupent le chemin de fer d’Oran à Alger, et celui

d’Arzeu, port de la côte septentrionale, qui descend

jusqu’à Saïda. Tracé du nord au sud à travers la

province, en desservant les immenses territoires où se

récolte l’alfa, il se prolongera jusqu’à Aïn-Safra,

presque à la frontière marocaine. Les touristes durent

donc changer de train à cette petite station, et, vingt et

un kilomètres plus loin, s’arrêter à la halte de Crève-

Cœur.

En effet, la ligne d’Arzeu à Saïda laisse Mascara sur

la gauche. Or, « brûler », comme on dit, ce chef-lieu

d’arrondissement, peut-être cela eût-il correspondu à

l’état d’âme de Jean Taconnat, en quête d’incendies.

Mais Clovis Dardentor aurait protesté de la belle façon,

car le programme circulaire comprenait Mascara. Aussi,

pour les vingt kilomètres qu’il y avait à franchir, des

véhicules réquisitionnés par la compagnie se tenaient-

ils devant la gare, à la disposition de sa clientèle.

Le même omnibus reçut la société Dardentor, et le

hasard, qui est un malin arrangeur de choses, fit que

Marcel Lornans se trouva placé près de Louise

Elissane. Non ! jamais vingt kilomètres ne lui parurent

si courts ! Et, pourtant, l’omnibus avait marché

lentement, attendu que la route s’élève jusqu’à la cote

de cent trente-cinq mètres au-dessus du niveau de la

mer.

Enfin, court ou non, le dernier kilomètre s’acheva

vers trois heures et demie. Conformément au plan

adopté, on devait passer à Mascara la soirée du 11, puis

la nuit, puis la journée du 12 et partir pour Saïda.

« Pourquoi ne prendrions-nous pas le train dès ce

soir ?... demanda Mme Elissane.

– Oh ! chère excellente dame, répondit M.

Dardentor, vous ne le voudriez pas, et si vous le

vouliez, si j’avais la faiblesse de vous obéir, vous me le

reprocheriez toute ma vie...

– Mère, dit Louise en riant, peux-tu exposer M.

Dardentor à encourir de si longs reproches ?...

– Et si justifiés ? ajouta Marcel Lornans, dont

l’intervention parut plaire à Mlle Elissane.

– Oui... justifiés, reprit M. Dardentor, car Mascara

est une des plus jolies villes de l’Algérie, et le temps

que nous lui consacrerons ne sera pas perdu ! Je veux

que le loup me croque depuis la nuque jusqu’à

l’échine...

– Hum !... fit Patrice.

– Tu es enrhumé ?... dit son maître.

– Non... J’ai simplement voulu chasser à temps le

loup de Monsieur...

– Animal ! »

Bref, la petite troupe se rendit aux désirs de son

chef, qui ressemblaient singulièrement à des ordres.

Mascara est une ville forte. Couchée sur le versant

méridional de la première chaîne de l’Atlas, au pied du

Chareb-er-Rih, elle domine la spacieuse plaine

d’Eghris. Trois cours d’eau y confluent, l’Oued-

Toudman, l’Aïn-Béïda, le Ben-Arrach. Prise en 1835

par le duc d’Orléans et le maréchal Clausel, puis

abandonnée presque aussitôt, elle ne fut reconquise

qu’en 1841 par les généraux Bugeaud et Lamoricière.

Avant dîner, les touristes purent reconnaître que M.

Dardentor n’avait pas exagéré. Mascara est dans une

position délicieuse, étagée sur les deux collines entre

lesquelles coule l’Oued-Toudman. La promenade

s’effectua à travers ses cinq quartiers dont quatre sont

ceints d’un boulevard planté d’arbres – ledit rempart

percé de six portes, défendu par dix tours et huit

bastions. Enfin les promeneurs s’arrêtèrent sur la place

d’armes.

« Quel phénomène !... s’écria M. Dardentor,

lorsqu’il se campa, les jambes écartées, les bras levés

au ciel, devant un arbre énorme, deux ou trois fois

centenaire.

– Une forêt à lui seul ! » répondit Marcel Lornans.

C’était un mûrier, qui mériterait d’avoir sa légende,

et sur lequel plusieurs siècles ont passé sans l’abattre.

Clovis Dardentor voulut en cueillir une feuille :

« Cette première robe à traîne des élégantes du

Paradis terrestre... dit Jean Taconnat.

– Et qui se confectionne sans couturières ! » riposta

M. Dardentor.

Enfin un excellent et copieux dîner rendit leurs

forces aux convives. On n’y épargna guère ce vin de

Mascara, qui occupe un bon coin dans la cave des

gourmets d’outre-mer. Puis, comme la veille, les dames

se retirèrent de bonne humeur. On n’exigerait pas

qu’elles fussent debout dès l’aube. MM. Désirandelle

père et fils pourraient même faire la grasse matinée. On

se reverrait à l’heure du déjeuner. L’après-midi serait

consacrée aux principaux édifices de la ville dans une

visite en commun.

Par suite de cet arrangement, le lendemain, à huit

heures, les trois inséparables furent aperçus dans le

quartier du commerce. Ses vieux instincts de négociant

et d’industriel y avaient attiré l’ancien tonnelier de

Perpignan. Ce vil flatteur de Jean Taconnat les excitait,

au grand ennui de Marcel Lornans que les moulins à

huile et à farine, les fabriques indigènes, n’intéressaient

en aucune façon. Ah ! si Mlle Elissane eût été confiée

aux soins paternels de M. Dardentor !... Mais elle n’y

était pas, et, à cette heure, c’est à peine si ses jolis yeux

ouvraient leurs fines paupières.

Pendant la promenade le long des rues de ce

quartier, quelques acquisitions furent faites par Clovis

Dardentor – entre autres une paire de ces burnous noirs,

connus sous le nom de « zerdanis », dont il comptait se

revêtir à l’occasion, tout comme le font les Arabes de

l’Afrique du Nord.

Vers midi, reconstitution de la troupe visitante au

complet. Elle se rendit aux trois mosquées de la ville –

la première celle d’Aïn-Béïda, qui date de 1761, et dans

laquelle Abd el-Kader prêchait la guerre sainte, la

seconde transformée en église pour la fabrication du

pain de l’âme, la troisième en magasin à blé pour la

fabrication du pain du corps (textuel, d’après Jean

Taconnat). Après la place Gambetta, ornée d’une

élégante fontaine à vasque de marbre blanc, on visita

successivement le beylik, qui est un ancien palais

d’architecture arabe, le bureau arabe, de construction

mauresque, le jardin public, dessiné au fond du ravin de

l’Oued-Toudman, ses riches pépinières, ses plantations

d’oliviers et de figuiers dont les fruits servent à faire

une sorte de pâte comestible. Au dîner, M. Dardentor se

fit servir une grosse miche de cette pâte qu’il déclara

excellente, et que Jean Taconnat crut devoir gratifier de

la même épithète... au superlatif.

Vers huit heures, l’omnibus reprit ses voyageurs de

la veille et quitta Mascara. Cette fois, le véhicule, au

lieu de revenir à Crève-Cœur, remonta vers la station de

Tizi, en traversant la plaine d’Eghris, dont les vignobles

produisent un vin blanc de bonne renommée.

Le train partit à onze heures. Ce soir-là, malgré que

Clovis Dardentor eût semé les pièces de quarante sols

sous les pas des employés, se produisit la dislocation de

son groupe.

En effet, le train, composé de quatre voitures, était

presque bondé. Il s’ensuivit que Mme Désirandelle, Mme

Elissane et sa fille ne purent trouver de place que dans

le compartiment réservé aux dames, et déjà occupé par

deux vieilles personnes de leur sexe. M. Désirandelle,

la bouche en cœur, essaya bien de s’y faire admettre ;

mais, sur la réclamation des deux irréductibles

voyageuses que leur âge rendait féroces, il dut chercher

ailleurs.

Clovis Dardentor le fit monter avec lui dans le

compartiment des fumeurs, tout bougonnant :

« Voilà bien ces compagnies !... En Afrique c’est

aussi stupide qu’en Europe !... Économies de voitures,

sans parler des économies d’employés ! »

Comme ce compartiment renfermait déjà cinq

voyageurs, il restait encore une place, après que MM.

Dardentor et Désirandelle se furent assis en face l’un de

l’autre.

« Ma foi, dit Jean Taconnat à son cousin, je préfère

encore être avec lui... »

Marcel Lornans n’avait pas à demander à qui

s’appliquait ce pronom personnel, et, en riant, il

répondit :

« Tu as raison... Monte à ses côtés... On ne sait

pas... »

Quant à lui, il n’était pas fâché de se caser dans une

voiture moins occupée, où il pourrait rêver à son aise.

La dernière du train contenait trois voyageurs

seulement, et il y prit place.

La nuit était obscure, sans lune, sans étoiles,

l’horizon embrumé. Du reste, le pays n’offrait rien de

curieux sur ce parcours, qui traverse les territoires de

colonisation. Rien que des fermes, des oueds, tout un

réseau liquide.

Marcel Lornans, accoté dans son coin, s’abandonna

à ces rêves que l’on fait sans dormir. Il pensait à Louise

Elissane, au charme de sa conversation, aux grâces de

sa personne... Qu’elle devînt la femme de cet

Agathocle, non ! ce n’était pas possible !... L’univers

entier protesterait... et M. Dardentor lui-même finirait

par se faire le porte-parole de l’univers...

« Froha... Froha !... »

Ce nom, qui semble un cri de corbeau, fut jeté par la

voix stridente du conducteur. Aucun voyageur ne

descendit du compartiment où le jeune homme se

berçait dans ses pensées. Il l’aimait... Oui ! il aimait

cette ravissante jeune fille... Cela datait du jour où il

l’avait vue pour la première fois sur le pont de

l’Argèlès... C’était ce fameux coup de foudre qui frappe

même quand le ciel est sans nuages...

« Thiersville... Thiersville ! » fut-il crié vingt

minutes après.

Le nom de cet homme d’État, donné à cette station

perdue – un hameau de quelques maisons arabes – ne

tira pas Marcel Lornans de sa rêverie, et Louise

Elissane éclipsa totalement l’illustre « Libérateur du

Territoire ».

Le train ne marchait qu’à petite vitesse, en s’élevant

vers la station de Traria, sur l’oued du même nom, et

dont l’altitude est à cent vingt-six mètres.

À cette station descendirent les trois compagnons de

Marcel Lornans, qui demeura seul dans le

compartiment.

De la position verticale, il put donc passer à la

position horizontale, tandis que le train, après la

bourgade de Charrier, longeait la base de montagnes

boisées jusqu’à la crête. Sur ses yeux s’appesantirent

alors ses paupières, bien qu’il essayât de résister aux

exigences d’un sommeil, qui eût peut-être effacé

l’image encadrée dans sa rêverie. Mais il succomba, et

le nom de Franchetti fut le dernier qu’il crut entendre.

Combien de temps dormit-il, et pourquoi, à demi

éveillé, éprouva-t-il un commencement de

suffocation ?... De sa poitrine s’échappaient des

gémissements précipités... Il étouffait... La respiration

lui manquait... Une acre fumée remplissait le

compartiment... Il s’y mêlait des lèchements de

flammes fuligineuses, qui gagnaient en dessous,

activées par la marche du train...

Marcel Lornans voulut se relever, afin de briser une

des vitres... Il retomba, à demi asphyxié...

Et, une heure plus tard, lorsque le jeune Parisien

reprit connaissance en gare de Saïda, grâce aux soins

qui lui furent donnés, quand il rouvrit les yeux, il

aperçut M. Dardentor, Jean Taconnat... et aussi Louise

Elissane...

Le feu avait pris à son wagon, et dès que le train

s’était enfin arrêté au signal du conducteur, Clovis

Dardentor n’avait pas hésité à se jeter au milieu des

flammes, risquant sa vie pour sauver celle de Marcel

Lornans.

« Ah ! monsieur Dardentor ! murmura celui-ci d’une

voix reconnaissante.

– C’est bon... c’est bon !... répondit le Perpignanais.

Croyez-vous donc que j’allais vous laisser rôtir comme

une poularde !... Votre ami Jean ou vous en auriez fait

autant pour moi...

– Certes ! s’écria Jean Taconnat. Mais voilà... cette

fois, c’est vous qui... et ce n’est pas la même chose ! »

Et plus bas, à l’oreille de son cousin :

« Décidément... pas de chance ! »

11



Qui n’est qu’un chapitre

préparatoire au chapitre suivant





L’heure était enfin venue où les divers éléments du

groupe Dardentor allaient se concréter en caravane.

Plus de ligne de chemin de fer à suivre pour aller de

Saïda à Sidi-bel-Abbès, plus de transport en wagons

traînés par la hennissante locomotive. Les routes

carrossables se substitueraient aux lignes railwayennes.

Il y avait trois cent cinquante kilomètres – soit une

centaine de lieues à faire « dans les conditions les plus

agréables », répétait M. Dardentor. On irait à cheval, à

mulet, à chameau, à dromadaire, en voiture, à la surface

de ces territoires exploités par les alfaciers, à travers ces

interminables forêts sud-oranaises, qui sur les cartes

coloriées, apparaissent comme des corbeilles

verdoyantes, baignées par le réseau des oueds de cette

montagneuse région.

Depuis le départ d’Oran, pendant ce parcours de

cent soixante-seize kilomètres, il était visible que

l’héritier des Désirandelle, figé dans sa nullité

indéniable, n’avait point approché le but vers lequel le

poussait sa famille. D’autre part, comment Mme

Elissane ne se serait-elle pas aperçue que Marcel

Lornans recherchait les occasions de rencontrer sa fille,

de faire en un mot tout ce que ne faisait pas, bien qu’il

en eût le droit, cet imbécile d’Agathocle ?... D’ailleurs,

que Louise fût sensible aux attentions du jeune homme,

oui ! peut-être... mais rien de plus, Mme Elissane en

répondait. Et, en fin de compte, elle n’était pas femme à

se déjuger... Jamais Louise, qu’elle sermonnerait au

besoin, n’oserait refuser son consentement au mariage

projeté.

Quant à Jean Taconnat, avait-il lieu d’être

satisfait ?...

« Eh bien !... non ! » s’écria-t-il ce matin-là.

Marcel Lornans était encore dans la chambre de

l’hôtel où il avait été transporté la veille, et même

étendu sur son lit, en pleine possession, il est vrai, de

ses facultés respiratoires.

« Non !... répéta-t-il, et il semble que toutes les

malchances du monde se mettent...

– Pas contre moi, lui fit observer son cousin.

– Contre toi aussi, Marcel !

– Nullement, car je n’ai jamais eu l’intention de

devenir le fils adoptif de M. Dardentor.

– Parbleu, c’est l’amoureux qui parle !

– Comment !... l’amoureux !...

– Sournois !... Il est clair comme le jour que tu

aimes Mlle Louise Elissane...

– Chut... Jean !... On pourrait t’entendre...

– Et quand on m’entendrait, qu’apprendrait-on qui

ne soit su déjà ?... Est-ce que ce n’est pas visible

comme la lune à un mètre ?... Est-ce qu’il faut la lunette

de M. Oriental pour te voir graviter ?... Est-ce que Mme

Elissane ne commence pas à s’en inquiéter ?... Est-ce

que les Désirandelle père, mère et fils ne voudraient pas

que tu fusses aux cinq cents diables ?

– Tu exagères, Jean !...

– Point !... Il n’y a que M. Dardentor à l’ignorer, et

peut-être aussi Mlle Elissane...

– Elle ?... Tu crois ?... demanda vivement Marcel

Lornans.

– Bon... calme-toi, monsieur l’asphyxié d’hier ! Est-

ce qu’une jeune fille peut se tromper à certains petits

battements qui agitent son petit cœur ?...

– Jean !...

– Quant au dédain qu’elle éprouve pour ce chef-

d’œuvre des Désirandelle qui répond au nom

d’Agathocle...

– Sais-tu, mon pauvre ami Jean, que je suis devenu

fou de Mlle Louise...

– Fou, c’est le mot, car où cela te mènera-t-il ?...

Que Mlle Elissane soit ravissante, c’est l’évidence

même, et je l’aurais adorée tout aussi bien que toi !

Mais elle est promise, et, si l’inclination n’est pas dans

ce mariage, les convenances y sont, et aussi les gros

sous, et le désir des parents d’un bord comme de

l’autre ! C’est un édifice dont on a jeté les bases depuis

l’enfance des fiancés, et tu te figures que tu vas le

renverser d’un souffle...

– Je ne me figure rien, et je laisse aller les choses...

– Eh bien !... tu as un tort, Marcel.

– Lequel ?...

– Le tort d’abandonner nos premiers projets.

– J’aime mieux te laisser la place libre, Jean !

– Et, cependant, Marcel, réfléchis donc ! Si tu

arrivais à te faire adopter...

– Moi ?...

– Oui... toi !... Et te vois-tu courtisant Mlle Elissane...

ayant un fort sac à la main au lieu du galon de cavalier

de première classe, écrasant Agathocle de ta supériorité

pécuniaire !... sans parler de l’influence que ton

nouveau père, qui est ensorcelé de Mlle Louise, mettrait

à ta disposition !... Ah ! il n’hésiterait pas, lui, à en faire

sa fille adoptive, si la providence voulait qu’elle le

sauvât d’un combat, des flots ou des flammes !

– Tu déraisonnes !

– Je déraisonne avec tout le sérieux d’une raison

transcendante, et je te donne un bon conseil.

– Voyons, Jean, tu avoueras, du moins, que j’ai bien

mal commencé ! Comment, voilà un incendie qui se

déclare dans le train, et non seulement ce n’est pas moi

qui sauve M. Dardentor, mais c’est M. Dardentor qui

me sauve...

– Eh ! parbleu, Marcel, la déveine... la désobligeante

déveine !... Et, j’y pense, c’est toi qui serais maintenant

dans les conditions voulues pour adopter le

Perpignanais !... Au fait, ça reviendrait au même !...

Adopte-le, et il dotera son père...

– Impossible ! déclara Marcel Lornans en riant.

– Pourquoi ?...

– Parce qu’il faut, dans tous les cas, que l’adoptant

soit plus âgé que l’adopté, ne fût-ce que de quelques

jours.

– Ah ! guigne de guigne, ami Marcel, comme tout

marche à rebours, et qu’il est donc difficile de se

procurer une paternité par des moyens juridiques ! »

En ce moment, une voix sonore retentit dans le

couloir sur lequel s’ouvrait la chambre.

« C’est lui ! » dit Jean Taconnat.

Clovis Dardentor parut, le verbe joyeux, le geste

démonstratif, et ne fit qu’un bond du seuil au lit de

Marcel Lornans.

« Comment, s’écria-t-il, pas encore levé ?... Est-ce

qu’il est malade ?... Est-ce que sa respiration manque

d’ampleur et de régularité ?... Faut-il que je lui insuffle

de l’air dans les poumons ?... Qu’il ne se gêne pas !...

J’ai plein la poitrine d’un oxygène supérieur dont je

possède seul le secret !

– Monsieur Dardentor... mon sauveur !... dit Marcel

Lornans en se redressant.

– Mais non... mais non !...

– Mais si... mais si ! riposta Jean Taconnat. Sans

vous, il était asphyxié !... Sans vous, il était cuit, recuit,

brûlé, incinéré !... Sans vous, il n’en resterait qu’une

poignée de cendres, et je n’aurais plus qu’à le remporter

dans une urne !...

– Pauvre garçon !... Pauvre garçon !... » répéta M.

Dardentor en levant les mains au ciel.

Puis il ajouta :

« C’est pourtant vrai que je l’ai sauvé ! »

Et il le regardait avec de bons yeux troublés, et il

l’embrassa dans un véritable accès de « périchonisme »

aigu, qui passerait peut-être à l’état chronique.

On causa.

Comment le feu avait-il pris au compartiment où

Marcel Lornans dormait d’un si parfait sommeil ?...

Probablement une flammèche envolée de la locomotive,

projetée à travers la vitre abaissée... Alors les coussins

brûlés par la flamme... l’incendie activé grâce à la

vitesse du train...

« Et ces dames ?... demanda Marcel Lornans.

– Elles vont bien et sont remises de leur épouvante,

mon cher Marcel... »

Déjà « mon cher Marcel », sembla dire Jean

Taconnat en hochant la tête.

« Car vous êtes comme mon enfant... désormais !

insista Clovis Dardentor.

– Son enfant ! murmura le cousin.

– Et, continua ce digne homme, si vous aviez vu

lle

M Elissane, lorsque le train s’est enfin arrêté, se

précipiter vers le wagon aux flammes

tourbillonnantes... oui... aussi vite que moi !... Et,

lorsque je vous ai déposé sur la voie, si vous l’aviez vue

prendre son mouchoir, y verser quelques gouttes d’un

flacon de sels, vous imbiber les lèvres !... Ah ! vous lui

avez fait une belle peur, et j’ai cru qu’elle allait perdre

connaissance !... »

Marcel Lornans, plus ému qu’il n’eût voulu le

paraître, saisit les mains de M. Dardentor, et le remercia

de tout ce qu’il avait fait pour lui... de ses soins... du

mouchoir de Mlle Louise ! Bon ! voici notre

Perpignanais qui s’attendrit, ses yeux qui deviennent

humides...

« Une goutte de pluie entre deux rayons de soleil ! »

se dit Jean Taconnat, qui contemplait ce touchant

tableau d’un air légèrement goguenard.

« Enfin, mon cher Marcel, est-ce que vous n’allez

pas démarrer de votre lit ?... demanda M. Dardentor.

– Je me levais, quand vous êtes entré.

– Si je puis vous aider...

– Merci... merci !... Jean est là...

– C’est qu’il ne faut pas m’épargner ! reprit M.

Dardentor. Vous m’appartenez maintenant !... J’ai

fichtre bien le droit de vous entourer de soins...

– Paternels, souffla Jean.

– Paternels... tout ce qu’il y a de plus paternels, et

que la queue du diable me serre la gargamelle !... »

Heureusement Patrice n’était pas là.

« Enfin, mes amis, dépêchons !... Nous vous

attendons tous les deux dans la salle à manger... Une

tasse de café, et nous irons à la gare où je désire voir de

mes yeux si rien ne manque à l’organisation de la

caravane... Puis, nous parcourrons la ville... Oh ! ce sera

vite fait – ensuite, les environs !... Et demain, entre huit

et neuf, en route à la manière arabe !... En route, les

touristes !... En route, les excursionnistes !... Vous

verrez si j’ai l’air bien ficelé, quand je suis drapé de

mon zerbani !... Un cheik... un vrai cheikh de la

Cheikardie ! »

Enfin, après avoir gratifié Marcel Lornans d’une

poignée de main si vigoureuse qu’elle le tira de son lit,

il sortit en chantonnant un refrain des montagnes

pyrénéennes.

Lorsqu’il fut dehors : « Hein ! fit Jean Taconnat, où

trouverait-on son pareil, à lui... et sa pareille, à elle...

l’un avec son zerbani africain... l’autre avec son

mouchoir aux fines senteurs !

– Jean, dit Marcel Lornans, un peu vexé, tu me

parais d’une jovialité excessive !

– C’est toi qui as voulu que je fusse gai... je le

suis ! » répondit Jean Taconnat en faisant une pirouette.

Marcel Lornans commença de s’habiller – encore un

peu pâle, mais cela se remettrait.

« Et, d’ailleurs, affirmait son cousin, est-ce que nous

ne serons pas exposés à bien d’autres aventures, lorsque

nous figurerons au 7e chasseurs... Hein, quelle

perspective ! les chutes de cheval, les coups de pied de

ce noble animal, et, pendant la bataille, une jambe de

moins, un bras disparu, la poitrine trouée, le nez en

moins, la tête emportée, et l’impossibilité où l’on est de

réclamer contre la brutalité des projectiles de douze

centimètres... et même de moins ! »

Marcel Lornans, le voyant en verve, préféra ne point

l’interrompre, et il attendit que le robinet de ses

plaisanteries fût fermé pour lui dire :

« Raille et déraille, ami Jean ! Mais n’oublie pas que

j’ai renoncé à toute tentative pour me faire adopter par

mon sauveur en le sauvant à mon tour ! Manœuvre,

combine, opère à ton aise ! Bon succès je te souhaite !

– Merci, Marcel.

– Il n’y a pas de quoi, Jean... Dardentor ! »

Une demi-heure après, tous deux entraient dans la

salle à manger de l’hôtel – une simple auberge,

proprement tenue et d’apparence engageante. Les

familles Elissane et Désirandelle étaient groupées

devant la fenêtre.

« Le voilà... le voilà ! s’écria Clovis Dardentor. Le

voilà au complet, avec toutes ses facultés respiratoires

et stomacales... fraîchement échappé à la grillade ! »

Patrice détourna légèrement la tête, car ce fâcheux

mot grillade lui semblait de nature à évoquer certaines

comparaisons regrettables.

Mme Elissane accueillit Marcel Lornans par quelques

mots assez aimables, et le félicita d’avoir échappé à cet

effroyable danger...

« Grâce à M. Dardentor, répondit Marcel Lornans.

Sans son dévouement... »

Patrice vit avec satisfaction que son maître se

contenta de serrer la main du jeune homme sans rien

répondre.

En ce qui concerne les Désirandelle, bouche pincée,

physionomie sèche, face rébarbative, à peine

s’inclinèrent-ils à l’entrée des deux Parisiens.

Quant à Louise Elissane, elle ne prononça pas une

parole ; mais son regard croisa le regard de Marcel

Lornans, et peut-être ses yeux en dirent-ils plus que

n’auraient pu dire ses lèvres.

Après le déjeuner, M. Dardentor pria les dames de

se préparer en les attendant. Puis, les deux jeunes gens

et lui, MM. Désirandelle père et fils, se dirigèrent vers

la gare.

Ainsi qu’il a été dit, le chemin de fer d’Arzeu à

Saïda s’arrête à cette dernière ville, qui forme son

terminus. Au-delà, à travers les terrains à alfa de la

Société franco-algérienne, la Compagnie du Sud

oranais a jeté sa ligne par Tafararoua jusqu’à la station

de Kralfalla, d’où partent trois embranchements : l’un,

exploité, descend par le Kreider jusqu’à Méchéria et

Aïn-Sefra ; le deuxième, en construction, desservira la

région de l’est dans la direction de Zraguet ; le

troisième, en projet, doit, par Aïn-Sfissifa, se prolonger

jusqu’à Géryville, dont l’altitude atteint près de

quatorze cents mètres au-dessus du niveau de la mer.

Mais le voyage circulaire ne comprenait pas une

pénétration si profonde vers le sud. C’est de Saïda que

les touristes allaient s’avancer à l’ouest jusqu’à Sebdou,

puis remonter au nord jusqu’à Sidi-bel-Abbès, où ils

reprendraient la ligne d’Oran.

Donc, si Clovis Dardentor se rendit à la gare de

Saïda, ce fut pour examiner les moyens de transport mis

à la disposition des excursionnistes et il eut lieu d’être

satisfait.

Des chars à bancs couverts et attelés de mules, des

chevaux, des ânes, des chameaux, n’attendaient que le

bon plaisir des voyageurs pour se mettre en route. Du

reste, aucun des autres touristes partis d’Oran n’avait

encore quitté Saïda, et il était préférable que le

personnel de la caravane fût plus nombreux pour cette

excursion à travers les territoires du Sud, bien qu’il n’y

eût aucun danger à redouter de la part des tribus

nomades.

Marcel Lornans et Jean Taconnat, parfaits écuyers,

choisirent deux chevaux qui leur parurent bons – de ces

chevaux barbes, ayant du fond, sobres et tenaces, qui

viennent des plateaux du Sud oranais. M. Désirandelle,

toute réflexion faite, se décida pour une place dans l’un

des chars à bancs, en société des trois dames.

Agathocle, peu sûr à l’étrier, trouvant aux chevaux une

allure trop fringante, jeta son dévolu sur un mulet, dont,

pensait-il, il n’aurait qu’à se louer. Quant à Clovis

Dardentor, excellent cavalier, il regarda les chevaux en

connaisseur, hocha la tête, et ne se prononça point.

Il va sans dire que la direction de la caravane était

confiée à un agent de la Compagnie. Cet agent, appelé

Derivas, avait sous ses ordres un guide du nom de

Moktani et plusieurs serviteurs arabes. Un chariot

devait emporter des provisions en quantités suffisantes

– provisions qui pourraient être renouvelées à Daya, à

Sebdou et à Tlemcen. Au surplus, il n’était point

question de camper pendant la nuit. Pour se maintenir

dans les délais prévus, la caravane n’aurait pas à

franchir plus d’une dizaine de lieues par jour, et, le soir

venu, elle s’arrêterait dans les villages ou hameaux

disséminés sur son itinéraire.

« C’est parfait, déclara M. Dardentor, et

l’organisation fait honneur au directeur des Chemins de

fer algériens. Nous n’avons qu’à le féliciter des mesures

prises. Demain à neuf heures, rendez-vous à la gare, et

puisque nous avons une journée à nous déambuler, en

route, mes amis, et visitons Saïda la Belle ! »

Au moment où ils sortaient, M. Dardentor et ses

compagnons aperçurent à cent pas une de leurs

connaissances.

M. Eustache Oriental venait à la gare pour le même

motif qui les y avait conduits.

« Le voici, le voici qui s’amène en personne ! » dit

le Perpignanais d’un ton déclamatoire, sans se douter

qu’il parlait en vers.

Nouveau salut du président de la Société

astronomique de Montélimar, mais aucune parole

d’échangée. M. Eustache Oriental semblait vouloir se

tenir à l’écart, ainsi qu’il l’avait fait à bord de l’Argèlès.

« Ainsi il sera des nôtres ?... observa Marcel

Lornans.

– Oui... et va se faire trimbaler de conserve avec

nous ! repartit M. Dardentor.

– Je pense, ajouta Jean Taconnat, que la compagnie

se sera précautionnée de vivres supplémentaires...

– Blaguez, monsieur Taconnat, blaguez ! répliqua

Clovis Dardentor. Et, pourtant, qui sait si cet astronome

ne nous sera pas utile en voyage ?... Supposez que la

caravane s’égare, est-ce qu’il ne la remettrait pas en bon

chemin... rien qu’à consulter les astres ?... »

Enfin on verrait à profiter de la présence de ce

savant, si les circonstances l’exigeaient.

Comme l’avait proposé M. Dardentor, l’avant-midi

et l’après-midi furent consacrées aux promenades à

l’intérieur et à l’extérieur de la ville.

La population de Saïda se chiffre environ par trois

mille habitants – population mixte, composée d’un

sixième de Français, d’un douzième de Juifs, et, pour le

reste, d’indigènes.

La commune, originaire d’un cercle de la

subdivision militaire de Mascara, fut fondée en 1854.

Mais, dix ans avant, il ne subsistait plus que des ruines

de la vieille ville, prise et détruite par les Français. Ce

quadrilatère, entouré de murs, formait une des places

fortes d’Abd el-Kader. Depuis cette époque, la nouvelle

ville a été reconstruite à deux kilomètres au sud-est,

près du faîte entre le Tell et les hauts plateaux, à la cote

de neuf cents mètres. Elle est arrosée par le Méniarin,

qui sort d’une gorge profonde.

Il faut en convenir, Saïda la Belle n’offrait guère

aux touristes qu’un décalque de Saint-Denis-du-Sig et

de Mascara, avec son organisation moderne mélangée

aux coutumes indigènes. Toujours l’inévitable juge de

paix, le receveur de l’enregistrement, des domaines et

des contributions, le garde des forêts, le traditionnel

bureau arabe.

Et pas un monument, rien d’artistique à signaler,

aucun reste de couleur locale – ce qui ne saurait

étonner, puisqu’il s’agit d’une ville de fondation

relativement récente.

M. Dardentor ne songea point à se plaindre. Sa

curiosité fut satisfaite, ou plutôt ses instincts

d’industriel le ressaisirent devant les moulins et les

scieries, dont le tic-tac aigu et les stridences déchirantes

charmèrent ses oreilles. Tout ce qu’il put regretter, ce

fut de ne point être arrivé à Saïda un mercredi, jour de

grand marché arabe pour les laines. Au surplus, ses

dispositions au tot admirari ne devaient point faiblir

pendant l’excursion, et tel on le voyait au début, tel il se

montrerait au terme du voyage.

Les environs de Saïda, heureusement, offrent de

jolis aspects, des paysages disposés pour

l’enchantement des yeux, des points de vue pittoresques

à tenter la palette d’un peintre. Là, aussi, se développent

d’opulents vignobles, de riches pépinières où

s’épanouissent toutes les variétés de la flore algérienne.

En somme, comme dans les trois provinces de la

colonie française, la campagne saïdienne révélait ses

qualités productrices. On y compte cinq cent mille

hectares consacrés à la culture de l’alfa. Les terres y

sont de premier ordre, et le barrage de l’Oued-Méniarin

leur prodigue l’eau nécessaire. Ainsi sont assurés des

résultats superbes à ce sol que la nature a, d’autre part,

gratifié de riches carrières de marbre à veines jaunâtres.

De là, cette réflexion de M. Dardentor, qui est venue

à tant de bons esprits :

« Comment se fait-il que l’Algérie, avec ses

ressources naturelles, ne puisse se suffire à elle-

même ?...

– Il y pousse trop de fonctionnaires, répondit Jean

Taconnat, et pas assez de colons, qui y seraient étouffés

d’ailleurs. C’est une question d’échardonnage ! »

La promenade fut poursuivie jusqu’à deux

kilomètres au nord-ouest de Saïda. Là, sur un talus, à la

base duquel le Méniarin coule à trois cents pieds de

profondeur, s’élevait l’ancienne ville. Rien que des

ruines de la forteresse du fameux conquérant arabe, qui

eut le sort final de tous les conquérants.

Le groupe Dardentor rentra à l’hôtel pour l’heure du

dîner, et, après le repas, chacun alla dans sa chambre

respective terminer ses préparatifs en vue du départ.

Si Jean Taconnat dut passer encore cette journée par

profits et pertes, Marcel Lornans, lui, put inscrire un

heureux article à son actif. En effet, il avait eu

l’occasion de s’entretenir avec Louise Elissane, de la

remercier de ses soins...

« Ah ! monsieur, avait répondu la jeune fille,

lorsque je vous ai vu inanimé, respirant à peine, j’ai cru

que... Non ! je n’oublierai jamais... »

Il faut l’avouer, ces quelques mots étaient autrement

significatifs que « la belle peur », dont avait parlé M.

Dardentor.

12



Dans lequel la caravane quitte Saïda et arrive à Daya





Le lendemain, une heure avant le départ, le

personnel et le matériel de la caravane attendaient à la

gare l’arrivée des touristes. L’agent Derivas donnait ses

derniers ordres. L’Arabe Moktani finissait de seller son

cheval. Trois chars à bancs et un chariot, rangés au fond

de la cour, les conducteurs sur le siège, étaient prêts à

s’élancer au galop de leurs attelages. Une douzaine de

chevaux et de mulets s’ébrouaient et piaffaient, tandis

que deux paisibles chameaux, richement harnachés,

étaient couchés sur le sol. Cinq indigènes, engagés pour

la durée de l’excursion, accroupis en un coin, les bras

croisés, immobiles sous leurs burnous blancs, guettaient

le signal du chef.

Avec le groupe Dardentor, représenté par neuf

personnes, la caravane devait se composer de seize

excursionnistes. Sept voyageurs, partis d’Oran – M.

Oriental compris – descendus depuis deux jours à

Saïda, allaient accomplir cette tournée circulaire,

organisée dans les meilleures conditions. Aucune

voyageuse ne s’était jointe à eux. Mme et Mlle Elissane,

Mme Désirandelle, seraient seules à représenter le

contingent féminin.

Clovis Dardentor, ses compagnons et ses compagnes

que Patrice avait précédés, arrivèrent les premiers à la

gare. Peu à peu les autres touristes apparurent, la

plupart des Oranais, dont quelques-uns connaissaient

Mme Elissane.

M. Eustache Oriental, sa longue-vue au dos, son sac

à la main, salua les ex-passagers de l’Argèlès, qui lui

rendirent son salut. Cette fois, M. Dardentor alla

franchement à lui, la main ouverte, la bouche souriante.

« Vous en êtes ?... demanda-t-il.

– J’en suis, répondit le président de la Société

astronomique de Montélimar.

– Et je constate que vous n’avez pas oublié votre

lunette d’approche. Tant mieux, car ce serait le cas

d’ouvrir l’œil... et le bon... si nos guides nous fichaient

dans le moutardier ! »

Patrice détourna sa figure sévère, tandis que le

Perpignanais et le Montélimarois se secouaient l’avant-

bras avec vigueur.

Entre-temps, Marcel Lornans débarrassait Mme et

Mlle Elissane des menus objets qu’elles tenaient à la

main, M. Désirandelle veillait à ce que les bagages

fussent soigneusement déposés dans le chariot,

Agathocle faisait de sottes agaceries au mulet de son

choix, dont les longues oreilles se redressaient

frénétiquement, Jean Taconnat, pensif, interrogeait cet

avenir d’une quinzaine de jours, auquel se bornait le

voyage à travers les territoires sud-oranais.

La caravane fut rapidement formée. Le premier char

à bancs, muni de coussins moelleux, abrité sous les

rideaux de sa toiture, reçut Mme Elissane et sa fille, M.

Désirandelle et sa femme. Le second et le troisième

prirent cinq des touristes, qui préféraient la tranquillité

de ce mode de transport à l’agitation des montures.

Les deux Parisiens eurent, d’un bond, enfourché

leurs chevaux en cavaliers pour lesquels l’équitation

n’avait pas de secrets. Quant à Agathocle, il se hissa

très gauchement sur son mulet.

« Tu ferais mieux de monter dans notre char à

bancs, où ton père pourrait te céder sa place... » lui cria

Mme Désirandelle.

Et M. Désirandelle était prêt à favoriser cette

combinaison, qui aurait eu l’avantage de mettre son fils

près de Louise Elissane. Naturellement Agathocle ne

voulut rien entendre et s’obstina à chevaucher sa bête,

laquelle, non moins obstinée, se promettait sans doute

de lui jouer quelque mauvais tour.

L’agent Derivas était déjà en selle sur son cheval, et

deux des touristes sur les leurs, lorsque les regards se

dirigèrent vers Clovis Dardentor.

Ce personnage étonnant, aidé de son domestique,

venait de jeter sur ses épaules le zerbani africain. Il est

vrai, le fez ou le turban manquait à son front couronné

du casque blanc des excursionnistes ; mais ses

housseaux figuraient la botte arabe, et il avait grand air

sous cet accoutrement, approuvé de Patrice, d’ailleurs.

Peut-être le serviteur espérait-il que son maître ne

s’exprimerait plus qu’en termes choisis et avec une

élégance tout orientale.

Alors M. Dardentor alla s’achevaler contre la bosse

de l’un des deux chameaux couchés, tandis que le guide

Moktani se plaçait sur le dos de l’autre. Puis les deux

méharis se relevèrent majestueusement, et le

Perpignanais salua d’un geste gracieux ses compagnons

de voyage.

« Il n’en fait jamais d’autres ! dit Mme Désirandelle.

– Pourvu qu’il ne lui arrive pas quelque accident !

murmura la jeune fille.

– Quel homme, répétait Jean Taconnat à son cousin,

et qui ne serait honoré d’être son fils...

– En même temps que de l’avoir pour père ! »

répliqua Marcel Lornans, dont le magnifique pléonasme

fut accueilli par un éclat de rire de son cousin.

Patrice, très dignement, avait enfourché son mulet,

et l’agent Derivas donna le signal du départ.

La caravane s’était formée dans l’ordre suivant : En

tête, sur son cheval, l’agent Derivas, puis, sur leurs

chameaux, le guide Moktani et M. Dardentor, les deux

jeunes gens et les deux touristes à cheval, Agathocle

mal en équilibre sur sa monture – ensuite les trois chars

à bancs, qui se suivaient et dont l’un véhiculait M.

Eustache Oriental – enfin le chariot qui transportait les

indigènes avec les provisions, les bagages et les armes,

moins deux d’entre eux montés à l’arrière-garde.

Le trajet de Saïda à Daya ne dépassait pas cent

kilomètres. L’itinéraire, soigneusement étudié, indiquait

un hameau à mi-chemin, auquel on devait arriver vers

huit heures du soir, dans lequel on passerait la nuit, et

d’où l’on repartirait le lendemain afin d’atteindre Daya

dans la soirée. Une lieue à l’heure, en moyenne,

permettrait de transformer le voyage en une promenade

à travers ces territoires si variés d’aspect.

En quittant Saïda, la caravane abandonna

immédiatement le terrain de colonisation pour le

territoire de Béni-Méniarin. Une voie de grande

communication, qui se prolonge jusqu’à Daya, s’ouvrait

devant les touristes dans la direction de l’ouest. Il n’y

avait qu’à la suivre.

Le ciel était semé de nuages, que chassait

rapidement une brise de nord-est. La température se

tenait à une moyenne très acceptable, grâce au

rafraîchissement de l’atmosphère. Le soleil n’envoyait

que ce qu’il fallait de rayons pour produire des

oppositions d’ombre et de lumière et mettre les

paysages en valeur. La marche ne se faisait qu’au petit

trot des attelages, car la route monte de la cote neuf

cents à la cote quatorze cents.

À quelques kilomètres, la caravane laissa des ruines

sur la droite et franchit l’extrémité de la forêt de Doui-

Thabet en se dirigeant vers les sources de l’Oued-

Hounet. On côtoya alors la forêt des Djeffra-Chéraga,

dont la superficie n’est pas inférieure à vingt et un mille

hectares.

Au nord se développent de vastes exploitations

d’alfaciers, avec leurs chantiers, leurs ateliers pourvus

de presses hydrauliques pour comprimer la « stipa

tendrissima » – l’alfa, en arabe. Cette graminée, qui

résiste à la sécheresse et à la chaleur, sert à la nourriture

des chevaux et des bestiaux, et ses feuilles rondes sont

employées à la fabrication de la sparterie, des nattes,

des cordes, des tapis, des chaussures, et d’un papier très

solide.

« Au surplus, fit observer l’agent à M. Dardentor,

immenses plaines d’alfa, immenses forêts, montagnes

dont on extrait le minerai de fer, carrières qui

fournissent la pierre et le marbre, se succéderont le long

de notre route.

– Et nous ne songerons pas à nous plaindre...

répondit Clovis Dardentor.

– Surtout si les points de vue sont pittoresques,

ajouta Marcel Lornans, en pensant à tout autre chose.

– Est-ce que les cours d’eau abondent dans cette

partie de la province ?... demanda Jean Taconnat.

– Des oueds, repartit le guide Moktani, il y en a plus

que de veines dans le corps humain !...

– Trop de veines, au pluriel, murmura Jean

Taconnat, et pas assez au singulier ! »

La région que traversait l’itinéraire appartient au

Tell – nom donné à cette bande inclinée vers la

Méditerranée. C’est la plus favorisée de la province

d’Oran, où les chaleurs sont excessives et supérieures à

celles de toute l’ancienne Berbérie. Cependant la

température y est supportable, alors que sur les hauts

plateaux des pâturages et des lacs salés, puis au-delà,

dans le Sahara, où l’air se charge d’une aveuglante

poussière, le règne végétal et le règne animal sont

dévorés par les ardeurs du soleil africain.

Si le climat de la province d’Oran est le plus chaud

de l’Algérie, il en est le plus sain. Cette salubrité tient à

la fréquence des brises du nord-ouest. Peut-être aussi

cette portion du Tell oranais que la caravane allait

parcourir est-elle moins montueuse que le Tell des

provinces d’Alger et de Constantine. Mieux arrosées,

ses plaines sont plus propres à la végétation, leur sol est

de premier choix. Aussi se prêtent-elles à toutes les

cultures, plus particulièrement à celle du coton,

lorsqu’elles sont imprégnées de sel – et il y en a trois

cent mille hectares dans ces conditions.

Du reste, sous le couvert de ces immenses forêts, la

caravane devait voyager sans rien redouter des chaleurs

estivales, déjà accablantes au mois de mai. Et quelle

végétation variée, puissante, luxuriante, s’offrait aux

regards ! Quel bon air on respirait, auquel tant de

plantes odoriférantes mêlaient leurs parfums ! Partout,

en fourrés, des jujubiers, des caroubiers, des arbousiers,

des lentisques, des palmiers nains ; en bouquets, des

thyms, des myrtes, des lavandes ; en massifs, toute la

série des chênes d’une si grande valeur forestière,

chênes-lièges, chênes zéens, chênes à glands doux,

chênes verts, puis des thuyas, des cèdres, des ormes,

des frênes, des oliviers sauvages, des pistachiers, des

genévriers, des citronniers, des eucalyptus, si prospères

en Algérie, des milliers de ces pins d’Alep, sans parler

de tant d’autres essences résineuses !

Très charmés, très gais, en cet état d’âme particulier

au début de tout voyage, les excursionnistes firent avec

entrain la première étape de leur itinéraire. Les oiseaux

chantaient sur leur passage, et M. Dardentor prétendait

que c’était l’aimable Compagnie des chemins de fer

algériens qui avait organisé ce concert. Son méhari le

portait avec les ménagements dus à un si haut

personnage, et, bien que parfois un trot plus rapide le

heurtât contre les deux bosses du ruminant, il affirmait

n’avoir jamais trouvé monture plus douce et plus

régulière.

« C’est très supérieur au canasson ! » affirma-t-il.

« Cheval... pas canasson ! » aurait dit Patrice, s’il

eût été près de son maître.

« Vraiment, monsieur Dardentor, lui demanda

Louise Elissane, cet animal ne vous paraît pas trop

dur ?...

– Non, ma chère demoiselle... et c’est plutôt moi

qu’il doit trouver d’une dureté... un marbre des

Pyrénées, quoi ! »

À ce moment, les cavaliers s’étaient rapprochés des

chars à bancs et ils échangèrent divers propos. Marcel

Lornans et Jean Taconnat purent causer avec Mme

Elissane et sa fille, au grand ennui des Désirandelle qui

ne cessaient de surveiller Agathocle, en discussion

parfois avec son mulet.

« Prends garde de tomber ! lui recommandait sa

mère, lorsque ledit mulet se jetait de côté par un écart

brusque.

– S’il tombe, il se ramassera ! répondait M.

Dardentor. Allons, Agathocle, tâche de ne pas te faire

décrocher...

– J’aurais préféré le voir prendre place dans la

voiture, répétait M. Désirandelle.

– Eh bien !... où va-t-il donc ? s’écria soudain notre

Perpignanais. Est-ce qu’il retourne à Saïda ?... Hé !...

Agathocle... tu fais fausse route, mon garçon ! »

En effet, malgré les efforts de son cavalier, le mulet,

détalant d’un pas sautillant et rébarbatif, rebroussait

chemin, sans vouloir rien entendre.

Il fallut s’arrêter quelques minutes, et Patrice fut

dépêché par son maître avec ordre de ramener la bête.

« À qui s’applique cette qualification ?... demanda

Jean Taconnat à mi-voix, au cavalier ou à sa

monture ?...

– À tous les deux, murmura Marcel Lornans.

– Messieurs... messieurs... un peu d’indulgence ! »

répondit M. Dardentor, qui réprimait difficilement son

envie de rire.

Mais, très certainement, Louise entendit le propos,

et il n’est pas impossible qu’un léger sourire se soit

dessiné sur ses lèvres.

Enfin, les inquiétudes de Mme Désirandelle se

calmèrent. Patrice avait promptement rejoint Agathocle

et ramené le récalcitrant animal.

« Ce n’est pas ma faute, dit le nigaud, j’avais beau

tirer...

– Tu ne t’en tirais pas ! » riposta M. Dardentor, dont

les retentissants éclats de voix éparpillèrent les hôtes

ailés d’un épais buisson de lentisques.

Vers dix heures et demie, la caravane avait franchi

la limite qui sépare le Béni-Méniarin du Djafra-ben-

Djafour. Le passage à gué d’un petit rio tributaire de ce

Hounet, qui alimente les oueds de la région

septentrionale, s’opéra sans difficulté. Il en fut de

même, quelques kilomètres au-delà, du Fénouan, dont

les premières eaux sourdent au plus épais de la forêt de

Chéraga. Les attelages en eurent à peine jusqu’au

pâturon.

Il s’en fallait de vingt minutes que le soleil eût

atteint sa culmination méridienne, lorsque le signal

d’arrêt fut donné par Moktani. L’agréable endroit pour

une halte de déjeuner, sur la lisière des arbres, sous

l’ombrage de ces chênes verts que les plus ardents

rayons ne sauraient percer, au bord de cet Oued-

Fénouan, d’un cours si frais et si limpide !

Les cavaliers descendirent de cheval et de mulet,

puisque ces animaux n’ont pas l’habitude de s’étendre

sur le sol. Les deux méharis, pliant les genoux,

allongèrent leurs longues têtes sur l’herbe qui tapissait

la route. Clovis Dardentor et le guide prirent terre –

expression assez juste, puisque le chameau, au dire des

Arabes, est le « vaisseau du désert ».

Ces diverses bêtes allèrent paître quelques pas plus

loin, sous la surveillance des indigènes. Leur repas était

largement servi, alfa, diss, chiehh, à proximité d’un

massif de térébinthes, magnifiques échantillons des

essences forestières du Tell.

Le chariot fut déchargé des provisions emportées de

Saïda, conserves variées, viandes froides, pain frais,

fruits appétissants dans leurs paniers de verdure,

bananes, goyaves, figues, nèfles du Japon, poires,

chermolias, dattes. Et quel appétit en général, si

vivement aiguisé par le grand air !

« Cette fois, observa Jean Taconnat, il n’y aura pas

un capitaine Bugarach pour mettre son bateau dans le

creux des lames à l’heure du déjeuner !

– Comment, le capitaine de l’Argèlès aurait osé ?...

demanda M. Désirandelle.

– Eh oui ! mon excellent bon, il a osé, M.

Dardentor... et dans l’intérêt des actionnaires de la

Compagnie ! Les dividendes avant tout, n’est-ce pas, et

ce sont les passagers qui écopent !... Tant mieux pour

ceux dont le cœur est solide au poste, et qui se fichent

de l’escarpolette marine, comme un marsouin d’un

coup de mer ! »

Le nez de Patrice s’était redressé trois fois.

« Mais ici, continua M. Dardentor, le plancher ne

remue pas, et nous n’avons pas besoin d’une table de

roulis ! »

L’oreille de Patrice se rabaissa.

Le couvert avait été mis sur l’herbe. Rien ne

manquait, plats, assiettes, verres, fourchettes, cuillers,

couteaux, le tout d’une propreté réjouissante.

Il va de soi que les touristes prirent ce repas en

commun, ce qui leur permit de faire plus amplement

connaissance. Chacun s’assit à sa guise, Marcel

Lornans pas trop près de Mlle Elissane, par discrétion,

pas trop loin cependant, à côté de son sauveur, qui

l’adorait depuis qu’il l’avait arraché « aux flammes

tourbillonnantes d’un wagon en feu ! » phrase superbe,

que répétait volontiers M. Dardentor, et que saluait

Patrice au passage.

Cette fois, la table champêtre n’offrait ni bon ni

mauvais bout. Les plats n’arrivaient pas par ici pour

s’en aller par là. M. Eustache Oriental n’eut donc pas

lieu de choisir une place plutôt qu’une autre, avec ce

sans-gêne dont il avait donné tant de preuves à bord du

paquebot. Toutefois, il se tint un peu à l’écart, et, grâce

à la finesse d’œil dont il était doué, les bons morceaux

ne lui échappèrent point. Il est vrai, Jean Taconnat

parvint à lui en « chiper » quelques-uns avec l’adresse

d’un prestidigitateur. De là, une moue d’homme vexé

que ne dissimula point M. Oriental.

Ce premier repas en plein air fut très joyeux.

N’étaient-ils pas toujours d’une gaieté contagieuse ceux

que présidait notre Perpignanais, débordant comme un

gave de ses montagnes. La conversation ne tarda pas à

s’étendre. On parla du voyage, des inattendus qu’il

réservait sans doute, des hasards d’un itinéraire en cette

contrée intéressante.

À ce propos, pourtant, Mme Elissane demanda s’il

n’y avait rien à craindre des fauves de la région ?

« Des fauves ? répondit Clovis Dardentor. Peuh !

Est-ce que nous ne sommes pas en nombre ?... Est-ce

que le chariot aux bagages ne porte pas carabines,

revolvers et des munitions suffisantes ?... Est-ce que

mes jeunes amis Jean Taconnat et Marcel Lornans n’ont

pas l’habitude des armes à feu, puisqu’ils ont servi ?...

Et, parmi nos compagnons, n’en est-il pas qui aient déjà

remporté des prix de tir ?... Quant à moi, sans me

vanter, je ne serais pas gêné d’envoyer à quatre cents

mètres une balle, conique ou non, dans le fin fond de

mon claque-oreilles !...

– Hum ! fit Patrice, à qui ne plaisait guère cette

façon de désigner un chapeau.

– Mesdames, dit alors l’agent Derivas, vous pouvez

être rassurées au sujet des fauves. Il n’y a point

d’attaque à redouter, puisque nous ne voyageons que le

jour. C’est la nuit, seulement, que les lions, les

panthères, les guépards, les hyènes quittent leurs

tanières. Or, le soir venu, notre caravane sera toujours à

l’abri dans quelque village européen ou arabe.

– Bast ! reprit Clovis Dardentor, je me moque de

vos panthères comme d’un matou crevé, et, quant à vos

lions, ajouta-t-il, en visant une bête imaginaire de son

bras tendu en guise de carabine, pan !... pan !... dans la

boîte aux cervelas ! »

Patrice s’empressa d’aller quérir une assiette que

personne ne lui avait demandée.

Du reste, l’agent disait vrai : l’agression de bêtes

féroces était peu à redouter pendant le jour. Quant aux

autres habitants de ces forêts, chacals, singes avec ou

sans queue, renards, mouflons, gazelles, autruches,

inutile de s’en préoccuper, ni même des scorpions et

vipères cérastes, rares dans le Tell.

Il serait superflu de mentionner que ce repas fut

arrosé des bons vins d’Algérie, principalement le blanc

de Mascara, sans parler du café et des liqueurs au

dessert.

À une heure et demie, la marche recommença dans

le même ordre. La route pénétrait alors plus

profondément à travers la forêt de Tendfeld, et l’on

perdit de vue les larges exploitations des alfaciers. Sur

la droite se dessinaient ces hauteurs connues sous le

nom de Montagnes-de-Fer, d’où l’on tire un excellent

minerai. Non loin, d’ailleurs, existent des puits

d’origine romaine, qui servaient à son extraction.

Ces sentiers, qui coupent la zone forestière de la

province, étaient fréquentés par les ouvriers employés

aux mines ou dans les chantiers d’alfa. La plupart

présentaient ce type maure, où se mélange le sang des

antiques Lybiens, Berbères, Arabes, Turcs, Orientaux,

aussi bien ceux qui habitent les basses plaines que ceux

qui vivent au milieu des montagnes, sur les hauts

plateaux, à la limite du désert. Ils passaient en troupes,

et, de leur part, il n’y avait pas lieu de craindre les

attaques rêvées par Jean Taconnat.

Le soir, vers sept heures, les touristes atteignirent le

croisement de la grande route avec le chemin

carrossable des alfaciers, lequel se détache de la route

de Sidi-bel-Abbès à Daya, et se prolonge au sud

jusqu’aux territoires de la Compagnie franco-

algérienne.

Là apparut un hameau, où, conformément à son

itinéraire, la caravane devait passer la nuit. Trois

maisons, assez proprement tenues, avaient été préparées

pour la recevoir. Après le dîner, les lits furent partagés à

la convenance de chacun, et cette première étape d’une

douzaine de lieues procura aux voyageurs dix heures

d’un bon sommeil.

Le lendemain matin, la caravane se remit en marche

et chemina de manière à enlever dans la journée cette

seconde étape qui s’arrêterait à Daya.

Mais, avant de partir, M. Dardentor, prenant à

l’écart M. et Mme Désirandelle, avait eu la conversation

suivante :

« Ah çà ! mes bons amis, et votre fils... et Mlle

Louise ?... Il me semble que ça ne va guère !... Que

diable ! il faut qu’il pousse sa pointe !

– Que voulez-vous, Dardentor, répondit M.

Désirandelle, c’est un garçon si discret... dans la réserve

de qui...

– Dans la réserve ! s’écria le Perpignanais qui sauta

sur le mot. Allons donc ! il n’est pas même dans la

territoriale ! Voyons, est-ce qu’il ne devrait pas toujours

être à côté de votre voiture, le flemmard, et, pendant les

haltes, s’occuper de sa fiancée, lui parler gentiment, lui

faire compliment sur sa bonne humeur et sa bonne

mine... enfin tout le chapelet des riens qu’on dévide aux

jeunes filles ?... Il n’ouvre pas le bec, ce satané

Agathocle !...

– Monsieur Dardentor, répliqua Mme Désirandelle,

voulez-vous que je vous dise quelque chose, moi... tout

ce que j’ai sur le cœur ?...

– Allez-y, chère dame !...

– Eh bien ! vous avez eu tort d’amener avec vous

ces deux Parisiens !...

– Jean et Marcel ?... répondit le Perpignanais.

D’abord, je ne les ai point amenés, et ils se sont amenés

tout seuls !... Personne ne pouvait les empêcher...

– Tant pis, car c’est très fâcheux !

– Et pourquoi ?...

– Parce que l’un d’eux fait plus attention qu’il ne

convient à Louise... et Mme Elissane n’est pas sans avoir

remarqué cette attitude !...

– Et lequel ?...

– Ce monsieur Lornans... ce fat... que je ne puis

souffrir !

– Ni moi ! ajouta M. Désirandelle.

– Quoi ! s’écria Dardentor, mon ami Marcel... celui

que j’ai arraché aux flammes tourbillonnantes... »

Mais il conserva la fin de la phrase in petto.

« Voyons, mes amis, reprit-il, cela ne tient pas

debout !... Marcel Lornans ne s’occupe pas plus de

notre chère Louise qu’un hippopotame d’un bouquet de

violettes !... L’excursion terminée, Jean Taconnat et lui

reviendront à Oran, où ils doivent s’engager au

7e chasseurs !... Vous avez rêvé tout cela !... Et puis, si

Marcel n’était pas venu, je n’aurais pas eu l’occasion

de... »

Et sa phrase finit par ces trois mots : « wagon en

feu ! »

En vérité, il était de bonne foi, ce digne homme, et

cependant, si « ça n’allait pas avec Agathocle »,

impossible de nier que « ça allait avec Marcel ».

Vers neuf heures, la caravane entra dans la plus

vaste forêt de la région, la forêt de Zègla, que la grande

route traverse diagonalement, en s’abaissant vers Daya.

Elle ne compte pas moins de soixante-huit mille

hectares.

À midi, la deuxième étape fut achevée, et, ainsi

qu’on l’avait fait la veille, on déjeuna à l’ombre fraîche

des arbres, sur les bords de l’Oued-Sefioum.

Et telle était la disposition d’esprit de M. Dardentor,

qu’il ne songea même pas à observer si Marcel Lornans

se montrait ou non attentionné près de Mlle Elissane.

Pendant ce déjeuner, Jean Taconnat remarqua que M.

Eustache Oriental tirait de son sac diverses confiseries

dont il n’offrit rien à personne, et qu’il sembla déguster

avec la sensualité d’un fin gourmet. Comme toujours, il

avait visé les meilleurs morceaux pendant le repas.

« Et il n’a pas besoin de sa longue-vue pour les

découvrir », dit Jean Taconnat à M. Dardentor.

Dans l’après-midi, vers trois heures, voitures,

chevaux, chameaux et mulets firent halte devant les

ruines berbères de Taourira, qui intéressèrent deux des

touristes, plus archéologues que les autres.

En poursuivant sa route au sud-ouest, la caravane

pénétra sur le territoire de Djafra-Thouama et

Mehamid, arrosé par l’Oued-Taoulila. Il ne fut pas

même nécessaire de dételer les voitures pour le franchir

en un passage guéable.

Le guide, d’ailleurs, se montrait fort intelligent – de

cette intelligence qui prévoit les bons pourboires,

lorsque le voyage s’est accompli à la satisfaction

générale.

Enfin la bourgade de Daya, à l’extrémité de la petite

forêt de ce nom, apparut dans la pénombre du

crépuscule, vers huit heures du soir.

Une assez bonne auberge donna l’hospitalité à tout

ce monde un peu fatigué.

Avant de se mettre au lit, l’un des Parisiens dit à

l’autre :

« Enfin, Marcel, si nous étions attaqués par des

fauves, et si nous avions le bonheur de sauver M.

Dardentor des griffes d’un lion ou d’une panthère, est-

ce que ça ne compterait pas ?...

– Si, répond Marcel Lornans, qui s’endormait déjà.

Je te préviens pourtant que, dans une attaque de ce

genre, ce n’est pas lui que je songerais à sauver...

– Parbleu ! » fit Jean Taconnat.

Et quand il fut couché, lorsqu’il entendit certains

rugissements retentir autour de la bourgade :

« Taisez-vous, sottes bêtes, qui passez le jour à

dormir ! s’écria-t-il.

Puis, avant de fermer les yeux :

« Allons, il est écrit que je ne parviendrai pas à

devenir le fils de cet excellent homme... ni même son

petit-fils ! »

13



Dans lequel la reconnaissance et le désappointement de

Jean Taconnat se mélangent à dose égale





Daya, l’ancienne Sidi-bel-Khéradji des Arabes –

maintenant une ville entourée d’un mur crénelé,

défendue par quatre bastions – commande cette entrée

des hauts plateaux oranais.

Afin de reposer les touristes des fatigues de ces deux

premiers jours, le programme avait prévu vingt-quatre

heures de halte dans ce chef-lieu d’annexe. La caravane

ne devait donc en repartir que le lendemain.

Du reste, il n’y aurait eu aucun inconvénient à y

prolonger le séjour, car le climat de cette bourgade, à

près de quatorze cents mètres d’altitude, au flanc de

montagnes boisées, au milieu d’une forêt de pins et de

chênes de quatorze mille hectares, jouit d’une salubrité

exceptionnelle, qui est à juste titre très recherchée des

Européens.

Dans cette ville de seize à dix-sept cents habitants,

indigènes en presque totalité, les Français s’y réduisent

aux officiers et soldats de ce poste militaire.

Il n’y a pas lieu de s’étendre sur cette halte que les

excursionnistes firent à Daya. Les dames ne se

promenèrent pas en dehors de la ville. Les hommes

s’aventurèrent un peu plus loin, sur la pente des

montagnes, à l’intérieur de belles forêts. Quelques-uns

descendirent même vers la plaine, jusqu’à ces bois

marécageux qui portent le même nom que la bourgade,

et dans lesquels poussent les bétoums, les pistachiers,

les jujubiers sauvages.

Toujours attirant, toujours admirant, ce fut M.

Dardentor qui entraîna ses compagnons pendant toute

cette journée. Peut-être Marcel Lornans eût-il préféré

rester avec Mme et Mlle Elissane, dût-il subir

l’insupportable présence des Désirandelle. Mais le

sauveur ne pouvait se séparer du sauvé. Quant à Jean

Taconnat, sa place n’était-elle pas tout indiquée près du

Perpignanais, dont il ne s’écarta pas d’une semelle.

Un seul ne prit point part à cette excursion, ce fut

précisément Agathocle, grâce à l’intervention de Clovis

Dardentor qui sermonna M. et Mme Désirandelle. Il

fallait que leur fils demeurât près de Louise Elissane,

puisque ces dames ne les accompagnaient pas... Une

explication franche éclaircirait la situation des deux

fiancés... Le moment était venu de provoquer cette

explication... etc. Et, par ordre, Agathocle était resté.

Eut-elle lieu cette explication ?... on ne sait.

Néanmoins, le soir même, M. Dardentor, prenant

Louise à part, lui demanda si elle était bien reposée, de

manière à repartir le lendemain...

« Dès la première heure, monsieur Dardentor,

répondit la jeune fille, dont le visage reflétait encore un

indéfinissable ennui.

– Agathocle vous a tenu compagnie toute la journée,

ma chère demoiselle !... Vous aurez pu causer plus à

l’aise... C’est à moi que vous devez...

– Ah ! c’est à vous, monsieur Dardentor...

– Oui... j’ai eu cette excellente idée, et je ne doute

pas que vous ne soyez satisfaite...

– Oh ! monsieur Dardentor ! »

Ce ah ! et ce oh ! en disaient long – si long même

qu’une conversation de deux heures n’en eût pas dit

davantage. Cependant notre Perpignanais ne s’en tint

pas là, il pressa Louise, et en tira l’aveu qu’elle ne

pouvait souffrir Agathocle.

« Diable ! murmura-t-il en s’en allant, cela ne va pas

tout seul ! Bah ! le dernier mot n’est pas prononcé !...

Insondable, le cœur des jeunes filles, et comme j’ai eu

raison de ne pas piquer une tête dans un de ces puits-

là ! »

Ainsi raisonna Clovis Dardentor, mais il ne lui vint

point à l’esprit que Marcel Lornans eût pu faire du tort

au fils Désirandelle. À son avis, la nullité flagrante,

l’inconsciente sottise de son prétendu, suffisaient à

expliquer le dédain de Louise Elissane.

Le lendemain, la bourgade de Daya fut laissée en

arrière dès sept heures. Bêtes et gens, tous étaient frais

et dispos. Temps des plus favorables, ciel embrumé au

lever de l’aube, et qui ne tarderait pas à se dégager. Au

surplus, pas de pluie en perspective. Les nuages se

condensent si rarement à la surface de la province

oranaise qu’en vingt ans la moyenne de la hauteur des

pluies n’a pas donné un mètre – moitié de ce qui est

tombé dans les autres provinces de l’Algérie.

Heureusement, si l’eau ne vient pas du ciel, elle vient

du sol, grâce aux multiples ramifications des oueds.

La distance entre Daya et Sebdou est d’environ

soixante-quatorze kilomètres, en suivant la route

carrossable qui conduit de Ras-el-Ma à Sebdou par El-

Gor. Cette distance est allongée de cinq lieues de Daya

à Ras-el-Ma. Toutefois le mieux est encore d’accepter

cet allongement plutôt que de s’aventurer en ligne

droite à travers les plantations d’alfa de l’Ouest et les

cultures indigènes. Ce pays accidenté n’offre plus aux

voyageurs le salutaire ombrage des forêts limitrophes

du Sud.

Depuis Daya, la route descend vers Sebdou. En

partant de bon matin, avec une plus rapide allure des

attelages, la caravane comptait atteindre El-Gor dans la

soirée. Forte étape, sans doute, uniquement coupée par

le déjeuner de midi, et dont méharis, chevaux et mulets

auraient pu seuls se plaindre, mais ils ne se plaindraient

pas.

Donc, l’ordre habituel fut maintenu au milieu d’une

contrée où abondent les sources, Aïn-Sba, Aïn-Bahiri,

Aïn-Sissa, affluents de l’Oued-Messoulen, et aussi les

ruines berbères, romaines, marabouts arabes. Les

touristes, dans les deux premières heures, enlevèrent les

vingt kilomètres jusqu’à Ras-el-Ma, une station de

chemin de fer en construction que Sidi-bel-Abbès

détache vers la région des hauts plateaux. C’était le

point le plus au sud qu’ils dussent atteindre pendant ce

voyage circulaire.

Il n’y avait plus qu’à suivre la longue courbe qui

relie Ras-el-Ma à El-Gor, qu’il ne faut pas confondre

avec une station dudit chemin de fer.

Courte halte en cet endroit, où travaillaient alors les

ouvriers de la voie ferrée – laquelle, depuis la station de

Magenta, longe la rive gauche de l’Oued-Hacaïba, en

remontant de la cote neuf cent cinquante-cinq à la cote

onze cent quatorze.

On pénétra d’abord dans une petite forêt de quatre

mille hectares, la forêt de Hacaïba, que cet oued sépare

du bois de Daya, et dont les eaux sont retenues par un

barrage en amont de Magenta.

À onze heures et demie, il y eut arrêt sur la lisière

opposée de la forêt.

« Messieurs, dit l’agent Derivas, après avoir conféré

avec le guide Moktani, je vous propose de déjeuner en

ce lieu.

– Une proposition qui est toujours bien accueillie,

lorsque l’on meurt de faim ! répondit Jean Taconnat.

– Et nous en mourons ! ajouta M. Dardentor. J’ai le

coffre d’un vide !...

– Voici précisément un rio qui nous fournira une eau

claire et fraîche, observa Marcel Lornans, et pour peu

que l’endroit convienne à ces dames...

– La proposition de Moktani, reprit M. Derivas, doit

d’autant plus être acceptée que, jusqu’à la forêt

d’Ourgla, c’est-à-dire pendant douze à quinze

kilomètres à travers les plantations d’alfa, l’ombrage

nous fera défaut...

– Nous acceptons, répliqua M. Dardentor, approuvé

par ses compagnons. Mais que ces dames ne s’effraient

pas d’un bout de cheminement en plein soleil. Elles

seront abritées dans leurs chars à bancs... Quant à nous,

il suffira que nous regardions en face l’astre du jour

pour lui faire baisser les yeux...

– Plus forts que des aigles ! » ajouta Jean Taconnat.

On déjeuna, comme la veille, avec les provisions du

chariot dont une partie avait été renouvelée à Daya, et

qui assuraient le voyage jusqu’à Sebdou.

Une plus grande intimité existait déjà entre les

divers membres de la caravane, à l’exception de M.

Eustache Oriental, lequel se tenait toujours à part. Il n’y

avait qu’à se réjouir, d’ailleurs, de la façon dont

s’accomplissait cette excursion, et à féliciter la

compagnie qui avait tout prévu, à la complète

satisfaction de sa clientèle.

Marcel Lornans se distingua par ses prévenances.

Instinctivement, M. Dardentor se sentait fier de lui,

comme un père l’eût été de son fils. Il cherchait même à

le faire valoir, et ce cri du cœur lui échappa :

« Hein ! mesdames, ai-je été bien avisé de sauver ce

cher Marcel, de l’arracher...

– Aux flammes tourbillonnantes d’un wagon en

feu ! ne put s’empêcher de répondre Jean Taconnat.

– Parfait !... parfait ! s’écria M. Dardentor. Elle est

de moi cette phrase, qui se déroule en mots ronflants et

superbes ! Est-elle à ton gré, Patrice ? »

Patrice répondit avec un sourire :

« Elle a vraiment une belle allure, et lorsque

monsieur s’exprime de cette façon académique...

– Allons, messieurs, dit le Perpignanais en levant

son verre, à la santé de ces dames... et à la nôtre aussi !

N’oublions pas que nous sommes dans le pays des

Béni-Pompe-Toujours !

– Ça ne pouvait pas durer ! » murmura Patrice en

baissant la tête.

Inutile de mentionner que M. et Mme Désirandelle

trouvaient Marcel Lornans de plus en plus

insupportable, un bellâtre, un faiseur de grâces, un

poseur, un infatué, et ils se promettaient bien de

désabuser M. Dardentor sur son compte – chose

difficile, sans doute, au point où en était cet homme

expansif.

À midi et demi, les paniers, les bouteilles, la

vaisselle furent replacés dans le chariot, et l’on se

disposa à partir.

Mais, à ce moment, fut remarquée l’absence de M.

Eustache Oriental.

« Je ne vois plus M. Oriental... » dit l’agent Derivas.

Personne n’apercevait ce personnage, bien qu’il eût

pris part au repas avec son exactitude et son appétit

ordinaires.

Qu’était-il devenu ?...

« Monsieur Oriental ?... cria Clovis Dardentor de sa

voix puissante. Où donc est-il passé, ce coco-là avec

son télescope de poche ?... Hé ! monsieur Oriental... »

Nulle réponse.

« Ce monsieur, dit Mme Elissane, nous ne pouvons

cependant pas l’abandonner... »

Évidemment, cela ne se pouvait pas. On se mit donc

à sa recherche, et bientôt, à l’angle de la forêt,

l’astronome se montra, sa longue-vue braquée vers le

nord-ouest.

« Ne le troublons pas, conseilla M. Dardentor,

puisqu’il est en train d’interroger l’horizon ?... Savez-

vous que ce particulier-là est capable de nous rendre de

grands services !... Rien qu’en prenant la hauteur du

soleil, si notre guide venait à s’égarer, il nous remettrait

en direction...

– Du garde-manger... acheva Jean Taconnat.

– Parfaitement ! »

Une vaste exploitation d’alfa occupe cette partie du

territoire d’Ouled-Balagh que les excursionnistes

traversaient en remontant vers El-Gor. À peine si le

chemin, bordé de graminées innombrables, se

développant à perte de vue, offrait passage aux voitures.

On ne put s’avancer qu’en file indienne.

Une chaleur tremblotante pesait sur ces larges

espaces. Il fallut clore les chars à bancs. Si jamais

Marcel Lornans maudit l’astre radieux, ce fut bien ce

jour-là, puisque la jolie figure de Louise Elissane

disparut derrière les rideaux. Quant à Clovis Dardentor,

au grand dommage de ses glandes sudoripares, achevalé

entre les deux bosses de son méhari, « bédouinant

comme un vrai fils de Mahomet », il n’avait pu faire

baisser les yeux du soleil, paraît-il, et, s’épongeant le

crâne, peut-être regrettait-il le tabourka arabe qui l’eût

protégé contre ses rayons incendiaires.

« Tudieu ! s’écria-t-il, il est chauffé à blanc ce poêle

mobile qui se trimbale d’un bout de l’horizon à l’autre !

Aussi, comme il vous tape sur la coloquinte !

– La tête... s’il plaît à Monsieur ! » fit observer

Patrice.

Vers le nord-ouest s’arrondissaient les hauteurs

boisées de la forêt d’Ourgla, tandis qu’au sud

apparaissait l’énorme massif des hauts plateaux.

À trois heures, on atteignit la forêt dans laquelle la

caravane allait retrouver, sous l’impénétrable plafond

des chênes verts, un air saturé de senteurs fraîches et

vivifiantes.

Cette forêt d’Ourgla est l’une des plus spacieuses de

la région, puisqu’elle ne mesure pas moins de soixante-

quinze mille hectares. La route la traverse sur une

longueur de onze à douze kilomètres. Largement percée

pour les charrois que le gouvernement effectue à

l’époque des coupes, elle permit aux touristes de se

réunir à leur convenance. Les rideaux des voitures

furent relevés, les cavaliers se rapprochèrent. De joyeux

propos s’échangèrent d’un groupe à l’autre. Et M.

Dardentor de répéter, en quêtant des félicitations que

personne ne lui refusa – sauf les Désirandelle, plus

maussades que jamais :

« Hein ! mes amis, quel est le brave homme qui

vous a conseillé ce délicieux voyage ?... Êtes-vous

contente, madame Elissane, et vous, ma chère

demoiselle Louise ?... Hésitiez-vous assez, cependant, à

quitter votre habitation de la rue du Vieux-Château !...

Voyons !... Est-ce que cette magnifique forêt ne dégote

pas les rues d’Oran ?... Est-ce le boulevard Oudinot ou

la promenade de Létang qui pourraient piger avec

elle ?...

Non ! ils n’auraient pas pu « piger », ô Patrice !

d’autant que, en ce moment, une troupe de petits singes

faisait escorte, gambadant entre les arbres, sautant de

branche en branche, criant et grimaçant à qui mieux

mieux. Or, voici que M. Dardentor, désireux de montrer

son adresse – et il était fort adroit, vantardise à part –

émit l’idée d’abattre un de ces gracieux animaux d’un

coup de carabine. Or, comme d’autres auraient voulu

l’imiter, sans doute, c’eût été le massacre de toute la

bande simienne. Mais les dames intercédèrent, et le

moyen de résister à Mlle Louise Elissane, demandant

grâce pour ces jolis échantillons de la faune algérienne !

« Et puis, murmura Jean Taconnat, qui se haussa sur

ses étriers jusqu’à l’oreille de M. Dardentor, à viser un

singe, vous risqueriez d’attraper Agathocle !...

– Oh ! monsieur Jean, répondit le Perpignanais...

Vraiment, vous l’accablez, ce garçon !... Ce n’est pas

généreux ! »

Et, comme il regardait le fils Désirandelle que son

mulet, par un écart brusque, venait d’envoyer à quatre

pas en arrière, sans grand mal, il ajouta :

« D’ailleurs, un singe ne serait pas tombé...

– C’est juste, répliqua Jean, et je demande pardon

aux quadrumanes de ma comparaison ! »

Il importait, si l’on voulait atteindre El-Gor avant la

nuit, de donner un fort coup de collier pendant les

dernières heures de cette après-midi.

Les attelages furent donc mis au trot – allure qui

provoqua de nombreuses secousses.

Si la route était carrossable pour des charrois

d’alfaciers ou de bûcherons, elle laissait à désirer pour

une caravane de touristes. Cependant, malgré les cahots

des voitures et les faux pas des montures sur un sol

coupé d’ornières ou bossue de racines, on n’entendit

aucune plainte.

Les dames, principalement, avaient hâte d’être

arrivées à El-Gor, c’est-à-dire en un lieu où elles

seraient en sûreté. La pensée de cheminer à travers la

forêt après le coucher du soleil ne leur souriait guère.

D’avoir rencontré des bandes de singes, des troupes

d’antilopes ou de gazelles, c’était charmant. Mais,

parfois, retentirent des hurlements lointains, et lorsque

les tanières ont lâché leurs fauves au milieu des

ténèbres...

« Mesdames, dit Clovis Dardentor dans l’intention

de les rassurer, ne vous effrayez pas de ce qui n’a rien

d’effrayant ! Si nous étions surpris par l’obscurité en

pleins bois, le beau malheur, en vérité !... Je vous

organiserais un campement à l’abri des voitures, et l’on

coucherait à la belle étoile !... Je suis sûr que vous

n’auriez pas peur, mademoiselle Louise ?...

– Avec vous... non, monsieur Dardentor.

– Voyez-vous cela... avec M. Dardentor ! Hein !

mesdames !... Cette chère enfant a confiance en moi...

et elle a raison.

– Quelque confiance qu’on puisse avoir en votre

valeur, répondit Mme Désirandelle, nous préférons ne

point être forcés de la mettre à l’épreuve ! »

Et la mère d’Agathocle prononça ces mots d’un ton

sec, qui eut l’approbation tacite de son mari.

« N’ayez aucune crainte, mesdames, dit Marcel

Lornans. Le cas échéant, M. Dardentor pourrait

compter sur nous tous, et nous sacrifierions notre vie

avant...

– Belle avance, riposta M. Désirandelle, si nous

perdions la nôtre après !

– Trop de logique, mon vieil ami ! s’écria Clovis

Dardentor. En somme, je n’imagine pas quel danger...

– Le danger d’être attaqués par une bande de

malfaiteurs ?... répondit Mme Désirandelle.

– Je crois qu’il n’y a rien à redouter de ce chef,

affirma l’agent Derivas.

– Qu’en savez-vous ? reprit la dame, qui ne voulait

pas se rendre. D’ailleurs, ces fauves qui courent la

nuit...

– Rien à craindre non plus ! s’écria M. Dardentor.

On se garderait avec des sentinelles postées aux angles

du campement, des feux entretenus jusqu’au lever du

jour... On donnerait la carabine de Gastibelza à

Agathocle, et on le placerait...

– Je vous prie de laisser Agathocle où il est ! riposta

aigrement Mme Désirandelle.

– Soit, qu’il y reste ! Mais M. Marcel et M. Jean

feraient bonne faction...

– Quoique nous n’en doutions pas, conclut Mme

Elissane, le mieux est d’atteindre El-Gor.

– Alors, en avant, chevaux, mulets et méharis !

clama Clovis Dardentor. Qu’ils ouvrent le compas et

tricotent des guibolles ! »

« Jamais cet homme-là ne peut finir d’une façon

convenable ! » pensa Patrice.

Et il cingla son mulet d’un coup de houssine, dont il

n’eût pas été fâché de gratifier son maître.

Enfin, la caravane marcha d’un si bon trot que, vers

six heures et demie, elle s’arrêtait sur la lisière opposée

de la forêt d’Ourgla. Cinq à six kilomètres seulement la

séparaient d’El-Gor, où elle arriverait avant la nuit.

En cet endroit se présenta un passage de rivière, un

peu moins facile que les précédents.

Un oued assez large coupait la route. Le Sâr,

tributaire de l’Oued-Slissen, avait subi une crue, due

sans doute à l’épanchement du trop-plein d’un barrage

établi quelques kilomètres au-dessus. Les gués que la

caravane avait déjà franchis entre Saïda et Daya

mouillaient à peine les jambes des attelages, et autant

dire qu’ils étaient à sec. Cette fois, il y avait de quatre-

vingts à quatre-vingt-dix centimètres d’eau, mais ce

n’était pas pour embarrasser le guide, qui connaissait ce

gué.

Moktani choisit donc une place où la déclivité de la

grève permettait aux chars à bancs et au chariot de

s’engager à travers le lit de l’oued. Comme l’eau ne

devait guère dépasser le moyeu des roues, les caisses ne

seraient pas atteintes, et les voyageurs étaient assurés

d’être transportés sans dommage sur la rive gauche,

distante de cent mètres environ.

Le guide prit la tête, suivi de l’agent Derivas et de

Clovis Dardentor. Du haut de sa gigantesque monture,

celui-ci dominait la surface de la rivière, semblable à un

monstre aquatique de l’époque antédiluvienne.

Des deux côtés du char à bancs, dans lequel les

dames étaient assises, chevauchaient Marcel Lornans à

gauche, Jean Taconnat à droite. Suivaient les deux

autres voitures que les touristes n’avaient pas quittées.

Les indigènes, montés dans le chariot, formaient

l’arrière de la caravane.

Il faut dire que, sur la volonté de sa mère

expressément formulée, Agathocle avait dû abandonner

son mulet et se hisser dans le chariot. Mme Désirandelle

ne voulait pas que son fils fût exposé au désagrément

d’un bain forcé dans le Sâr, au cas que le récalcitrant

animal se fût livré à quelque fantaisie cabriolante dont

son cavalier eût été victime assurément.

Les choses allèrent sans encombre dans la direction

que tenait Moktani. Comme le lit s’approfondissait

graduellement, les attelages s’enfonçaient au fur et à

mesure. Toutefois l’eau ne leur monta pas jusqu’au

ventre, même lorsqu’ils eurent atteint le milieu de

l’oued. Si les cavaliers relevaient leurs jambes, M.

Dardentor et le guide, perchés sur les méharis, n’avaient

point à prendre cette précaution.

La moitié de la distance avait donc été franchie,

lorsqu’un cri se fit entendre.

Ce cri, c’était Louise Elissane qui l’avait jeté en

voyant disparaître Jean Taconnat, dont le cheval venait

de manquer des quatre pieds à la fois.

En effet, sur la droite du gué se creusait une

dépression, profonde de cinq à six mètres, que le guide

eût dû éviter en se tenant plus en amont.

Au cri de Mlle Elissane, la caravane s’arrêta.

Jean Taconnat, bon nageur, n’aurait couru aucun

danger, s’il se fût dégagé des étriers. Mais, surpris par

la chute, il n’en eut pas le temps, et fut renversé contre

le flanc de son cheval, qui se débattait avec violence.

Marcel Lornans poussa vivement sa monture vers la

droite, au moment où son cousin disparaissait.

« Jean... cria-t-il, Jean ?... »

Et, bien qu’il ne sût pas nager, il allait essayer de lui

porter secours, au risque de se noyer lui-même, quand il

vit qu’un autre l’avait précédé. Cet autre, c’était Clovis

Dardentor.

Du dos de son méhari, après s’être débarrassé du

zerbani qui l’enveloppait, le Perpignanais venait de se

jeter dans le Sâr, et nageait vers l’endroit où l’eau

bouillonnait encore.

Immobiles, haletants, épouvantés, tous regardaient

le courageux sauveteur... N’avait-il pas trop présumé de

ses forces ?... N’aurait-on pas à compter deux victimes

au lieu d’une ?...

Au bout de quelques secondes, Clovis Dardentor

reparut, traînant Jean Taconnat, à demi suffoqué, et

qu’il était parvenu à dégager de ses étriers. Il le tenait

par le collet, il lui relevait la tête au-dessus de l’eau,

tandis que, de sa main restée libre, il le ramenait vers le

gué.

Quelques instants plus tard, la caravane gravissait la

berge opposée. On descendait des voitures et des

chevaux, on s’empressait autour du jeune homme, qui

ne tarda pas à reprendre connaissance, alors que Clovis

Dardentor se secouait comme un terre-neuve tout

mouillé d’un sauvetage.

Jean Taconnat comprit alors ce qui s’était passé, à

qui il devait la vie, et, tendant la main à son sauveteur,

au lieu du remerciement tout indiqué :

« Pas de chance ! » dit-il.

Cette réponse ne fut comprise que de l’ami Marcel.

Puis, derrière un massif d’arbres, à quelques pas de

la rive, Clovis Dardentor et Jean Taconnat, auxquels

Patrice apporta quelques vêtements tirés de leurs

valises, se changèrent de la tête aux pieds.

La caravane se remit en route après une courte halte,

et, à huit heures et demie du soir, elle terminait sa

longue étape au hameau d’El-Gor.

14



Dans lequel Tlemcen n’est pas visitée avec

le soin que mérite cette charmante ville





Sebdou, un chef-lieu de cercle, une commune mixte

de seize cents habitants – à peine quelques douzaines de

Français – est située au milieu d’un pays dont les sites

sont de toute beauté, le climat d’une salubrité

exceptionnelle, la campagne d’une fertilité

incomparable. On dit même qu’elle fut la Tafraoua des

indigènes !... Et, pourtant, Jean Taconnat s’en « fichait

comme un esturgeon d’un cure-dents », ainsi que

l’aurait pu dire Clovis Dardentor, au risque de froisser

les délicatesses de son fidèle serviteur.

En effet, ce pauvre Jean n’avait décoléré ni depuis

l’arrivée à El-Gor, ni depuis l’arrivée à Sebdou ?

Pendant le restant de la journée que la caravane passa

dans cette petite bourgade, il ne fut pas possible de le

tirer de sa chambre. Marcel Lornans dut l’abandonner à

lui-même. Il ne voulait voir ni recevoir personne. Cette

reconnaissance qu’il devait, en somme, au courageux

Perpignanais, il s’estimait incapable de la ressentir,

encore moins de l’exprimer. S’il eût sauté au cou de son

sauveur, quelle envie féroce il aurait eue de l’étrangler.

Il résulte de ceci que seuls M. Dardentor et Marcel

Lornans, sans parler de quelques autres touristes,

fidèles au programme du voyage, visitèrent

consciencieusement Sebdou. Les dames, mal remises

encore de leur émotion et de leurs fatigues, avaient pris

la résolution de consacrer cette journée au repos –

résolution dont fut fort marri Marcel Lornans, car il ne

rencontra Louise Elissane qu’au déjeuner et au dîner.

Au surplus, Sebdou n’offrait rien de très curieux, et

une heure eût suffi à parcourir cette bourgade.

Cependant Clovis Dardentor y trouva ce contingent

habituel de fours à chaux, de tuileries, de moulins, qui

fonctionnent dans presque toutes les villes de la

province oranaise. Ses compagnons et lui firent le tour

de la muraille bastionnée qui ceint la bourgade, laquelle

fut pendant quelques années un poste avancé de la

colonie française. Mais, comme ce jour-là, jeudi, il y

avait grand marché arabe, notre Perpignanais prit un vif

intérêt à ce mouvement commercial.

Bref, la caravane partit le lendemain 19 mai, et de

bonne heure, afin d’enlever les quarante kilomètres qui

séparent Sebdou de Tlemcen. En sortant, au-delà de

l’Oued-Merdja, un affluent de la Tafna, elle longea une

large exploitation d’alfaciers, elle traversa des aïns aux

eaux limpides, elle franchit de moyennes forêts, elle fit

halte pour le déjeuner dans un caravansérail situé à

quinze cents mètres d’altitude, puis, par le village de

Terni et les Montagnes-Noires, au-delà de l’Oued-

Sakaf, elle atteignit Tlemcen.

Après cette rude étape, un bon hôtel reçut tout ce

monde, qui devait y séjourner trente-six heures.

Durant la route, Jean Taconnat s’était tenu à l’écart,

répondant à peine aux démonstrations quasi paternelles

de M. Dardentor. À son désappointement se mêlait une

certaine dose de honte. Lui, l’obligé de celui dont il

voulait faire le sien ! Aussi, ce matin-là, après avoir

boudé depuis la veille, sauta-t-il hors de son lit, et

réveilla-t-il Marcel Lornans en l’apostrophant de la

sorte :

« Eh bien !... qu’en dis-tu ? »

Le dormeur n’en pouvait rien dire par la raison que

sa bouche n’était pas plus ouverte que ses yeux.

Et son cousin allait, venait, gesticulait, croisait les

bras, se dépensait en récriminations bruyantes. Non ! il

ne prendrait plus les choses gaiement, comme il l’avait

promis ! Il était décidé à les prendre au tragique.

Enfin, sur la question qui lui fut de nouveau posée,

le Parisien, se redressant, ne trouva que ceci à

répondre :

« Ce que je dis, Jean, c’est que tu te calmes !

Lorsque la malchance se prononce si catégoriquement,

le mieux est de se soumettre...

– Ou de se démettre ! riposta Jean Taconnat. Je la

connais, celle-là, et je n’en ferai pas ma devise ! Non,

en vérité, c’est trop fort ! Quand je songe que sur trois

des conditions imposées par le Code, il s’en est présenté

deux, les flots et les flammes ! Et cet inqualifiable

Dardentor qui aurait pu être enveloppé par les flammes

du train, qui aurait pu disparaître sous les flots du Sâr,

et que peut-être toi ou moi nous eussions sauvé... c’est

lui qui a joué ce rôle de sauveteur !... Et c’est toi,

Marcel, que l’incendie, et moi, Jean, que la noyade ont

choisis pour victimes !...

– Veux-tu mon avis, Jean ?...

– Va, Marcel.

– Eh bien ! je trouve cela drôle.

– Ah !... tu trouves cela drôle ?...

– Oui... et je pense que si le troisième incident se

produisait, par exemple un combat pendant la dernière

partie du voyage, je me trompe fort, ou ce serait M.

Dardentor qui nous sauverait tous les deux à la fois ! »

Jean Taconnat frappait du pied, repoussait les

chaises, tapait sur les vitres de la fenêtre à les briser, et

– ce qui semblera assez singulier – c’est que cette

fureur fût réellement sérieuse chez un fantaisiste tel que

lui !

« Vois-tu, mon vieux Jean, reprit Marcel Lornans, tu

devrais renoncer à te faire adopter par M. Dardentor,

comme j’y ai renoncé pour mon compte...

– Jamais !

– D’autant que maintenant qu’il t’a sauvé, il va

t’adorer comme il m’adore, cet émule de l’immortel

Perrichon !

– Je n’ai pas besoin de ses adorations, Marcel, mais

de son adoption, et, que Mahomet m’étrangle, si je ne

trouve pas le moyen de devenir son fils !

– Et de quelle façon t’y prendras-tu, puisque la

chance se déclare invariablement en sa faveur ?...

– Je lui préparerai des traquenards... Je le pousserai

dans le premier torrent que nous rencontrerons... Je

mettrai, s’il le faut, le feu à sa chambre, à sa maison...

Je recruterai une bande de Bédouins ou de Touaregs qui

nous attaqueront en route... Enfin, je lui tendrai des

pièges...

– Et sais-tu ce qui arrivera de tes pièges, Jean ?...

– Il arrivera...

– Que c’est toi qui tomberas dedans, et que tu en

seras tiré par M. Dardentor, le protégé des bonnes fées,

le favori de la Providence, le prototype de l’homme

chanceux, auquel tout a réussi dans la vie, et pour qui la

roue de dame Fortune a toujours tourné dans le bon

sens...

– Soit, mais je saurai bien saisir la première

occasion de lui fausser sa manivelle !

– Du reste, Jean, nous voici à Tlemcen...

– Eh bien ?...

– Eh bien ! avant trois ou quatre jours, nous serons à

Oran, et ce que nous aurons à faire de plus sage, ce sera

de jeter toutes nos velléités d’avenir... dans le panier

aux oublis, et d’aller signer notre engagement... »

Au prononcé de cette phrase, la voix de Marcel

Lornans s’était visiblement altérée.

« Dis donc, mon pauvre ami, reprit Jean Taconnat,

je croyais que Mlle Louise Elissane...

– Oui... Jean... oui !... Mais... pourquoi songer ?...

Un rêve qui ne saurait jamais être une réalité !... Du

moins, je garderai de cette jeune fille un souvenir

ineffaçable...

– Tu es si résigné que cela, Marcel ?...

– Je le suis...

– À peu près autant que moi à ne pas devenir le fils

adoptif de M. Dardentor ! s’écria Jean Taconnat. Et, s’il

faut te dire toute ma pensée, il me semble que, de nous

deux, c’est toi qui aurais le plus de chance de réussir...

– Tu es fou !

– Non... car enfin le guignon n’est pas acharné

contre toi, que je sache, et je crois qu’il serait plus

facile à Mlle Elissane de devenir Mme Lornans qu’à Jean

Taconnat de devenir Jean Dardentor, bien que pour moi

il ne s’agisse que d’un simple changement de nom ! »

Tandis que les deux jeunes gens s’abandonnaient à

une conversation qui dura jusqu’au déjeuner, Clovis

Dardentor, aidé de Patrice, s’occupait de sa toilette. La

visite de Tlemcen et des environs ne devait commencer

que dans l’après-midi.

« Eh bien ! Patrice, demanda le maître au serviteur,

que penses-tu de ces deux jeunes gens ?...

– M. Jean et M. Marcel ?...

– Oui.

– Je pense que l’un aurait péri dans les flammes et

l’autre dans les flots, si Monsieur ne se fût dévoué, au

risque de sa vie, pour les arracher à une mort terrible !

– Et c’eût été dommage, Patrice, car tous deux

méritent une longue et heureuse existence ! Avec leur

caractère aimable, leur bonne humeur, leur intelligence,

leur esprit, ils feront du chemin en ce monde, n’est-ce

pas, Patrice ?...

– Mon avis est exactement celui de Monsieur... Mais

Monsieur me permettra-t-il une observation qui m’est

inspirée par mes réflexions personnelles ?...

– Je te le permets... si tu ne tricotes pas trop tes

phrases !

– Est-ce que ?... Peut-être Monsieur contestera-t-il la

justesse de mon observation ?...

– Va donc, sans chipoter, et ne tourne pas pendant

une heure autour du pot !

– Le pot... le pot !... fit Patrice, déjà choqué du

« tricotage » qui visait ses périodes favorites.

– Lâcheras-tu ta bonde ?...

– Monsieur consentirait-il à me formuler son

opinion sur le fils de M. et Mme Désirandelle ?...

– Agathocle ?... C’est un brave garçon... un peu... et

pas assez... et surtout trop... qui ne demande pourtant

qu’à partir du pied gauche ! Une de ces natures de

jeunes gens qui ne se révèlent qu’après le mariage !

Peut-être est-il en bois... Donne-moi mon peigne à

moustaches...

– Voici le peigne de Monsieur.

– Mais du bois dont on fait les meilleurs maris. On

lui a choisi un parti excellent, et je suis certain que le

bonheur est assuré dans ce ménage sous tous les

rapports !... À propos je ne vois pas encore poindre ton

observation, Patrice...

– Elle poindra naturellement, lorsque Monsieur aura

bien voulu répondre à la seconde question que sa

condescendance m’autorise à lui poser...

– Pose, propose et dépose !

– Que pense Monsieur de Mlle Elissane ?...

– Oh ! charmante, délicieuse, et bonne, et bien faite,

et spirituelle, et intelligente, à la fois rieuse et sérieuse...

les mots me manquent... comme la brosse à tête !... Où

est fourrée ma brosse à tête ?...

– Voici la brosse à tête de Monsieur.

– Et si j’étais marié, je voudrais en avoir une

pareille...

– Brosse ?...

– Non, triple nigaud !... une femme comme cette

chère Louise !... Et je le répète, Agathocle pourra se

vanter d’avoir eu la veine de tirer un fameux numéro !

– Ainsi, Monsieur croit pouvoir affirmer que ce

mariage... est chose faite ?...

– C’est comme si l’écharpe du maire les avait cordés

l’un à l’autre ! D’ailleurs, nous ne sommes venus à

Oran que pour cela ! Sans doute, j’espérais que les deux

futurs se seraient plus intimement rapprochés dans ce

voyage. Bon ! la chose s’arrangera, Patrice ! Les jeunes

filles, ça hésite un brin... c’est dans leur caractère !

Rappelle-toi ce que je te dis... avant trois semaines,

nous danserons à la noce, et si je ne leur pince pas un

joli cavalier seul, un peu bien déhanché !... »

Patrice ne digéra pas sans une visible répulsion ce

déhanchement dans une cérémonie aussi solennelle !

« Allons... me voici prêt, déclara M. Dardentor, et je

ne sais rien encore de ton observation inspirée par des

réflexions personnelles...

– Personnelles, et je m’étonne que cette observation

ait pu échapper à la perspicacité de Monsieur...

– Mais, nom d’un tonneau ! va donc comme ça te

pousse !... Ton observation ?...

– Elle est si juste que Monsieur la fera de lui-

même... après une troisième question...

– Une troisième !

– Si Monsieur ne désire pas...

– Eh ! arrive donc au fait, animal ! On dirait que tu

cherches à me rendre enragé !

– Monsieur sait bien que je suis incapable d’aucune

tentative de ce genre contre sa personne !

– Veux-tu la déballer, oui ou non, ta troisième

question ?...

– Est-ce que Monsieur n’a pas remarqué les façons

d’être de M. Marcel Lornans depuis le départ

d’Oran ?...

– Ce cher Marcel ?... En effet, il a semblé fort

reconnaissant du petit service que j’ai été assez heureux

pour lui rendre... et aussi à son cousin... moins

démonstratif...

– Il s’agit de M. Marcel Lornans et non de M. Jean

Taconnat, répondit Patrice. Monsieur n’a-t-il pas

constaté que Mlle Elissane paraît lui plaire infiniment,

qu’il s’occupe d’elle plus qu’il ne convient vis-à-vis

d’une jeune fille déjà engagée dans les demi-liens des

fiançailles, et que M. et Mme Désirandelle en ont conçu

un véritable et légitime ombrage, non sans motif ?...

– Tu as vu cela, Patrice ?...

– N’en déplaise à Monsieur.

– Oui... on m’a déjà parlé... cette bonne Mme

Désirandelle... je crois !... Bah ! c’est pure

imagination...

– J’ose affirmer à Monsieur que Mme Désirandelle

n’est pas la seule à s’être aperçu...

– Vous ne savez ce que vous dites, ni les uns ni les

autres ! s’écria Clovis Dardentor. Et, d’ailleurs, quand

cela serait, à quoi aboutirait ?... Non ! ce mariage

d’Agathocle et de Louise, j’ai promis de le pistonner, je

le pistonnerai, et il se fera !

– Bien que je regrette d’être en contradiction avec

Monsieur, je dois persister dans ma manière de voir...

– Persiste... et joue un air de clarinette par là-

dessus !

– Tel qui accuse les gens d’être aveugles !... fit

observer sèchement Patrice.

– Mais cela n’a pas le sens commun, futailles que

vous êtes !... Marcel... un garçon que j’ai arraché aux

flammes tourbillonnantes... rechercher Louise !... C’est

aussi bête que si tu prétendais que ce goinfre d’Oriental

songe à demander sa main.

– Je n’ai point parlé de M. Eustache Oriental,

répondit Patrice, et M. Eustache Oriental n’a rien à voir

en cette affaire, toute spéciale à M. Marcel Lornans.

– Où est mon tube ?...

– Le tube de Monsieur ?...

– Oui... mon chapeau ?...

– Voici le chapeau de Monsieur, et non son...

répondit Patrice indigné.

– Et, retiens bien ceci, Patrice, c’est que tu ne sais ce

que tu dis, c’est que tu n’y connais goutte, et que tu te

fourres l’index dans la prunelle jusqu’au-dessus du

coude ! »

Puis, M. Dardentor, prenant son chapeau, laissa

Patrice retirer comme il le pouvait le doigt qu’il s’était

enfoncé à une telle profondeur.

Cependant, peut-être notre Perpignanais se sentait-il

un peu ébranlé... Ce rossard d’Agathocle qui ne faisait

aucun progrès... Les Désirandelle qui s’avisaient de lui

battre froid, à lui, comme s’il eût été responsable des

idées de Marcel Lornans, en admettant qu’elles fussent

telles... Certains menus faits qui lui revinrent à la

mémoire... Enfin il se promit d’ouvrir l’œil et le bon.

Ce matin-là, pendant le déjeuner, Clovis Dardentor

ne remarqua rien de suspect. Négligeant un peu Marcel

Lornans, il reporta toutes ses aménités sur Jean

Taconnat, son « dernier sauvetage », qui répondait

mollement.

Quant à Louise Elissane, elle se montra très

affectueuse pour lui, et peut-être soupçonna-t-il enfin

qu’elle était bien trop charmante pour ce niais dont on

voulait faire son mari... et qu’ils semblaient s’accorder

comme le sucre et le sel...

« Monsieur Dardentor ?... dit Mme Désirandelle,

lorsqu’on fut au dessert.

– Excellente amie... répondit M. Dardentor.

– Il n’y a pas de chemin de fer entre Tlemcen et

Sidi-bel-Abbès ?...

– Si... mais il est en construction...

– C’est regrettable !

– Et pourquoi ?...

– Parce que M. Désirandelle et moi, nous eussions

préféré le prendre pour retourner à Oran...

– Par exemple ! s’écria Clovis Dardentor. La route

est superbe jusqu’à Sidi-bel-Abbès ! Aucune fatigue à

craindre... ni aucun danger... pour personne... »

Et il sourit à Marcel Lornans qui ne vit pas son

sourire, et à Jean Taconnat, dont les dents grincèrent

comme si elles avaient envie de le mordre.

« Oui, reprit M. Désirandelle, nous sommes très

éprouvés par le voyage, et il est regrettable qu’on ne

puisse l’abréger... Mme Elissane et Mlle Louise de même

que nous, auraient... »

Avant que la phrase eût été achevée, Marcel

Lornans avait regardé la jeune fille qui avait regardé le

jeune homme. Cette fois, M. Dardentor dut se dire :

« Ça y est ! » Et, se rappelant cette délicieuse pensée du

poète, que « Dieu a donné à la femme la bouche pour

parler et les yeux pour répondre », il se demanda quelle

réponse avaient faite les yeux de Louise.

« Mille et mille diables !... » murmura-t-il.

Puis :

« Que voulez-vous, mes amis, le chemin de fer ne

fonctionne pas encore, et pas moyen de disloquer la

caravane !

– Ne pourrait-on partir aujourd’hui même ?... reprit

me

M Désirandelle.

– Aujourd’hui ! s’exclama M. Dardentor. Filer sans

avoir visité cette magnifique Tlemcen, ses entrepôts, sa

citadelle, ses synagogues, ses mosquées, ses

promenades, ses environs, toutes les merveilles que m’a

signalées notre guide ?... C’est à peine si deux jours

suffiraient...

– Ces dames sont trop fatiguées pour entreprendre

cette excursion, Dardentor, répondit froidement M.

Désirandelle, et je leur tiendrai compagnie. Un tour

dans la ville, c’est tout ce que nous ferons !... Libre à

vous... avec ces messieurs... que vous avez sauvés du

tourbillon des flots et des flammes... de visiter à fond...

cette magnifique Tlemcen !... Quoi qu’il arrive, n’est-ce

pas, il est convenu que nous partirons demain, dès la

première heure ! »

C’était formel, et Clovis Dardentor, un peu

estomaqué des railleries de M. Désirandelle, vit se

rembrunir à la fois les visages de Marcel Lornans et de

Louise Elissane. Sentant, d’ailleurs, qu’il ne fallait

point insister, il quitta ces dames, après avoir lancé un

dernier regard à la jeune fille attristée :

« Venez-vous, Marcel, venez-vous, Jean ?...

proposa-t-il.

– Nous vous suivons, répondit l’un.

– Il finira par nous tutoyer ! » murmura l’autre, non

sans quelque dédain.

Dans les conditions qui leur étaient faites, il ne

restait qu’à se mettre à la remorque de Clovis

Dardentor. Quant au fils Désirandelle, il avait déjà pris

la clef des champs, et, pendant cette journée, on put le

voir, en compagnie de M. Eustache Oriental, fréquenter

les magasins de comestibles et les boutiques de

confiseries. Nul doute que le président de la Société

astronomique de Montélimar n’eût reconnu en lui des

dispositions naturelles pour les occupations de fine

bouche.

Les deux jeunes gens, étant donné leur état moral,

ne pouvaient que fort médiocrement s’intéresser à cette

curieuse Tlemcen, la Bab-el-Gharb des Arabes, située

au milieu du bassin de l’Isser, dans le demi-cercle de la

Tafna. Et pourtant, elle est si jolie, qu’on l’appelle la

Grenade africaine. L’ancienne Pomaria des Romains

délaissée au sud-est, remplacée par la Tagrart à l’ouest,

est devenue la moderne Tlemcen. Mais, son Joanne à la

main, M. Dardentor eut beau répéter qu’elle était déjà

florissante au XVe siècle, industrieuse, commerçante,

artiste, scientifique sous l’influence des races berbères,

qu’elle comptait alors vingt-cinq mille familles, qu’elle

était actuellement la cinquième ville de l’Algérie, avec

sa population de vingt-cinq mille habitants, dont trois

mille Français et trois mille juifs, qu’après avoir été

prise par les Turcs en 1553, par les Français en 1836,

puis cédée à Abd el-Kader, elle fut définitivement

reprise en 1842, qu’elle constituait un chef-lieu

stratégique de grande importance sur la frontière

marocaine – oui ! malgré tous ses efforts, il fut à peine

écouté et n’obtint que de vagues réponses.

Et le digne homme de se demander s’il n’eût pas

mieux fait de laisser ces deux « chagrino-chagrini »

dans leur coin à se morfondre !... Mais non ! il les

aimait et se défendit de marquer aucune mauvaise

humeur.

Certes, plus d’une fois, M. Dardentor eut envie de

questionner Marcel Lornans, de le plaquer au mur, de

lui crier :

« Est-ce vrai ?... Est-ce sérieux ?... Mais ouvrez-moi

donc votre bouquin de cœur que je lise dedans !... »

Il ne le fit pas. À quoi bon ?... Ce jeune homme sans

fortune que n’accepterait jamais la pratique et

intéressée Mme Elissane !... Et puis... lui... l’ami des

Désirandelle...

Il advint de tout ceci que notre Perpignanais ne tira

pas ce qu’il attendait de cette ville, située dans une

position vraiment admirable, sur une terrasse à huit

cents mètres d’altitude, au flanc des coupures à pic du

mont Terni qui se détache des massifs du Nador, d’où

la vue s’étend sur les plaines de l’Isser et de la Tafna,

sur les vallées inférieures dont les vergers succèdent

aux jardins, une zone de verdure de douze kilomètres,

riche en orangeries et en olivettes, véritable forêt de

noyers séculaires, de térébinthes aux puissantes

floraisons, sans parler de la variété des arbres à fruits,

des plantations d’oliviers par centaines de mille.

Inutile d’ajouter que tous les rouages de

l’administration française fonctionnent à Tlemcen avec

une régularité de machine Corliss. En ce qui concerne

ses établissements industriels, M. Dardentor eût pu

choisir entre les moulins à farine, les huileries, les

tissages, principalement ceux qui fabriquent l’étoffe des

burnous noirs. Il fit même l’acquisition d’une délicieuse

paire de babouches dans un magasin de la place

Cavaignac.

« Elles me paraissent un peu petites pour vous,

observa Jean Taconnat d’un ton railleur.

– Parbleu !

– Et un peu cher ?

– On a de la monnaie !

– Alors vous les destinez ?... demanda Marcel

Lornans.

– À une gentille personne », répondit M. Dardentor

avec un fin, très fin clignement de l’œil.

Voilà ce que n’aurait pu se permettre Marcel

Lornans, et, pourtant, tout l’argent du voyage, il eût été

heureux de le dissiper en cadeaux pour la jeune fille.

Si c’est à Tlemcen que se rencontre le commerce de

l’Ouest et des tribus marocaines, grains, bétail, peaux,

tissus, plumes d’autruche, la ville offre également aux

amateurs de l’antique de précieux souvenirs. Çà et là,

nombreux débris de l’architecture arabe, les ruines de

ses trois vieilles enceintes que remplace le mur

moderne de quatre kilomètres et percé de neuf portes,

des quartiers mauresques à ruelles voûtées, quelques

spécimens des soixante mosquées qu’elle possédait

autrefois. Il fallut bien que les deux jeunes gens eussent

un regard pour cette vénérable citadelle, le Méchouar,

ancien palais du XIIe siècle, et aussi cette Kissaria,

devenue une caserne de spahis, où se réunissaient les

marchands génois, pisans, provençaux. Puis, les

mosquées avec leur profusion de minarets blancs, leurs

colonnettes en mosaïque, leurs peintures et leurs

faïences – la mosquée de Djema-Kébir, celle d’Abdul-

Hassim, dont les trois travées reposent sur des piliers

d’onyx, et dans laquelle les gamins arabes piochent la

lecture, l’écriture et le calcul, au lieu même où mourut

Boabdil, le dernier des rois de Grenade.

Ensuite le trio traversa des rues et franchit des

places régulièrement dessinées, un quartier hybride où

contrastaient des maisons indigènes et européennes,

d’autres quartiers modernes. Et partout des fontaines, et

la plus jolie, celle de la place Saint-Michel. Enfin, ce

fut l’esplanade de Méchouar, ombragée de quatre rangs

d’arbres, qui offrit aux touristes, jusqu’au moment de

rentrer à l’hôtel, une incomparable vue sur la campagne

environnante.

Quant aux alentours de Tlemcen, ses hameaux

agricoles, les koubbas de Sidi-Daoudi et de Sidi-Abd-

es-Salam, la retentissante cascade d’El-Ourit, par

laquelle le Saf-Saf se précipite de quatre-vingts mètres,

et tant d’autres attractions, Clovis Dardentor dut se

borner à les admirer dans le texte officiel de son

Joanne.

Oui ! il aurait fallu plusieurs jours pour étudier

Tlemcen et ses environs. Mais, de proposer cette

prolongation à des gens qui n’aspiraient qu’à s’en aller

par le plus vite et par le plus court, c’eût été peine

perdue. Quelque autorité que notre Perpignanais eût sur

ses compagnons de voyage – autorité diminuée,

d’ailleurs – il ne l’osa pas.

« Maintenant, mon cher Marcel et mon cher Jean,

que pensez-vous de Tlemcen ?...

– Une belle ville, se contenta de répondre le premier

distraitement.

– Belle... oui... ajouta le second du bout des lèvres.

– Hein ! mes gaillards, ai-je bien fait de vous

rattraper, vous, Marcel, par votre collet, et vous, Jean,

par le fond de votre culotte ! Que de choses superbes

vous n’auriez jamais vues...

– Vous avez risqué votre vie, monsieur Dardentor,

dit Marcel Lornans, et croyez que notre

reconnaissance...

– Ah çà ! monsieur Dardentor, demanda Jean

Taconnat, en coupant la parole à son cousin, est-ce que

c’est votre habitude de sauver les...

– Eh ! la chose m’est arrivée plus d’une fois, et je

pourrais me coller sur le torse un joli emplâtre de

médailles ! C’est ce qui fait que, malgré mon envie de

devenir un papa adoptif, vous le savez, je n’ai jamais pu

adopter personne !

– C’est même vous qui étiez dans les conditions,

observa Jean Taconnat, pour être...

– Comme vous dites, mon bébé ! riposta Clovis

Dardentor. Mais il s’agit de se tirer les pieds... »

On rentra à l’hôtel. Le dîner fut maussade. Les

convives avaient l’air de gens qui ont bouclé leurs

valises et que le train attend. Au dessert, le

Perpignanais se décida à offrir les jolies petites

babouches à leur destinataire.

« En souvenir de Tlemcen, chère demoiselle ! » dit-

il.

Mme Elissane ne put qu’acquiescer par un sourire à

la gracieuse attention de M. Dardentor, tandis que, dans

le groupe Désirandelle, madame se pinçait les lèvres, et

monsieur haussait les épaules.

Quant à Louise, son visage se rasséréna, un éclair de

contentement brilla dans ses yeux, et elle dit :

« Merci, monsieur Dardentor. Voulez-vous me

permettre de vous embrasser ?...

– Parbleu... je ne les ai achetées que pour cela ! Un

baiser par babouche !... »

Et la jeune fille embrassa de bon cœur M.

Dardentor.

15



Dans lequel une des trois conditions imposées par

l’article 345 du Code civil est enfin remplie





À vrai dire, il était peut-être temps de terminer ce

voyage, si convenablement organisé par la Compagnie

des Chemins de fer algériens. Bien commencé, il

menaçait de mal finir – tout au moins pour le groupe

Dardentor.

En quittant Tlemcen, la caravane était réduite de

moitié. Plusieurs des touristes avaient désiré prolonger

de quelques jours cette halte dans une ville qui méritait

de les retenir. L’agent Derivas demeurant avec eux, M.

Dardentor et les siens, sous la conduite du guide

Moktani, avaient seuls pris direction vers Sidi-bel-

Abbès, dès l’aube du 21 mai.

Il convient de mentionner, en outre, la présence de

M. Eustache Oriental, qui avait hâte sans doute de

regagner Oran. Que son intention fût de rédiger un

rapport scientifique sur cette excursion, cela ne

laisserait pas d’étonner M. Dardentor et les autres. En

effet, il ne s’était jamais servi que de sa longue-vue

pour relever des positions, et ses autres instruments

étaient restés au fond de sa valise.

La caravane ne se composait donc plus que de deux

chars à bancs. Le premier emportait les dames et M.

Désirandelle. Le second contenait M. Oriental,

Agathocle, fatigué de son peu accommodant mulet,

deux indigènes pour le service, les bagages et les

provisions de réserve. En somme, il ne s’agissait plus

que d’un déjeuner entre Tlemcen et le village de

Lamoricière, où l’on ferait halte pour la nuit, et, le

lendemain, d’un déjeuner entre Lamoricière et Sidi-bel-

Abbès, où le guide comptait arriver vers huit heures du

soir. Là s’achèverait le voyage en caravane, et le

chemin de fer ramènerait à Oran l’avant-garde des

excursionnistes.

Il va sans dire que M. Dardentor et Moktani ne

s’étaient point séparés de leurs méharis, excellentes

bêtes dont ils n’avaient pas à se plaindre, ni les deux

Parisiens de leurs chevaux qu’ils ne quitteraient pas

sans regrets.

Entre Tlemcen et Sidi-bel-Abbès, une route

nationale traverse cette partie de l’arrondissement et

rejoint au Tlélat celle qui met Oran en communication

avec Alger. De Tlemcen à Sidi-bel-Abbès, la distance

est de quatre-vingt-douze kilomètres, qui peuvent

aisément se franchir en deux jours.

La caravane cheminait donc à travers un pays plus

varié que la région sud-oranaise de Saïda à Sebdou.

Moins de forêts, mais de vastes exploitations agricoles,

des terrains de colonisation, et le capricieux réseau des

affluents du Chouly et de l’Isser. C’est un des grands

fleuves de l’Algérie, ce dernier, c’est l’artère vivifiante

dont le cours de deux cents kilomètres se poursuit

jusqu’à la mer, en suivant une vallée où les cotonniers

prospèrent, grâce aux déversements des hauts plateaux

et du Tell.

Mais quel changement dans le moral de ces

touristes, si unis au départ d’Oran en chemin de fer, et

au départ de Saïda en caravane ! Une manifeste froideur

glaçait leurs rapports. Les Désirandelle et Mme Elissane

causaient à part dans leur char à bancs, et Louise devait

entendre des choses peu faites pour lui plaire. Marcel

Lornans et Jean Taconnat, s’abandonnant à leurs tristes

pensées, marchaient en arrière du Perpignanais, lui

répondant à peine, lorsqu’il s’arrêtait pour les attendre.

Infortuné Dardentor ! tout le monde semblait

maintenant lui en vouloir : les Désirandelle, parce qu’il

ne suppliait pas Louise d’agréer Agathocle, Mme

Elissane, parce qu’il ne décidait pas sa fille à ce

mariage convenu de longue date, Marcel Lornans, parce

qu’il aurait dû intervenir en faveur de celui qu’il avait

sauvé, Jean Taconnat, parce qu’il l’avait sauvé, au lieu

de lui avoir donné lieu à un sauvetage ! Enfin, Clovis

Dardentor n’était plus qu’un bouc émissaire, monté sur

un chameau. Seul lui restait le fidèle Patrice qui

semblait dire : « Oui... voilà où en sont les choses, et

votre serviteur ne se trompait pas ! »

Mais il ne formulait pas cette pensée, il ne lui

donnait pas une consistance littéraire, crainte d’une

repartie dardentorienne, dont il eût été froissé dans tout

son être.

Eh bien ! décidément, Clovis Dardentor finirait par

les envoyer tous à l’ours !

« Voyons, Clovis, se disait-il, est-ce que tu leur dois

quelque chose à ces pierrots-là ?... Est-ce que tu vas te

mettre martel en tête, parce que cela ne marche pas à

leur gré ?... Est-ce ta faute si Agathocle n’est qu’un

serin, si ses père et mère le regardent comme un phénix,

si Louise a fini par estimer cet oiseau-là à sa juste

valeur, car, enfin, il faut bien se rendre à l’évidence !...

Que Marcel aime la jeune fille, je commence à m’en

douter !... Mais, par les deux bosses de mon méhari, je

ne peux pourtant pas leur crier à tous deux : « Amenez-

vous, mes enfants, que je vous bénisse !... » Et jusqu’à

ce joyeux Jean, qui a perdu toute sa belle humeur, toute

sa fantaisie, noyée dans les eaux du Sâr !... On dirait

qu’il m’en veut de l’avoir tiré de là !... Ma parole, ils

sont tous à fourrer dans le même sac à geigneurs !... Eh

bien !... »

Patrice venait de descendre du char à bancs avec

l’intention de parler à son maître, et lui dit : « Je crains,

Monsieur, que le temps ne se mette à la pluie, et peut-

être vaudrait-il...

– Mieux vaut un mauvais temps que pas du tout !

– Que pas du tout ?... répliqua Patrice, rendu rêveur

par cet axiome fantaisiste. Si donc Monsieur...

– Zut ! »

Atterré de cette locution de gavroche, Patrice

remonta dans le char à bancs plus vite qu’il en était

descendu.

Pendant la matinée, par une pluie chaude que

versaient des nuages orageux, on fit la douzaine de

kilomètres qui séparent Tlemcen de l’Aïn-Fezza. Puis,

l’averse ayant cessé, on déjeuna au lieu de halte, dans

une gorge boisée, rafraîchie par les nombreuses

cascades du voisinage – déjeuner sans intimité, où

régnait une visible gêne. On eût dit les convives d’une

table d’hôte, qui ne se sont jamais vus avant de

s’asseoir devant leur assiette, et qui ne se reverront

jamais après l’avoir vidée. Sous les yeux fulgurants des

Désirandelle, Marcel Lornans évitait de regarder Louise

Elissane. Quant à Jean Taconnat, ne comptant plus sur

les hasards de la route – une route nationale, avec ses

talus en bon état, ses bornes militaires, ses tas de

cailloux bien alignés, ses cantonniers au travail – il

maudissait la malencontreuse administration qui avait

civilisé ce pays.

À plusieurs reprises, cependant, Clovis Dardentor

essaya de réagir, il voulut ressaisir le lien rompu, il

lança quelques fusées, mais ses artifices, comme s’ils se

ressentaient de l’averse, firent long feu.

« Décidément, ils m’embêtent ! » murmurait-il.

On se remit en route vers onze heures, on franchit

sur un pont le Chouly, rapide affluent de l’Isser, on

côtoya une petite forêt, des carrières de pierre, les

ruines d’Hadjar-Roum, et, sans incident, on atteignit

vers six heures du soir l’annexe de Lamoricière.

Après un si bref séjour à Tlemcen, il ne pouvait être

question de poser dans cet Ouled-Mimoun de deux

cents habitants, qui porte le nom de l’illustre général.

Remarquable surtout par sa fraîche et fertile vallée, on

n’y trouva aucun confortable dans l’unique auberge de

l’endroit. On y servit même des œufs à la coque qui

auraient pu être mis à la broche. Par bonheur, l’agent

M. Derivas n’était pas là, ce qui évita de justes

récriminations. En revanche, les touristes furent

honorés d’une sérénade indigène. Peut-être eussent-ils

refusé ce concert ; mais, sur les instances de M.

Dardentor, dont il eût été imprudent de surexciter la

mauvaise humeur, ils se résignèrent.

Cette sérénade fut donnée dans la grande salle de

l’auberge, et elle valait la peine d’être entendue.

C’était une « nouba » réduite à trois espèces

d’instruments arabes, le « tébeul », gros tambour que

font résonner sur sa double face deux minces baguettes

de bois, la « rheïta », flûte en partie métallique, dont la

sonorité est comparable à celle du biniou, le « nouara »,

composé de deux demi-calebasses tendues d’une peau

sèche. D’habitude, si cette nouba est accompagnée de

danses gracieuses, les danses, ce soir-là, ne figurèrent

pas au programme.

Lorsque la petite fête eut pris fin :

« Enchanté... je suis enchanté ! » déclara M.

Dardentor d’une voix rébarbative.

Et, personne n’ayant osé émettre une opinion

contraire, il fit complimenter par Moktani ces musiciens

indigènes qu’il gratifia d’un pourboire très convenable.

Notre Perpignanais avait-il été aussi satisfait qu’il en

donnait l’assurance ? C’est une question. Il y eut, dans

tous les cas, un des auditeurs dont la satisfaction fut

complète, on peut l’affirmer. Oui ! pendant cette nouba,

l’un des deux cousins – on devine lequel – avait pu se

placer près de Mlle Elissane. Et sait-on s’il ne lui révéla

pas alors les trois mots gravés au fond de son cœur, qui

trouvèrent écho dans celui de la jeune fille ?...

Le lendemain, de bonne heure, départ des touristes,

impatients d’arriver au terme du voyage. Après

Lamoricière et jusqu’à Aïn Tellout, on suivit, sur une

dizaine de kilomètres, le tracé du chemin de fer en

projet. À ce point, la route l’abandonne, et remonte

directement vers le nord-est, où elle coupe, à quelques

kilomètres de Sidi-bel-Abbès, le chemin de fer en

construction, qui descend vers le Sud oranais.

Il y eut d’abord à traverser de larges exploitations

d’alfa et de vastes champs de culture qui se

développaient jusqu’à l’horizon. Fréquemment des

puits se rencontraient le long de la route, bien que les

premières eaux des oueds Mouzen et Zehenna fussent

déjà abondantes. Les véhicules et les chevaux allaient

aussi vite que possible, afin d’enlever cette étape de

quarante-cinq kilomètres dans une seule journée. Il

n’était plus question de s’attarder en causeries joyeuses,

et, d’ailleurs, rien de curieux sur ce parcours, pas même

des ruines romaines ou berbères.

La température était élevée. Heureusement, un écran

de nuages modérait les ardeurs du soleil, qui eussent été

insoutenables à la surface de cette région déboisée.

Partout, des champs sans arbres, des plaines sans

ombrages. Même cheminement, qui se poursuivit de la

sorte jusqu’à la halte du déjeuner.

Il était onze heures, lorsque la caravane s’arrêta au

signal du guide Moktani. En se portant à quelques

kilomètres vers la gauche, la lisière de la forêt des

Ouled-Mimoun lui eût offert un endroit propice. Mais il

ne convenait pas de s’allonger de ce détour.

Les provisions furent tirées des paniers. On s’assit

sur le bord de la route en groupes divers. Il y eut le

groupe Désirandelle-Elissane, et il fallait bien que

Louise lui appartînt. Il y eut le groupe Jean-Marcel, et

le jeune homme, en ne cherchant pas à s’approcher de

la jeune fille, montra une discrétion dont celle-ci dut lui

être reconnaissante. Depuis Lamoricière, il est probable

que tous deux avaient fait plus de chemin que la

caravane, et vers un but qui n’était pas précisément

Sidi-bel-Abbès... Enfin, il y eut le groupe Dardentor,

lequel ne se fût composé que du personnage de ce nom,

si notre Perpignanais n’eût accepté, faute de grives, la

compagnie de M. Oriental.

Ils se trouvèrent l’un près de l’autre, et ils causèrent.

De quoi ?... De tout... du voyage qui allait s’achever, et,

en réalité, sans encombre... Nuls retards, des accidents

sans gravité depuis le départ... Santé parfaite des

touristes, peut-être un peu fatigués... plus

particulièrement les dames... Encore cinq à six heures

de marche jusqu’à Sidi-bel-Abbès, et l’on n’aurait plus

qu’à se caser dans un wagon de première classe à

destination d’Oran.

« Et vous êtes satisfait, monsieur Oriental ?...

demanda Clovis Dardentor.

– Très satisfait, monsieur Dardentor, répondit le

Montélimarrois. Ce voyage était fort bien organisé, et la

question de nourriture a été résolue d’une manière très

acceptable, même dans les plus infimes villages.

– Cette question me paraît avoir tenu une place

importante dans votre esprit ?...

– Très importante, en effet, et j’ai pu me procurer

divers échantillons de produits comestibles dont

j’ignorais l’existence.

– Pour mon compte, monsieur Oriental, ces

préoccupations de boustifaille...

– Hum !... fit Patrice, qui servait son maître.

– ... Me laissent à peu près le gaster indifférent,

continua Clovis Dardentor.

– À mon avis, elles doivent, au contraire, occuper le

premier rang dans l’existence, repartit M. Oriental.

– Eh bien ! cher monsieur, permettez-moi d’avouer

que si nous avions attendu de vous quelques services,

ce n’aurait point été des services culinaires, mais des

services astronomiques.

– Astronomiques ?... répéta M. Oriental.

– Oui... par exemple, si notre guide se fût égaré...

s’il avait fallu recourir à des observations pour

retrouver la route... grâce à vous, qui auriez pris la

hauteur du soleil...

– J’aurais pris la hauteur du soleil ?...

– Sans doute... pendant le jour... ou celle des étoiles

pendant la nuit... Vous savez bien... les déclinaisons...

– Quelles déclinaisons ?... Rosa, la rose ?...

– Ah ! charmant ! » s’écria M. Dardentor.

Et il partit d’un gros rire, qui ne produisit aucun

effet de répercussion dans les autres groupes.

« Enfin... reprit-il, je veux dire qu’au moyen de vos

instruments... votre sextant... comme les marins... le

sextant qui est dans votre valise...

– J’ai un sextant... dans ma valise ?

– C’est probable... car la longue-vue, c’est bon pour

les paysages... Mais quand il s’agit du passage du soleil

au méridien ?...

– Je ne comprends pas...

– Enfin n’êtes-vous pas président de la Société

astronomique de Montélimar ?

– Gastronomique, cher monsieur. Société

gastronomique ! » répondit fièrement M. Oriental. Et

cette réponse, qui expliquait bien des choses

inexplicables jusqu’alors, parvint à dérider Jean

Taconnat, après que M. Dardentor l’eut répétée.

« Mais c’est cet animal de Patrice, qui nous a dit, à

bord de l’Argèlès... s’écria-t-il.

– Comment, Monsieur n’est pas astronome ?...

demanda le digne serviteur.

– Non... gastronome... on te dit, gas-tro-nome !

– J’aurai mal compris le maître d’hôtel, répliqua

Patrice, et cela peut arriver à tout le monde de mal

comprendre !

– Et... j’ai pu croire... s’écria notre Perpignanais, j’ai

pu prendre M. Oriental pour... tandis que c’était un...

Vrai !... C’est à s’en gondoler l’échine !... Tiens, prends

tes cliques, tes claques, tes cloques, Patrice, et fiche-

moi le camp ! »

Patrice s’en alla, tout confus de sa méprise, et

encore plus humilié de l’algarade inconvenante qu’elle

lui avait value en des termes si vulgaires. Se gondoler

l’échine... C’était la première fois que son maître

employait devant lui pareille locution... ce serait la

dernière, ou Patrice quitterait son service et chercherait

une place chez un membre de l’Académie française, au

langage châtié – pas chez M. Zola, par exemple... si

jamais...

Jean Taconnat s’approcha.

« Vous lui pardonnerez, monsieur Dardentor, dit-il.

– Et pourquoi ?...

– Parce qu’il n’y a pas là de quoi pendre un homme.

Après tout, un gastronome, c’est un astronome paré des

plumes du g. »

Et Clovis Dardentor s’esclaffa de cette

calembredaine au point de compromettre sa digestion.

« Ah ! ces Parisiens, à eux le pompon !... Ce qu’ils

vous dégotent !... s’écria-t-il. Non ! jamais on n’aurait

trouvé cela à Perpignan, et, pourtant, ils ne sont pas

bêtes, les Perpignanais ! Oh ! non !

– D’accord, se dit in petto Jean Taconnat, mais ils

ont trop la bosse du sauvetage ! »

Chariots et montures se remirent en route. Aux

exploitations d’alfa avaient succédé les terrains de

colonisation. Vers deux heures, au trot des attelages, le

hameau de Lamtar était atteint – précisément à la

jonction d’un petit embranchement qui réunit le chemin

de grande communication de Aïn-Temouchent à la

route nationale de Sidi-bel-Abbès. À trois heures,

arrivée au pont de Mouzen, à l’endroit où conflue

l’oued de ce nom avec un de ses affluents, puis, à

quatre heures, au carrefour où les deux routes précitées

se rencontrent un peu au-dessous de Sidi-Kraled, à

quelques kilomètres seulement de Sidi-Lhassen, après

avoir suivi le cours du Mekerra, nom que prend le Sig

en cette région.

Sidi-Lhassen n’est qu’une annexe de six cents

habitants environ, pour la plupart Allemands et

indigènes, et il n’était pas question d’y faire halte.

Soudain – il était quatre heures et demie – le guide,

qui marchait en tête, fut brusquement arrêté par un écart

de son méhari. En vain l’excita-t-il de la voix, l’animal

refusa d’avancer et se rejeta en arrière.

Presque aussitôt, les chevaux des deux jeunes gens

s’ébrouaient, se cabraient, poussaient un hennissement

de frayeur, et, malgré l’éperon, malgré la bride,

reculaient vers les chars à bancs dont l’attelage donnait

des signes identiques d’épouvante.

« Qu’y a-t-il donc ? » demanda Clovis Dardentor.

Sa monture, renâclant et humant quelque émanation

lointaine, venait de s’accroupir.

À cette question répondirent deux formidables

rugissements, sur la nature desquels il n’y avait pas à se

méprendre. C’était à une centaine de pas, dans le bois

de pins, que ces rugissements avaient retenti.

« Des lions ! » s’écria le guide.

On imagine aisément de quel effroi trop justifié fut

saisie la caravane. Ces fauves dans le voisinage, en

plein jour, ces fauves qui s’apprêtaient à bondir sans

doute...

Mme Elissane, Mme Désirandelle, Louise, effarées,

sautèrent à bas de leur voiture, dont les mules

cherchaient à briser les traits, afin de s’enfuir.

La première idée – purement instinctive – qui vint

aux deux dames, à MM. Désirandelle père et fils, à M.

Eustache Oriental, fut de rebrousser chemin, et de se

réfugier dans le dernier hameau, à plusieurs kilomètres

de là...

« Restez tous ! » cria Clovis Dardentor, d’une voix

si impérieuse qu’elle obtint une obéissance passive.

D’ailleurs, Mme Désirandelle venait de perdre

connaissance. Quant aux chevaux et aux chameaux, le

conducteur et les indigènes les avaient entravés en un

tour de main, afin qu’ils ne pussent s’échapper à travers

la campagne.

Marcel Lornans, lui, s’était précipité vers le second

char à bancs ; puis, aidé de Patrice, il en rapporta les

armes, carabines et revolvers, qui furent aussitôt

chargés.

M. Dardentor et Marcel Lornans prirent les

carabines, Jean Taconnat et Moktani saisirent les

revolvers. Tous se tenaient groupés au pied d’un

bouquet de térébinthes, sur le talus à gauche de la route.

Sur cette campagne déserte, aucun secours à

attendre.

Les rugissements éclatèrent de nouveau, et, presque

à l’instant, apparut sur la lisière du bois un couple de

fauves.

C’étaient un lion et une lionne, de taille colossale,

dont la robe jaunâtre se détachait vivement sur la

sombre verdure des pins d’Alep.

Ces animaux allaient-ils se jeter sur la caravane

qu’ils regardaient de leurs yeux flamboyants ?... Ou

bien, inquiets du nombre, rentreraient-ils sous bois et

livreraient-ils passage ?...

Tout d’abord, ils firent quelques pas, sans se hâter,

ne troublant plus l’air que par des ronflements sourds.

« Que personne ne bouge, répéta M. Dardentor, et

qu’on nous laisse faire ! »

Marcel Lornans jeta un regard sur Louise. La jeune

fille, la figure pâle, les traits contractés, mais se

possédant, essayait de rassurer sa mère. Puis, Jean

Taconnat et lui vinrent se ranger près de Clovis

Dardentor et de Moktani, à une dizaine de pas en avant

du bouquet de térébinthes.

Une minute après, comme les deux fauves s’étaient

rapprochés, une première détonation retentit. Le

Perpignanais avait tiré sur la lionne, mais, cette fois,

son adresse habituelle l’avait mal servi, et la bête,

seulement effleurée au cou, bondit en poussant des cris

rauques. Et, comme au même instant, le lion s’élançait,

Marcel Lornans, épaulant sa carabine, fit feu.

« Maladroit que je suis ! » s’était écrié M.

Dardentor, à la suite de son coup infructueux.

Marcel Lornans n’eut pas pareil reproche à mériter,

car le lion fut atteint au défaut de l’épaule. Il est vrai,

son épaisse crinière amortit la balle, qui ne le frappa pas

mortellement, et, dans un redoublement de rage, il se

précipita sur la route, sans s’arrêter devant trois balles

du revolver de Jean Taconnat.

Tout cela s’était passé en quelques secondes, et les

deux carabines n’avaient pu être rechargées, lorsque les

fauves retombèrent près du bouquet de térébinthes.

Marcel Lornans et Jean Taconnat furent renversés

par la lionne, dont les griffes se levaient sur eux,

lorsqu’une balle de Moktani détourna soudain l’animal

qui, revenant à la charge, fonça sur les deux jeunes gens

à terre.

La carabine de M. Dardentor retentit une seconde

fois. La balle troua la poitrine de la lionne, sans lui

traverser le cœur, et si les deux cousins ne se fussent

lestement mis hors de portée, ils n’en seraient pas sortis

sains et saufs.

Cependant la lionne, quoique grièvement blessée,

était redoutable encore. Le lion, qui venait de la

rejoindre, se précipita avec elle vers le groupe, où

l’effarement des chevaux et des attelages ajoutait au

désordre et à l’épouvante.

Moktani, saisi par le lion, fut traîné pendant une

dizaine de pas, tout couvert de sang. Jean Taconnat, son

revolver à la main, Marcel Lornans, sa carabine

rechargée, revinrent vers le talus. Mais, à ce moment,

deux coups, tirés presque à bout portant, achevèrent la

lionne, qui retomba inanimée, après un dernier

soubresaut.

Le lion, au dernier degré de la fureur, emporté par

un bond de vingt pieds, vint tomber sur Clovis

Dardentor, lequel ne pouvant faire usage de son arme,

roulé à terre, risquait d’être écrasé sous le poids de la

bête...

Jean Taconnat courut vers lui, à trois pas du lion –

et, soyez sûr qu’il ne songeait guère aux conditions

imposées par le Code civil pour l’adoption – il pressa la

gâchette de son revolver, dont le dernier coup rata...

À cet instant, les chevaux et les attelages, au

paroxysme de l’épouvante, rompant leurs entraves,

s’enfuirent à travers la campagne. Moktani, dans

l’impossibilité d’utiliser son arme, s’était traîné

jusqu’au talus, tandis que M. Désirandelle, M. Oriental

et Agathocle se tenaient devant les dames...

Clovis Dardentor n’avait pu se relever, et la patte du

lion allait s’abattre sur sa poitrine, lorsqu’un coup de

feu éclata...

L’énorme fauve, le crâne perforé, rejeta la tête en

arrière, et retomba mort à côté du Perpignanais...

C’était Louise Elissane qui, après avoir ramassé le

revolver de Moktani, avait tiré à bout portant sur

l’animal...

« Sauvé... sauvé par elle !... s’écria M. Dardentor, et

ils n’étaient pas en peau de mouton, et ils n’avaient pas

de roulettes aux pattes, ces lions-là ! »

Puis il se releva d’un bond que n’eût pas désavoué

ce roi des animaux étendu sur le sol.

Ainsi, ce que n’avaient pu faire ni Jean Taconnat ni

Marcel Lornans, cette jeune fille venait de le faire, elle !

Il est vrai, ses forces l’abandonnèrent soudain et, prise

de faiblesse, elle fût tombée, si Marcel Lornans ne l’eût

reçue dans ses bras pour la rapporter à sa mère.

Tout danger avait disparu, et qu’aurait pu dire M.

Dardentor de plus que les premiers mots qui lui étaient

partis du cœur à l’adresse de Louise Elissane ?...

Aussi, aidé des indigènes, notre Perpignanais

s’occupa-t-il avec Patrice de rattraper les mules et les

chevaux en fuite. Il y réussit en peu de temps, car ces

animaux, calmés après la mort des fauves, revinrent

d’eux-mêmes sur la route.

Moktani, assez grièvement blessé à la hanche et au

bras, fut déposé dans l’un des chars à bancs, et Patrice

dut prendre sa place entre les deux bosses camelliennes

de son méhari, où il se montra sportsman non moins

distingué que s’il eût chevauché un pur-sang arabe.

Lorsque Marcel Lornans et Jean Taconnat furent

remontés à cheval, le second dit au premier :

« Eh bien !... il nous a encore sauvés tous les deux,

ce terre-neuve des Pyrénées-Orientales !... Décidément,

il n’y a rien à faire avec un pareil homme !

– Rien ! » répondit Marcel Lornans.

La caravane se remit en marche. Une demi-heure

plus tard, elle atteignait Sidi-Lhassen, et, à sept heures,

descendait au meilleur hôtel de Sidi-bel-Abbès.

Tout d’abord, un médecin fut appelé près de

Moktani afin de lui donner ses soins, et il reconnut que

les blessures du guide n’auraient pas de suites graves.

À huit heures, on dîna en commun – dîner

silencieux, pendant lequel, comme par un tacite accord,

les convives ne firent aucune allusion à l’attaque des

fauves.

Mais, au dessert, M. Dardentor, se levant, et

s’adressant à Louise d’un ton sérieux qu’on ne lui

connaissait guère :

« Chère demoiselle, dit-il, vous m’avez sauvé...

– Oh ! monsieur Dardentor, répondit la jeune fille

dont les joues se colorèrent d’une vive rougeur.

– Oui... sauvé... et sauvé dans un combat où, sans

votre intervention, j’aurais perdu la vie !... Aussi, avec

la permission de madame votre mère, puisque vous

remplissez les conditions exigées par l’article 345 du

Code civil, mon plus vif désir serait-il de vous

adopter...

– Monsieur... répliqua Mme Elissane, assez interdite

de cette proposition...

– Pas d’objection, répliqua le Perpignanais, car si

vous ne consentez pas...

– Si je ne consens pas ?...

– Je vous épouse, chère madame, et Mlle Louise

deviendra ma fille tout de même ! »

16



Dans lequel un dénouement convenable termine ce

roman au gré de M. Clovis Dardentor





Le lendemain, à neuf heures du matin, le train de

Sidi-bel-Abbès emportait la fraction de cette caravane,

qui, après un voyage de quatorze jours, allait revenir à

son point de départ.

Cette fraction comprenait M. Clovis Dardentor, Mme

et Mlle Elissane, les époux Désirandelle et leur fils

Agathocle, Jean Taconnat et Marcel Lornans, sans

compter Patrice, lequel aspirait à reprendre sa vie

tranquille et régulière dans la maison de la place de la

Loge, à Perpignan.

Restaient à Sidi-bel-Abbès, par convenance ou

nécessité, le guide Moktani qui allait être

consciencieusement soigné, après avoir été rémunéré

royalement par M. Dardentor, et les indigènes attachés

au service de la Compagnie des chemins de fer

algériens.

Et M. Eustache Oriental ?... Eh bien ! le président de

la Société gastronomique de Montélimar n’était pas

homme à quitter Sidi-bel-Abbès, sans avoir étudié, au

point de vue comestible, une cité à laquelle on a donné

le surnom de « Biscuitville ».

C’est une commune importante de dix-sept mille

habitants, soit quatre mille Français, quinze cents Juifs,

le surplus indigène. Ce chef-lieu d’arrondissement, qui

faillit être capitale de la province oranaise, est l’ancien

domaine des Beni-Amor, lesquels durent repasser la

frontière et se réfugier au Maroc. Quant à la ville

moderne, datant de 1843, jolie et prospère, avec ses

fertiles alentours arrosés par les irrigations du Mekerra,

elle est bâtie sur un escarpement du Tessala et s’enfouit

dans la verdure à une altitude de quatre cent soixante-

douze mètres.

Quoi qu’il en soit et malgré tant de causes

d’attraction, ce fut M. Dardentor, cette fois, qui montra

le plus de hâte à partir. Non ! jamais il ne s’était senti si

désireux de rentrer à Oran.

En effet, on ne saurait s’étonner si la demande qu’il

avait faite à Mme Elissane d’adopter sa fille eût été

acceptée en principe et sans que cette excellente dame

fût dans l’obligation de devenir la femme de M.

Dardentor. Un père adoptif, riche de deux millions,

résolu à rester célibataire, cela ne se refuse sous aucune

des latitudes de notre monde sublunaire... Sans doute,

un peu de résistance s’était produit chez Mme Elissane

pour la forme et par discrétion, mais cela n’avait pas

duré. Quant à la jeune fille, elle eut beau dire :

« Réfléchissez, monsieur Dardentor !

– C’est tout réfléchi, ma chère enfant, lui fut-il

répondu.

– Vous ne pouvez sacrifier ainsi...

– Je le peux et je le veux, fillette !

– Vous vous repentirez...

– Jamais, fifille à son papa ! »

Et, en fin de compte, Mme Elissane, femme pratique,

ayant compris les avantages de la combinaison – ce qui

n’était pas difficile – avait du fond du cœur remercié M.

Dardentor.

Du reste, les Désirandelle ne se tenaient pas de joie.

Quelle grosse dot apporterait Louise à son mari !...

Quelle fortune un jour !... Quelle héritière !... Et tout

cela pour Agathocle, car, maintenant, ils n’en doutaient

pas, leur ami, leur compatriote, Clovis Dardentor, ne

pourrait faire autrement que de mettre son influence

paternelle au service de ce brave garçon !... Ce devait

être sa pensée secrète... et leur fils deviendrait le gendre

du riche Perpignanais...

Donc, tout ce monde était d’accord pour revenir à

Oran dans le plus court délai. En ce qui concerne Jean

Taconnat et Marcel Lornans, voici ce qu’il y avait à

dire :

Et, d’abord, le premier, définitivement revenu de ce

pays des rêves où l’avait égaré son imagination, s’écria

ce matin-là :

« Ma foi, vive le Dardentor, et, puisque ce n’est pas

nous qui devenons ses fils, je suis ravi que cette

charmante Louise devienne sa fille !... Et toi,

Marcel ?... »

Le jeune homme ne répondit pas.

« Mais, reprit Jean Taconnat, est-ce que cela compte

au point de vue légal ?...

– Quoi ?...

– Un combat contre des lions...

– Que ce soit contre des bêtes ou contre des

hommes, un combat est toujours un combat, et il n’est

pas niable que Mlle Elissane a sauvé M. Dardentor.

– Eh ! j’y pense, Marcel, il est heureux que ni toi ni

moi n’ayons participé au sauvetage de ce brave homme

avec Mlle Louise Elissane...

– Et pourquoi ?...

– Parce qu’il aurait peut-être voulu nous adopter

tous les trois... Dans ce cas, elle fût devenue notre

sœur... et tu n’aurais pas pu songer...

– En effet, répondit Marcel Lornans agacé, la loi

défend les mariages entre les... D’ailleurs... je n’y songe

plus...

– Pauvre ami !... pauvre ami !... tu l’aimes bien ?...

– Oui... Jean... de toute mon âme !...

– Quel malheur que ce ne soit pas toi qui aies sauvé

ce bi-millionnaire !... Il t’aurait choisi pour son fils... et

alors... »

Oui ! quel malheur, et les deux jeunes gens ne

laissaient pas d’être assez tristes, lorsque le train, après

avoir contourné, par le nord, l’important massif de

Tessala, prit direction vers Oran à toute vapeur.

Donc, M. Dardentor n’avait rien vu de Sidi-bel-

Abbès, ni ses moulins à eau et à vent, ni ses plâtreries,

ses tanneries, ses briqueteries. Il n’avait exploré ni son

quartier civil, ni son quartier militaire, ni déambulé le

long de ses rues à angles droits, plantées de superbes

platanes, ni bu à ses nombreuses et fraîches fontaines,

ni franchi les quatre portes de son mur d’enceinte, ni

visité sa magnifique pépinière à la porte de Daya !

Bref, après avoir longé le Sig pendant une vingtaine

de kilomètres, passé par le hameau des Trembles et la

bourgade de Saint-Lucien, rejoint, à Sainte-Barbe du

Tlélat, la ligne d’Alger à Oran, la locomotive, au terme

d’un parcours de soixante-dix-huit kilomètres, s’arrêta

vers midi dans la gare du chef-lieu.

Il était enfin terminé ce voyage circulaire,

additionné de quelques incidents que la Compagnie des

chemins de fer algériens n’avait point prévus à son

programme, et dont les touristes ne perdraient jamais le

souvenir.

Et, tandis que M. Dardentor et les deux Parisiens

regagnaient leur hôtel de la place de la République, Mme

Elissane, sa fille, les Désirandelle rentraient dans

l’habitation du Vieux-Château, après quatorze jours

d’absence.

Avec M. Dardentor, les choses « ne traînaient pas »

– qu’il soit permis d’employer cette locution assez

vulgaire, dût Patrice s’en offusquer. Il mena rondement

cette affaire d’adoption dont les formalités ne laissent

pas d’être compliquées. S’il n’avait pas cinquante ans,

s’il n’avait pas rendu des services à Louise pendant sa

minorité, il était constant que Louise Elissane l’avait

sauvé dans un combat, conformément à l’article 345 du

Code civil. Donc, les conditions imposées à l’adoptant

et à l’adopté étaient remplies.

Et, durant cette période, comme notre Perpignanais

était sans cesse appelé à la rue du Vieux-Château, il

trouva plus pratique d’accepter de venir s’installer chez

Mme Elissane.

Cependant, ce que l’on put observer, c’est que

durant ladite période, Clovis Dardentor, si expansif, si

communicatif jusqu’alors, devint plus réservé, presque

taciturne. Les Désirandelle s’en inquiétèrent, bien qu’ils

ne pussent mettre en suspicion la serviabilité de leur

ami. D’ailleurs, sur l’injonction de ses père et mère,

Agathocle faisait l’empressé près d’une jeune héritière

qui posséderait un jour plus de centaines de mille francs

qu’elle ne comptait d’années alors, et il ne la quittait

plus.

Toutefois, de cet état de choses, il résulta que

Marcel Lornans et Jean Taconnat furent singulièrement

délaissés de leur ancien sauveteur. Depuis que celui-ci

avait abandonné l’hôtel, ils ne le voyaient que rarement,

lorsqu’ils le rencontraient par les rues, toujours affairé,

une serviette sous le bras, contenant de volumineuses

liasses. Oui ! pas de doute, le « périchonisme » de

Clovis Dardentor à l’égard des deux Parisiens était en

décadence. Le Pyrénéen ne semblait plus se rappeler

qu’il les avait sauvés, deux fois individuellement, des

flots tumultueux et des flammes tourbillonnantes, et une

fois ensemble dans le combat contre les fauves.

Il s’ensuit qu’un beau matin, Jean Taconnat crut

devoir s’exprimer en ces termes :

« Mon vieux Marcel, il faut se décider ! Puisque

nous sommes venus ici pour être soldats, soyons

soldats !... Quand veux-tu que nous allions au bureau du

sous-intendant, puis au bureau du recrutement ?...

– Demain », répondit Marcel Lornans.

Et, le lendemain, lorsque Jean Taconnat renouvela

sa proposition, il obtint la même réponse.

Ce qui attristait le plus Marcel Lornans, c’est que les

occasions lui manquaient de revoir Mlle Elissane. La

jeune fille ne sortait guère. Les réceptions à la maison

de la rue du Vieux-Château avaient cessé. On annonçait

comme prochain le mariage de M. Agathocle

Désirandelle et de Mlle Louise Elissane. Marcel Lornans

se désespérait.

Un matin, Clovis Dardentor vint à l’hôtel rendre

visite aux deux jeunes gens.

« Eh bien ! mes amis, demanda-t-il sans autre

préambule, et votre engagement ?...

– Demain, répondit Marcel Lornans.

– Oui... demain, ajouta Jean Taconnat, demain sans

faute, cher et rare monsieur Dardentor !

– Demain ?... repartit celui-ci. Mais non... mais

non... que diable !... Vous avez tout le temps de vous

incruster dans le 7e chasseurs !... Attendez... rien ne

presse !... Je veux que vous assistiez tous les deux à la

fête que je donnerai...

– Pour le mariage de M. Désirandelle et de Mlle

Elissane ?... demanda Marcel Lornans, dont la figure

s’altéra visiblement.

– Non, répondit M. Dardentor, la fête de l’adoption,

avant le mariage... Je compte sur vous... Bonsoir ! »

Et il les quitta sur ce mot, tant il était pressé.

En effet, notre Perpignanais avait dû élire domicile

dans le canton d’Oran, dont le juge de paix devait

dresser l’acte d’adoption. Puis s’étaient présentées,

devant ledit juge, les parties : Mme et Mlle Elissane,

d’une part, M. Clovis Dardentor de l’autre, munies de

leurs actes de naissance et des pièces relatant

l’accomplissement des conditions exigées pour

l’adoptant et pour l’adopté.

Le juge de paix, après avoir reçu les consentements,

avait libellé le contrat. Dans les dix jours, une

expédition fut dressée par le greffier de la justice de

paix. On y joignit les actes de naissance, de

consentement, les certificats qui s’y rattachaient, et

finalement le dossier arriva entre les mains du

procureur de la République par l’intermédiaire d’un

avoué.

« Que d’allées et venues, que de broutilles, que de

bricoles ! répétait Dardentor. C’est à se retrousser la

rate. »

Puis, sur le vu des pièces, le tribunal de première

instance prononça qu’il y avait lieu d’adopter. Puis, le

jugement et le dossier furent transmis à la cour d’Alger

dont l’arrêt déclara également qu’il y avait lieu à

l’adoption. Et, pour tout cela, des semaines, des

semaines ! Et les deux Parisiens qui passaient chaque

matin devant le bureau militaire, sans y entrer...

« Allons, se répétait volontiers M. Dardentor, le plus

court, pour avoir un enfant, c’est encore de se marier ! »

Enfin, l’adoption admise, l’arrêt de la cour fut

affiché en certains lieux désignés et à tel nombre

d’exemplaires que ledit arrêt indiquait, par les soins de

la partie la plus diligente – Clovis Dardentor en

l’espèce – lequel effectua cette publication par des

copies sur des placards imprimés, revêtus du timbre

fiscal.

Enfin, enfin, enfin, expédition de l’arrêt à l’officier

de l’état civil de la Municipalité d’Oran, lequel

l’inscrivit sur le registre des naissances à la date de sa

présentation – formalité qui doit être remplie dans le

délai de trois mois, faute de quoi l’adoption serait

comme non avenue.

On n’attendit pas trois mois ni même trois jours,

veuillez le croire !

« Ça y est ! » s’écria M. Dardentor.

Le tout demanda un débours de trois cents francs

environ, et M. Dardentor eût consenti à en verser le

double ou le triple pour aller plus vite.

Bref, le jour de la cérémonie arriva, et la fête

annoncée eut lieu dans le grand salon de l’hôtel. La

salle à manger de Mme Elissane n’aurait pu contenir les

invités. Là se retrouvèrent Jean Taconnat, Marcel

Lornans, les amis, les connaissances, et même M.

Eustache Oriental, de retour à Oran, et auquel notre

Perpignanais avait adressé une invitation épulatoire, qui

fut accueillie comme elle le méritait.

Mais, à l’extrême surprise des uns et à l’extrême

satisfaction des autres, les Désirandelle ne figuraient

point au nombre des convives. Non ! depuis la veille,

décontenancés, furieux, maudissant M. Dardentor

jusque dans les générations les plus éloignées qui

formeraient les descendants de sa fille adoptive, ils

étaient partis à bord de l’Argèlès, où le capitaine

Bugarach et le docteur Bruno n’eurent point à se ruiner

pour eux en nourriture, car Agathocle lui-même en

avait perdu l’appétit.

Est-il nécessaire de dire que le repas fut magnifique,

plein d’entrain et de bonne humeur, que Marcel

Lornans y retrouva Louise Elissane dans tout l’éclat de

sa beauté, que Jean Taconnat avait fait une complainte

sur le départ du « Petit Gagathocle », mais qu’il n’osa la

chanter par convenance, que M. Eustache Oriental,

attablé jusqu’aux oreilles, mangea de tout, mais avec

modération, et qu’il but de tout, mais avec discrétion.

Oui ! elle fut splendide et remarquable, l’allocution

de M. Dardentor avant le dessert. Combien les

Désirandelle avaient été bien inspirés en s’embarquant

la veille, et quelle mine auraient-ils faite à cet instant

solennel...

« Mesdames et messieurs, je vous remercie d’avoir

bien voulu prendre part à cette cérémonie qui vient de

couronner le plus cher de mes désirs. »

Patrice put espérer, par le début, que ce laïus

s’achèverait d’une façon convenable.

« Sachez, d’ailleurs, que si le dîner vous a paru bon,

le dessert sera meilleur encore, et cela, grâce à

l’apparition d’un plat nouveau qui ne figure pas sur le

menu ! »

Patrice commença à ressentir quelque inquiétude.

« Ah ! ah !... un plat nouveau !... fit M. Eustache

Oriental, en se pourléchant.

– Je n’ai pas, continua M. Dardentor, à vous

présenter notre charmante Louise, que son excellente

mère m’a permis d’adopter, et qui, tout en restant sa

fille, est devenue la mienne... »

Ici unanimes applaudissements, et aussi quelques

larmes dans les yeux féminins de l’auditoire.

« Or, avec le consentement de sa mère, c’est notre

Louise que je viens offrir au dessert, comme un mets de

la table des dieux... »

Déconvenue de M. Eustache Oriental, qui rentra sa

langue.

« Et à qui, mes amis ?... À l’un de nos convives... à

ce brave garçon de Marcel Lornans, qui, de ce fait,

deviendra mon fils...

– Et moi ?... ne put s’empêcher de crier Jean

Taconnat.

– Tu seras mon neveu, fiston ! Et, maintenant, en

avant la musique ! Boum !... boum !... Pif... paf !... et

toutes les pétarades d’une noce à tout casser ! »

Patrice s’était voilé la face de sa serviette.

Faut-il ajouter que Marcel Lornans fut marié la

semaine suivante en grande cérémonie avec Louise

Elissane, et que jamais ni son nom ni celui de Jean

Taconnat ne figurèrent sur les contrôles du 7e chasseurs

d’Afrique ?...

Mais, dira-t-on, cela finit comme un vaudeville... Eh

bien ! qu’est ce récit, sinon un vaudeville sans couplets,

et avec le dénouement obligatoire du mariage à l’instant

où le rideau baisse ?...

Table



I. Dans lequel le principal personnage de cette

histoire n’est pas présenté au lecteur ................... 5

II. Dans lequel le principal personnage de cette

histoire est décidément présenté au lecteur........ 27

III. Dans lequel l’aimable héros de cette histoire

commence à se poser au premier plan ............... 48

IV. Dans lequel Clovis Dardentor dit des choses

dont Jean Taconnat compte faire son profit....... 65

V. Dans lequel Patrice continue à trouver que

son maître manque parfois de distinction .......... 86

VI. Où les incidents multiples de cette histoire

se poursuivent à travers la ville de Palma........ 111

VII. Dans lequel Clovis Dardentor revient du

château de Bellver plus vite qu’il n’y est allé .. 131

VIII. Dans lequel la famille Désirandelle vient

prendre contact avec la famille Elissane.......... 153

IX. Dans lequel le délai s’écoule sans résultat ni

pour Marcel Lornans ni pour Jean Taconnat ... 172

X. Dans lequel s’offre une première et sérieuse

occasion sur le chemin de fer d’Oran à

Saïda ................................................................ 201

XI. Qui n’est qu’un chapitre préparatoire au

chapitre suivant................................................ 226

XII. Dans lequel la caravane quitte Saïda et

arrive à Daya.................................................... 244

XIII. Dans lequel la reconnaissance et le

désappointement de Jean Taconnat se

mélangent à dose égale .................................... 265

XIV. Dans lequel Tlemcen n’est pas visitée avec

le soin que mérite cette charmante ville........... 284

XV. Dans lequel une des trois conditions

imposées par l’article 345 du Code civil est

enfin remplie.................................................... 306

XVI. Dans lequel un dénouement convenable

termine ce roman au gré de M. Clovis

Dardentor ......................................................... 327

Cet ouvrage est le 505ème publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.









La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.


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